Le troisième suicide européen

Par Massimo Cacciari

Au cours de l’histoire, la lutte incessante entre les puissances européennes a touché le monde entier, en détruisant les frontières et en bouleversant des formes de vie. Une révolution continue : c’est à cela que ressemble l’histoire européenne. Et rien ne marque aujourd’hui plus dramatiquement le déclin des Européens que la prétention à nous enfermer, à ériger des murs et des barrières, à vouloir simplement nous préserver. Soit l’Europe sera à la hauteur de la grande transformation que nous vivons, soit elle sera submergée, puisque l’esprit européen, dans toute sa diversité, présente un point commun : il ne peut pas être figé.

Cette grande transformation est marquée par la fin de ce que l’on a appelé à juste titre « l’Europe atlantique » : la fin de l’Europe qui s’est développée après la Guerre mondiale dans l’ombre du conflit entre les deux titans victorieux, et qui a connu une puissance économique, financière et commerciale à un niveau mondial, puissance aujourd’hui définitivement dépassée. Les relations internationales actuelles ont bouleversé ces équilibres : existent de nouveaux protagonistes colossaux, des raisons d’échange qui ne sont plus favorables aux économies occidentales comme dans le passé, des tendances démographiques « catastrophiques » pour l’Occident. Après la chute du Mur, l’Amérique avait interprété le « Nouveau Monde » selon une logique monocratique, en croyant qu’elle pouvait du moins le contrôler du sommet de son Capitole, sans forcément le gouverner. Cette perspective historique et culturelle a conduit à des guerres et à des destructions et n’a résolu aucun des problèmes hérités de la fin de la guerre, en rendant ainsi instables d’autres zones stratégiques de la planète. L’« Europe atlantique » prend fin lorsque commence la crise des revendications hégémoniques américaines.

Mais la composition sociale des pays occidentaux subit des transformations encore plus radicales : la chute du poids économique, et surtout du poids culturel et politique, de ce que l’on appelait, il y a à peine deux générations, le « mouvement ouvrier » ; la perte croissante du poids politique et du pouvoir d’achat réel de vastes secteurs de la classe moyenne, du travailleur salarié public comme privé ; le développement d’un réseau de métiers apparemment autonomes, mais dont les travailleurs sont en réalité plus dépendants que ceux qui travaillent à la chaîne ; une précarisation massive du jeune travailleur. Face à de tels bouleversements, on n’a fait que discuter avec légèreté d’une « société liquide » 1, au lieu d’identifier les nouveaux défauts, les nouvelles divisions et contradictions de la société et du marché du travail, pour tenter, sur la base d’analyses sérieuses, d’organiser les syndicats et de représenter politiquement la masse de personnes affectées par les inégalités intolérables que le libéralisme sauvage des trente dernières années a entraînées. Et attention : du bavardage sociologique sur la « société liquide » aux populismes actuels, à la rhétorique sur ce non-être qu’est le Peuple, il n’y a qu’un pas.

Nous sommes donc en pleine crise de l’idée même de la démocratie représentative. Celle-ci ne fonctionne qu’à deux conditions : la première est qu’une réelle possibilité d’augmentation du bien-être soit garantie (ce qui suppose une hausse du profit économique personnel, mais pas seulement), et que les opportunités de cette augmentation soient égales pour tous (« l’ascenseur social ») ; la seconde est qu’une participation réelle, consciente et informée aux affaires publiques puisse être réalisée. Participation qui ne peut être accordée que par les organisations, les associations, les syndicats et les représentants politiques capables de débattre et de se confronter démocratiquement en leur sein et de faire des propositions concrètes à leur gouvernement. Si, en revanche, exactement comme cela s’est produit, tous les « corps intermédiaires » perdent leur fonction et donc leur autorité, si nous finissons par prêcher de tous les côtés combien il serait beau qu’une communication immédiate ait lieu entre le « peuple » et le pouvoir politique, comme entre les anges, la démocratie représentative se dégrade, comme toutes les instances syndicales et partisanes qui en constituent la structure porteuse.

On ne l’a pas compris. On n’a pas compris que dans cette grande transformation, notre démocratie représentative avait besoin de changements radicaux pour la rendre plus efficace et capable de prendre des décisions rapides, mais aussi plus représentative, c’est-à-dire fondée sur le principe de subsidiarité2, sur la pleine reconnaissance de la valeur des organismes intermédiaires et des administrations locales. On n’a pas compris que l’ancienne structure de notre démocratie, encore totalement centralisée, qui reposait sur le pouvoir quasi-exclusif des anciens partis et sur un modèle de Welfare possible uniquement grâce à ces équilibres économiques et commerciaux définitivement dépassés, avait perdu sa « poussée progressive » et qu’aucune « restauration du passé » ne pourrait arrêter la montée des « idéaux » de la démocratie autoritaire.

