NOUS AVONS RENCONTRÉ CÉDRIC HERROU

Le 12 décembre 2018 la Cour de cassation a annulé la condamnation de Cédric Herrou par la Cour d’appel d’Aix-en-Provence à quatre mois de prison avec sursis pour avoir porté assistance à des migrants. Cette décision fait suite à la consécration du principe de fraternité dans la loi française par le Conseil constitutionnel.

Agriculteur dans la vallée de la Roya, Cédric Herrou est devenu le symbole de la lutte pour l’accueil et l’aide aux migrants, comme le retrace le film de Michel Toesca Libre, présenté à Cannes.

Dans cet entretien réalisé quelques semaines avant le verdict, Cédric Herrou revient sur le sens de son action en faveur de l’accueil des migrants et élargit sa réflexion aux politiques publiques mises en place pour faire face aux migrations en Europe, en se montrant très critique vis-à-vis de l’Etat français et lucide sur la montée de la xénophobie dans les discours politiques.

Groupe d’études géopolitiques – Le 6 juillet 2018, le Conseil constitutionnel a rendu une décision majeure et a jugé qu’une aide désintéressée pour séjour irrégulier des migrants ne saurait être passible de poursuite, au nom du « principe de fraternité », présent dans la déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Selon vous, est-ce un tournant dans le traitement juridique de l’aide au migrant ?

Cédric Herrou – Dans la Constitution de 1958, on trouvait la liberté et l’égalité, la fraternité n’y était pas. Elle a été amendée. Tout d’abord, le problème porte sur le statut juridique précis des personnes en migration. Parler de « personne migrante » n’a pas de sens et, d’un point législatif, on parle de personnes en situation irrégulière. Nous nous occupons des primo arrivants, qui veulent demander l’asile – si on le leur refuse, ils reçoivent une obligation de quitter le territoire français. L’Etat considère ces primo arrivants comme des personnes en situation irrégulière, mais en réalité ils ont le droit à la libre circulation dans l’espace Schengen et la possibilité de faire une demande d’asile à la frontière.

Cette décision de justice ne va donc pas marquer d’inflexion particulière dans le traitement des demandeurs d’asile ?

La justice est instrumentalisée, elle n’est pas si indépendante, et les procès actuels sont en réalité très politiques. Le principe de fraternité a été inscrit dans la Constitution et le Conseil constitutionnel a demandé au gouvernement de revoir sa loi sur le délit de solidarité. Le délit de solidarité avait été mis en place en 1938, et a trouvé un prolongement direct pendant l’Occupation pour condamner les personnes qui aidaient des Juifs. Nicolas Sarkozy a mis en place l’immunité humanitaire en 2012, pour qu’il ne soit plus possible de condamner ceux qui aident d’autres personnes, même en situation irrégulière, sans contrepartie directe ou indirecte, fournissant hébergement, nourriture, soins ou aide juridique.

La justice est instrumentalisée, et les procès actuels sont en réalité très politiques.

Cependant le transport ne faisait pas partie des critères d’aide humanitaire, car il ne devait pas être une fin en soi, le déplacement devait avoir un but : soigner, héberger, emmener à l’hôpital. Les représentants de la justice se sont servis de ce fait pour dire que le transport était interdit. Il n’y avait pas besoin du « principe de fraternité », cette décision traduisait plutôt une volonté du Conseil constitutionnel de remettre à leur place les magistrats sur ce sujet.

Votre rôle est donc de rendre accessible la procédure de demande d’asile ?

Quand des personnes montent la vallée de la Roya, passent la frontière clandestinement et arrivent chez nous, nous lançons des procédures de demande d’asile et ils doivent passer par la préfecture. Pour toutes les personnes qui passent, nous produisons un papier officiel, traduit et signé. C’est un outil pour nous: en cas de reconduction en Italie, il nous permet de prouver qu’ils sont passés chez nous. Cela nous permet au besoin d’aller au tribunal administratif et de faire condamner les actions préfectorales. Les personnes peuvent donc accéder à la demande d’asile assez facilement une fois qu’elles sont arrivées à la maison.

La vallée de la Roya

Les pays européens semblent se renvoyer la responsabilité de la gestion des arrivées. Comment cela se traduit à la frontière, et quels sont les rapports entre les autorités italiennes et françaises ?

La police italienne collabore toujours avec la police française pour reconduire des personnes contrôlées, y compris des mineurs isolés. L’arrivée du gouvernement Salvini n’a rien changé. Encore hier, un député a émis un signalement selon lequel la police des frontières faisait des faux et usages de faux: sur les refus d’entrée, ils modifient les dates de naissance pour faire passer les mineurs pour majeurs. Il s’agit de mineurs isolés de moins de 15 ans, et cela relève du pénal. Pour l’instant, c’est un signalement et non une plainte, nous verrons si le procureur la poursuit.


Si votre combat quotidien suscite l’admiration, pensez-vous que la société civile peut jouer un rôle significatif dans la gestion de l’accueil, et que la désobéissance civile soit la solution face à un Etat qui ne joue pas son rôle ?

Pour moi ce n’est pas de la désobéissance civile, c’est même de l’obéissance citoyenne. Ce n’est pas parce qu’on lutte contre un système étatique, que l’on désobéit. C’est peut-être plutôt ce système étatique qui désobéit. Nous ne sommes pas des militants pro-migrants. Nous étions face à des personnes bloquées dans une vallée, une vallée franco-italienne, qui est l’image de l’Europe. C’est une vallée dans laquelle on ne prend pas en considération la frontière, non pas parce qu’on la méprise, mais par nos habitudes, elle est un lieu de passage dans notre vie de tous les jours.

Nous ne sommes pas des militants pro-migrants.

A Paris, le gouvernement a décidé de remettre en place le contrôle aux frontières et de limiter la libre-circulation dans l’espace  Schengen, d’entraver la demande d’asile et par conséquent de mettre en danger des mineurs isolés. C’est cette non assistance à personne en danger qui est de la désobéissance. Il y a des carences de l’Etat qui découlent directement de positionnements politiques. Nous n’avons pas désobéit, nous avons obéit à des principes fondamentaux.

L’outil médiatique Cédric Herrou a été bénéfique dans la lutte et surtout a amené de la considération de la part des élus.

A gauche vous avez pu être critiqué pour la trop forte personnalisation de votre lutte… La figure d’un chef n’est-elle pas pourtant une figure qui manque à la gauche et au mouvement pro-accueil ?

On dit souvent que les gens de gauche sont bordéliques [rires]. Mais présider une association qui fonctionne collégialement ne veut pas dire être le chef : il s’agit seulement de s’organiser pour qu’elle fonctionne. Un président de séance n’est pas le chef, il n’a pas plus de pouvoir que les autres. Je suis porte-parole, si les personnes de mon association sont en désaccord avec l’un de mes propos, elles me le disent et mon discours s’adapte en prenant en compte des critiques.

Votre mise en avant a pourtant été bénéfique pour le mouvement…

J’ai été médiatisé parce que c’est vendeur, ça fait vendre  du papier et de l’image. Le paysan qui se bat contre le système d’Etat et fait des gardes à vue toutes les deux semaines, c’est vendeur. En un sens, tant mieux. L’outil médiatique Cédric Herrou a été bénéfique dans la lutte et surtout amené de la considération de la part des élus.

Il faudrait que dans cet ordre pyramidal, la parole de ceux qui sont sur le terrain puisse réellement influer sur les décisions des personnes d’en haut

Mais cela reste insuffisant. Pendant l’ élection présidentielle de 2017, personne ne s’est positionné sur la crise de l’accueil. Je pense qu’il manque encore un véritable débat public sur cette question. Aux élections européennes, il y aura surement plus de positionnement, des deux côtés.