Et voilà comment le problème de notre époque – « notre avenir sera-t-il encore démocratique ? » – se lie de manière très concrète à l’Europe. Il sera matériellement impossible de poursuivre ces mêmes objectifs de développement, d’égalité, de promotion de la recherche et de l’innovation, de l’emploi qualifié par les jeunes, si la logique nationaliste conduit au suicide de l’Europe. Aujourd’hui, les Etats européens seraient incapables de se faire la guerre, mais, ciblés par les attaques spéculatives, ils seraient certainement capables de se faire une concurrence « impitoyable », autant sur le plan commercial qu’au niveau des conditions du marché intérieur du travail, pour attirer des investissements et des capitaux de toutes origines et plus facilement. Plus les frontières d’un État seront fortes, plus il aura besoin d’ennemis extérieurs et intérieurs pour fonder sa légitimité, et moins il sera capable de faire face aux réformes nécessaires pour éliminer les gaspillages structurels, l’éléphantiasis bureaucratique, le centralisme administratif, la fraude fiscale, qui sont les véritables fardeaux de notre pays3 et les causes profondes de notre dette.

L’Europe est nécessaire. Seuls de grands espaces politiques, économiques et culturels peuvent être compétitifs dans le monde d’aujourd’hui. L’Europe est le plus grand espace culturel depuis des siècles, mais la diversité de ses langues, de ses traditions et de ses confessions ne lui ont jamais permis de former une unité politique. Un siècle après la Grande Guerre et soixante-quatorze ans après la libération d’Auschwitz, nous sommes peut-être à la veille d’un troisième suicide européen. L’éviter est nécessaire – mais est-ce possible ? Est-ce encore possible, après au moins deux décennies de flagrantes erreurs et négligences de ces mêmes forces démocratiques qui ont guidé le processus de l’unité européenne tout au long de l’après-guerre ? Et le temps pour y remédier est très court : d’ici aux élections du printemps prochain…

Les avocats de l’Europe entendent peu de chaleureux encouragements. Malheur à qui veut défendre l’indéfendable ! Tout d’abord, l’Europe que nous connaissons depuis l’euro, et surtout depuis la crise qui a éclaté il y a dix ans, doit être radicalement repensée. Ce n’est qu’en proposant un nouvel élan à l’Europe que nous pourrons défendre son existence actuelle. Cette proposition devrait tout d’abord se concentrer sur la réforme des institutions européennes qui tranchent réellement sur les questions essentielles – ou qui devraient trancher, car la règle de l’unanimité rend impossible toute véritable décision. En plus de la réforme des institutions, il faut penser à des politiques économiques allant au-delà du « rigorisme aveugle » qui les a guidées jusqu’ici, de ce « rigorisme » préjudiciable à tous et à l’Allemagne elle-même. Pour finir, il faut développer une véritable politique étrangère incluant enfin la Méditerranée, et, au delà de la Méditerranée et des pays du Maghreb, les pays subsahariens, qui connaîtront, dans les vingt prochaines années, une croissance démographique énorme.

Sera-t-il possible d’avancer tous ensemble sur cette même ligne ? Cela semble très difficile, voire impossible, après l’élargissement de l’Union européenne. Mais ce sont néanmoins des décisions à prendre de façon urgente et nécessaire, et la tâche reviendra aux pays fondateurs, et peut-être aussi au Portugal et à l’Espagne en plus, d’assumer leurs responsabilités et de définir un pacte solide et opérationnel entre eux, sur toutes les questions les plus importantes, à commencer par les politiques d’immigration. Il ne s’agit en aucun cas de rompre avec d’autres pays, mais seulement de comprendre la situation, sans aucune exigence anhistorique d’homologation. Rien n’empêche que l’unité politique européenne mûrisse à des moments et à des rythmes différents.

Même les forces politiques européennes qui se déclarent prêtes à se battre pour un « nouvel élan » peuvent articuler leurs positions de manière différente. Il est irréaliste, voire contre-productif, de songer à des listes uniques d’ « européistes ». Chaque force ou chaque parti peut insister sur tel ou tel aspect du problème européen ; l’important est la conscience commune qu’un nouvel élan doit être envisagé et que ce dernier doit rendre évidente la relation qui unit au niveau européen les différentes forces « européistes » de chaque pays. Je pense qu’au moins trois grands groupes pourraient être formés : le premier d’orientation libérale (disons l’orientation d’Emmanuel Macron), le second d’orientation social-démocrate (difficile à croire avec les Verts des différents pays !), et un troisième représentant les différentes tendances de la gauche radicale. Leur résultat global pourrait encore permettre un « compromis » avec les forces populaires et centristes. Au contraire, celles-ci seraient condamnées à finir dans les bras de la droite européenne, si elle représentait la seule majorité possible. L’histoire ne se répète jamais, même si elle révèle clairement certaines constantes : lorsque l’« Empire austro-hongrois » et la Bavière marchent contre Berlin, commencent les heures les plus sombres de l’Europe.