A l’échelle européenne, la question migratoire fait plutôt consensus contre elle, avec Salvini, Orban ou Kurz. A l’inverse, du côté de la gauche, une  parole qui serait plus nuancée n’arrive pas à émerger à une échelle globale, emmenée par des dirigeants politiques. Elle émerge à des échelles plus locales – on pourrait citer l’exemple de Riace en Italie. Ces luttes plus localisées pourraient-elles former un front de la société civile et inverser la tendance ?

Effectivement, c’est par l’exemple que l’on arrivera à faire changer les choses. Il faut agir localement. C’est aussi  pour cela que mon discours est efficace: je sais de quoi je parle et je vis avec cette question.

Le problème de nos dirigeants politiques est qu’ils ont été mis hors sol et font de la politique sans être sur le terrain. Cela n’empêche pas d’avoir des représentants, mais il faudrait que dans cet ordre pyramidal, la parole de ceux qui sont sur le terrain puisse réellement influer sur les décisions des personnes d’en haut. Si mon action et celle de mon association peuvent alimenter un débat et inspirer des personnalités politiques, tant mieux, nous souhaitons être une source d’inspiration.


Vous n’envisageriez jamais de soutenir un candidat ?

Peut-être un jour. S’il y en a un en qui j’ai confiance, pourquoi pas. Je n’ai rien contre les personnalités politiques.

Cela va être la nouvelle mode européenne: monter des partis d’extrême gauche contre l’immigration, pour récupérer les  électeurs de l’extrême-droite.

Vous n’en voyez pas actuellement ?

Nous sommes en contact avec Europe Ecologie Les Verts, Génération.s, le mouvement de Benoît Hamon. La France Insoumise a pris le large depuis que Jean-Luc Mélenchon a énoncé plus clairement sa vision de la migration. Cela va être la nouvelle mode européenne: monter des partis d’extrême gauche contre l’immigration, pour récupérer les  électeurs de l’extrême-droite.


Il n’y a plus d’éducation populaire. On arrive plus facilement à fédérer en faisant peur aux gens qu’en les rendant libres, réfléchis et critiques.

Comment expliquer que les classes populaires aient cette angoisse face à l’arrivée des migrants ? Pourquoi votre discours ne touche pas des gens qui pourtant pourraient se retrouver dans ces valeurs de partage, de solidarité et de redistribution ?

 Parce que les gens ont peur. Les endroits où il y a le plus de racisme et où l’extrême-droite est majoritaire sont les endroits où il y a le moins d’étrangers. Dans la vallée de la Roya, le Front National n’est pas loin de 50%. Il y a des hameaux perchés loin de tout où le dernier Noir qu’ils ont vu, c’est souvent dans le dernier film d’Omar Sy.

Selon vous, quelles sont les causes de cette peur ?

Il n’y a plus d’éducation populaire, on limite l’éducation aux jeunes et à l’école, et l’éducation s’arrête quand on a un métier. L’immigration a toujours été un outil que les politiques ont utilisé pour fédérer autour d’eux, grâce à la peur. On arrive plus facilement à fédérer en faisant peur aux gens qu’en les rendant libres, réfléchis et critiques.

 Il est donc difficile pour vous de faire face à ce type de discours …

Le discours destiné à fédérer par la peur est facile à tenir. C’est pour cela que notre position sur la question migratoire est plus difficile à défendre. Imaginez un plateau de télévision où l’on me dirait « Vous insultez les morts du Bataclan, car parmi les migrants peuvent se cacher des terroristes ». Cela est dit en quelques secondes ; mais déconstruire cette affirmation demande au moins vingt minutes.

Ce qui me permet de lutter c’est mon système alternatif.

Comme nous sommes dans un système médiatique où l’on est tenus de passer très rapidement d’une information à une autre pour garder l’attention du public, on ne conserve que les réflexions courtes et simplistes. Tout est fait par raccourci, tout est ultra synthétisé et on ne va plus dans le fond. C’est un système qui abrutit et le monde adulte s’éduque de cette seule manière.

Cette pratique a donc des conséquences politiques…

Pendant les dernières élections, qui a lu un programme en entier ? On vote parce que « celle-ci a les cheveux blonds et elle parle bien », ou pour celui-ci parce qu’ « il est jeune »… Le problème de notre système démocratique réside dans ce manque d’esprit critique et on bascule dans le populisme. On ne devrait d’ailleurs pas utiliser ce terme, puisque ce phénomène n’est pas en faveur du peuple. C’est néo-fascisant.

Vous parlez de l’éducation, des médias, et du zapping : vous avez un certain recul. Il y a donc un lien fort entre la forme de vie que vous avez élue et votre engagement ?

Tout à fait. Ce qui me permet de lutter c’est mon système alternatif. J’ai choisi cette vie depuis 2002. J’ai choisi de ne pas travailler en tant que salarié, et de garder du temps pour faire les choses moi-même, de la construction de ma maison aux travaux quotidiens. Ce n’est pas une vie misérable, au contraire: c’est une vie dans la pauvreté, mais qui a une richesse.

On me demande parfois pourquoi je ne m’engage pas en politique, mais en réalité je suis déjà engagé en politique.

C’est ce qui vous rend « Libre », comme l’affirme le titre de votre film ?

C’est une vie qui me permet de prendre du temps pour lutter. C’est aussi ce qui fait peur au système étatique et politique, surtout au niveau local. Le préfet des Alpes Maritimes me harcèle à coup de procès, cela devient une guerre de personnes. Ces élus peuvent  avoir l’air plus forts que moi mais, au fond, ne le sont pas forcément. Contrairement à eux, je peux m’exprimer librement sur un plateau de télévision, parce que je n’ai rien à perdre. Je n’ai pas de mandat, pas d’emploi salarié, mes clients sont simplement des partenaires financiers, je suis libre et indépendant. En réalité, ce sont ces gens qui sont des précaires, pas moi.


Qu’entendez-vous par précaires ?

La précarité n’est pas forcément la pauvreté financière, c’est une précarité sur la base de la liberté. Beaucoup de personnes, notamment des personnalités politiques, sont bloquées  par leurs désirs carriéristes. Un système d’autocensure se met en place où l’on entrave soi-même sa propre liberté de penser et de réfléchir, on se cloisonne. On me demande parfois pourquoi je ne m’engage pas en politique, mais en réalité je suis déjà engagé en politique. Il n’y a pas besoin d’être élu : nous fédérons par des actions. L’avantage, c’est que des gens me soutiennent parce que mes actions sont en corrélation avec leur pensée; le jour où ils ne me soutiendront plus c’est que cette corrélation aura disparu et, à ce moment-là, je ne vaudrai plus rien : c’est une situation beaucoup moins précaire. Les vrais précaires, ce sont les précaires de la pensée.

Dans une période où l’on valorise les métropoles et les projets de développement urbain, en tant qu’habitant d’une région rurale, êtes-vous inquiet pour l’avenir de ces régions et leur place future en Europe ?

C’est plutôt la ville qui m’inquiète que la campagne. Il y a un égoïsme et un déni de la réalité très présents dans les villes. A Paris, on s’habitue à  être en terrasse et à consommer à côté de personnes qui vivent dans la misère. Je pense que le bien-être est fondé sur l’émotion, beaucoup plus que sur la consommation, et en ville on s’habitue malgré soi à une certaine froideur.

Le drame, c’est que les idées xénophobes n’appartiennent pas qu’à l’extrême-droite.