Je suis bien conscient que le raisonnement sur « l’utilité » d’une Europe unie et sur les dangers dramatiques qui entraîneraient la victoire d’une droite nationaliste et autoritaire ne suffiront pas à convaincre tous ceux qui n’ont pas connu la phase progressive de nos démocraties, et qui ont particulièrement souffert de la crise de la dernière décennie. Expliquer à nos concitoyens que la mondialisation a sorti de la pauvreté des centaines de millions de Chinois et d’Indiens ne les fera certainement pas oublier leur déception et leur méfiance vis-à-vis de la démocratie représentative et du fonctionnement de l’Union européenne. En politique, à côté du raisonnement, les idées symboliques sont aussi nécessaires. A l’inverse de ce manque d’idées symboliques, les nationalistes ont un raisonnement totalement régressif, enfantin, celui du « maître chez soi », ou même de « l’ennemi à la porte ». Ce sont des symboles pénibles, mais qui fonctionnent très bien lors de graves crises.

Et nous, alors ? Il y a plus d’une décennie, des efforts ont été faits pour créer une constitution européenne. Bien que pâteuse, anhistorique et abstraite, c’était une tentative de réponse à la question. Essayons de la reformuler en ces termes: quelle tâche l’Europe devrait-elle avoir, selon nous, dans le futur ? Au-delà du simple intérêt économique, au-delà de toute « rationalité d’intention », une telle tâche peut-elle être conçue ? Pouvons nous, Européens, proposer notre propre fin, fondée sur notre histoire ?

L’Europe est le lieu (indéfinissable dans ses frontières) ayant créé le processus de rationalisation qui a affecté tous les domaines de notre vie et de la planète entière. Mais c’est aussi le lieu qui a « inventé » les idées d’égalité et de démocratie progressive, c’est-à-dire une démocratie qui exige la mise en œuvre continue des droits et des devoirs. L’Europe est le lieu où l’on a pensé, entre contradictions et luttes de toutes sortes, à la possible « conciliation » de ces deux tendances redoutables. Cependant, dans le monde contemporain, ces tendances tendent à se séparer, et la deuxième risque même de disparaître. C’est à nous de montrer son efficacité ou, plutôt, sa puissance. C’est à nous de montrer que le pouvoir peut s’articuler et se diviser, sans pour autant se briser. C’est à nous de montrer que les organes mis en place par les citoyens de manière autonome peuvent avoir un pouvoir effectif sur des questions d’importance vitale sans constituer pour autant des « États dans l’État ».

L’Europe à venir sera façonnée par cette culture fédéraliste ou ne sera pas. Mais il ne s’agit pas simplement d’un fédéralisme technico-administratif, d’un fédéralisme sur le modèle d’un contrat privé. Entre les peuples européens et leurs Etats, qui continueront à exister plus forts que jamais s’ils sont fédérés de l’intérieur par une authentique souveraineté européenne, doit subsister un foedus, c’est-à-dire une loyauté, une amitié, une conscience d’un destin commun. C’était l’idée formulée par les pères fondateurs de l’Union européenne, après l’immense tragédie de « l’âge des extrêmes » que fut le XXe siècle. Une idée de fraternité, pourrait-on dire. Chrétienne ? Oui, mais également présente dans les principes fondamentaux de la Révolution française. Les révolutionnaires savaient bien qu’il existait un lien indissoluble entre l’Europe et le christianisme. Et les Adenauer, les Schumann, les De Gasperi le savaient d’autant plus. Le problème aujourd’hui est que la crise des forces populaires chrétiennes européennes est peut-être encore plus profonde que celle des partis sociaux-démocrates.

Mais nous ne pouvons pas attendre l’épiphanie d’un nouveau Sujet, encore moins persister dans l’espoir vain des Grands Chefs, qui nous ont empoisonnés au cours des dernières décennies. Il faut se concentrer sur l’autocritique positive et opérationnelle des forces existantes, sur leur capacité à s’ouvrir et à s’impliquer, sur leur volonté de proposer aux peuples européens de nouvelles institutions et de nouvelles politiques, même si cette volonté n’était dictée que par un instinct de survie. Et sur une nouvelle-ancienne tâche.

Traduction de l’italien : Sofia Scialoja

Edition : Sofia Scialoja, Raffaele Alberto Ventura et Henri Camenen

NOTES

1. Concept développé par Zygmunt Bauman dans La Vie liquide : le consommateur a l’obligation de s’adapter à la mobilité et à la vitesse du monde contemporain, dans lequel la liberté du désir individuel n’est plus régulée par la sécurité collective. (Bauman, 2006).

2. Principe selon lequel la responsabilité d’une action publique revient à l’échelon administratif le plus proche de la population concernée, ou à l’échelon directement supérieur s’il n’en est pas capable.
3. L’Italie.