Je crois que dans les campagnes les gens sont plus sensibles, peut-être parce que nous sommes moins nombreux et que l’on se connaît. En tant qu’individu, on a plus d’importance dans une vallée ou un village que dans une ville. Et comme on a de l’importance, on a aussi beaucoup plus d’obligations, notamment une obligation de réagir.

C’est ce sens de la responsabilité qui a provoqué votre engagement ?

Je fais ce que j’ai à faire et je le fais aussi pour moi : c’est comme cela que l’on y parvient à agir. On dit parfois que je suis un humaniste, mais il faut être plus précis. Ce n’est pas une question de dignité de l’autre, mais avant tout de dignité de soi-même. Si j’accueille à la maison un jeune qui a été torturé ou violé, qui va sûrement dormir à la rue et dont l’avenir est incertain, je ne vais pas en pleurer tous les soirs. Je sais seulement que mon rôle d’adulte c’est d’aider ce gamin-là et j’agis en conséquence. La liberté c’est de pouvoir assumer ses responsabilités et ses façons de penser.

La dérive politique vers l’extrême-droite en Europe est-elle liée au refus de certains politiques d’assumer leurs responsabilités ?

Le drame, c’est que ces idées xénophobes n’appartiennent pas qu’à l’extrême-droite. On entend  beaucoup de discours politiques selon lesquels il faut absolument lutter contre le Front National, mais c’est surtout sur le plan des idées qu’il faut lutter. Quand des gouvernements disent qu’ils ne peuvent pas faire de politique de gauche ou d’accueil car cela entraînerait la montée de l’extrême-droite, c’est là le pire: on applique les idées politiques de l’extrême-droite pour éviter qu’elle ne le fasse elle-même.

On se donne bonne conscience en se faisant croire que « ce n’est pas pareil » et qu’on le fait plus intelligemment qu’eux. Mais le problème c’est qu’on s’habitue à cette politique. Le nombre de morts en Méditerranée ne cesse d’augmenter. C’est presque une noyade organisée pour lancer un message : ne tentez pas de venir car on vous laissera mourir.

Pour vous une politique d’accueil est donc la seule politique fidèle aux valeurs françaises…

Il faut réfléchir à ce que représente la France et à ce que signifie défendre la France. Défend-on un morceau de terre stérile, sans mœurs et sans fondamentaux ? Quand je fais de l’accueil, je défends des valeurs républicaines. Notre devise est « Liberté, Egalité, Fraternité ». La Fraternité vient d’être ajoutée à la Constitution, et c’est étonnant qu’on ne l’ait pas intégrée avant. En effet, pour moi, on ne peut dissocier liberté, égalité et fraternité : la fraternité est un prolongement de l’égalité. Ce n’est pas le fait de faire l’aumône, ce n’est pas le gentil qui aide le misérable. C’est se sentir frères, donc égaux entre hommes libres, quelque soit sa couleur de peau, sa religion, sa nationalité, son statut social ou son statut administratif. C’est pour cela que l’accueil que nous faisons n’est pas de l’aumône en faveur d’étrangers : des individus font face à un danger immédiat et nous devons réagir dans cette même immédiateté.

Dans la vallée de la Roya, nous avons géré un flux migratoire de grande ampleur sans qu’il y ait de problème. C’est une grande leçon de morale qu’on a faite à l’Etat français et à l’Europe.

Les valeurs républicaines dépassent les citoyens français et le statut juridique, mais que répondez-vous à l’argumentaire d’extrême droite, qui repose souvent sur l’idée que ces personnes ne feraient partie de la République française, et donc qu’avant les migrants, il faudrait « d’abord aider le SDF français » ?

Premièrement, les gens d’extrême-droite qui utilisent cet argument ne connaissent pas le monde SDF. Aider des SDF c’est compliqué car ce sont des personnes marginalisées. Il ne suffit pas de louer un appartement à un SDF pour qu’il retrouve sa dignité : ressortir de la rue est un processus long et difficile. Ceux qui avancent cet argument ne savent donc pas de quoi ils  parlent. Les personnes en migration sont sans domicile, mais l’aide dont ils ont besoin est beaucoup plus élémentaire.

Les derniers résultats du FN vous effraient-ils ?

Si le Front National arrive au pouvoir, ce sera compliqué pour eux d’assumer leur projet. Je ne pense pas qu’ils y arrivent. Selon eux, il suffit de renvoyer les migrants dans leur pays. Mais par exemple, comment renvoyer un Erythréen ? Il n’y a pas de vol Paris – Erythrée! En réalité leur vision n’est pas pragmatique, elle est simpliste. Ce qui est paradoxal avec les représentants de ces partis qui se présentent comme spécialistes de la migration, c’est qu’ils n’y comprennent rien. Ils ne savent pas ce qu’est une demande d’asile ou un accord bilatéral pour renvoyer les gens dans leur pays. Et il y a pourtant des électeurs qui votent pour ce parti. Ce dont j’ai le plus peur, c’est qu’on s’habitue à de tels procédés et que l’on trouve cela normal.

La photo du corps inerte du jeune réfugié syrien Aylan Kurdi avait provoqué un grand émoi en 2012

Comment renvoyer un Erythréen ? Il n’y a pas de vol Paris – Erythrée !

Pourtant aujourd’hui ce sont les discours pro-accueil comme le vôtre qui sont taxés d’irréalistes. Comment l’expliquez-vous ?

Les représentants de la droite dure et l’extrême-droite veulent donner une image de politiques peut-être froids mais pragmatiques et réfléchis, qui défendent la France et l’Europe. Ils se présentent comme l’opposé des gauchistes qui débordent d’émotions, réagissent naïvement sur l’humain et ne peuvent mener une réflexion globale. Mais ce discours est contredit par des faits : dans la vallée de la Roya, nous avons géré un flux migratoire de grande ampleur sans qu’il y ait de problème. Des milliers de personnes ont été accueillies, nous avons montré qu’on pouvait faire de l’accueil d’urgence avec du matériel de récupération, des palettes, des planches. Je crois que c’est une grande leçon de morale qu’on a faite à l’Etat français et à l’Europe au niveau de la gestion de la migration.

D’après Stephen Smith [NDLR: journaliste et essayiste, auteur de La Ruée vers l’Europe], la très forte hausse démographique en Afrique va nécessairement entraîner une augmentation du nombre de migrants en Europe. Qu’en pensez-vous?

Ces arguments partent du principe que la population en Afrique va doubler, que tous les Africains vont aller en Europe. Il faut rappeler que 97% de la migration reste en Afrique, et comprend aussi les personnes qui retournent dans leur pays. On entend aussi que la migration aurait des effets négatifs sur l’économie. Qu’on me cite un pays où il y a eu des conséquences négatives dues à la migration.

On peut me dire qu’il y aura plus de mixité. Forcément, dans notre société mondialisée, où l’on consomme tous les jours des produits du bout du monde, la mixité paraît difficile à éviter. Ce qui m’étonne finalement, c’est qu’il y en ait si peu. Il y aura plus de mixité. Et tant mieux. Nous pouvons tous anticiper, je pourrais moi-même faire des anticipations positives. Mais avant toute chose, il y a un constat à faire : c’est que les gens sont toujours passés. Il faut se demander, quoi faire une fois qu’ils sont là, pour que dans une décennie, la migration se passe bien.

Comment faire pour qu’elle se passe bien ?

Ce qui provoque des problèmes dans la migration, c’est la stigmatisation et non la migration elle-même. Les discours racistes sont interdits en France parce qu’on a considéré que le racisme et la stigmatisation avaient conduit dans notre histoire à des drames majeurs. Souvent, ceux qui sont contre la migration ne sont pas contre les migrants, mais contre une mauvaise gestion de la migration. Elle ghettoïse des personnes issues de la migration dans des catégories sociales largement inférieures. Logiquement, cela mène à la violence, la délinquance, et cela peut aussi mener au terrorisme. C’est en faisant de la gestion de l’accueil que l’on évite la violence. C’est une grande leçon de morale qu’on a fait à l’Etat français et à l’Europe

Ce qui provoque des problèmes dans la migration, c’est la stigmatisation et non la migration elle-même.

On entend de plus en plus que l’arrivée de personnes de religion musulmane va mettre en cause certains acquis républicains, tels que l’égalité homme-femme…

Cet argument est une arnaque intellectuelle. A la maison, il y a toujours entre une dizaine et une centaine de personnes, nous sommes allés jusqu’à 250. La quasi totalité des bénévoles qui sont venus à la maison sont des jeunes femmes de vingt à vingt cinq ans. En ce moment je me déplace beaucoup pour la promotion du film et elles gèrent le camp à deux. Pour être direct: elles sont à la maison au milieu de jeunes hommes non occidentaux, de religion musulmane, qui n’ont pas eu de rapport sexuel depuis plusieurs mois et les choses se passent bien. Nous revenons au problème du  système médiatique dont je parlais. Si demain chez moi une fille se fait agresser, ou insulter, cela ferait un buzz médiatique immense, on en parlerait dans toute l’Europe. En revanche le fait que ça se passent bien, personne n’en parle.

On crée le problème en faisant un raccourci avec la religion musulmane. Je suis né en banlieue, j’ai quarante ans, les mères de mes amis portaient le voile. Dans les villages de la Roya, il y a trente ans, les femmes paysannes portaient toutes le voile. Il n’y a pas si longtemps que ça, les femmes n’avaient pas le droit de vote, elles devaient demander une autorisation écrite à leur mari pour pouvoir travailler et ouvrir un compte en banque. Nous faisons les moralisateurs, mais nous devons aussi regarder derrière nous et au présent. En Europe, les discours misogynes sont encore extrêmement vivaces, on les entend partout aujourd’hui. Quand les bénévoles avec lesquelles je travaille vont à Vintimille, elles peuvent faire face à des comportements sexistes, à des réflexions douteuses et à des agressions verbales, de la part d’italiens, d’ hommes blancs, catholiques.

On fait souvent le raccourci entre immigration et terrorisme, cela vous choque-t-il ?

Il y a des enfants issus de l’immigration, dont les parents sont arrivés dans les années 1970. Ils sont de nationalité française. A l’école, on leur parle de la République, on leur apprend que le racisme n’existe pas en France. Mais ce sont des jeunes qui subissent la discrimination au quotidien, à cause de leur nom et du quartier où ils vivent. Ils sont perdus entre plusieurs identités, et des personnes vont volontairement leur en assigner une.

Il y a donc des jeunes qui basculent dans l’islam intégriste parce qu’ils ont besoin de savoir qui ils sont et de se recréer une identité et un monde social. Il faut comprendre qu’en France, les grands centres de formation du terrorisme sont la prison et les banlieues, deux lieux administrés par l’Etat, ce qui montre bien son échec.

Les jeunes de la seconde génération immigrée subissent la discrimination au quotidien, à cause de leur nom et du quartier où ils vivent.

Pascale Marthine Tayou, Home Sweet Home, 2011

Il ne s’agit pas de pardonner, mais de comprendre pour ne pas refaire les mêmes erreurs et pouvoir appréhender les problèmes. La migration est un défi lourd, compliqué, je ne dis pas que c’est un phénomène facile à appréhender et à gérer. Mais dans le long terme, elle ne peut qu’être bénéfique. Quand on regarde l’évolution de l’humanité, elle a toujours provoqué les grandes évolutions par la mixité. C’est important et nous n’avons pas le choix, cette problématique nous fait face.

Entretien réalisé par Eléna Maximin et Uriel Gadessaud, édité par Uriel Gadessaud