L’idée européenne après 1918

Après avoir publié une revue de presse présentant l’état des opinions européennes au lendemain de l’Armistice de 1918, “Archives et Discours” poursuit son entreprise de redécouverte de textes consacrés à l’idée européenne. Ce dimanche, nous vous présentons deux textes de l’entre-deux-guerres qui ont pour point commun de défendre l’institution d’une “Société des Nations européennes”. Accompagnés d’une introduction de l’historien des idées Bernard Bruneteau, ils permettent de saisir comment l’institution d’un nouvel ordre international après la Première Guerre mondiale a conduit à de nouvelles formes de militantisme en faveur d’une union des pays de l’Europe.

Bernard Bruneteau est professeur de science politique à l’université Rennes 1. Il a récemment publié Combattre l’Europe, de Lénine à Marine Le Pen (CNRS Editions).


Par Bernard Bruneteau

C’est une situation inédite qu’affrontent les Européens au lendemain de la Première Guerre mondiale. Au regard de l’ampleur des pertes humaines (9 millions de morts et 22 millions de blessés), cette guerre totale est tout d’abord propre à ébranler toute croyance au Progrès et en la Civilisation. Elle ébranle d’autant plus les sentiments européens. Le mécanisme de déclenchement du conflit frappe d’abord d’obsolescence l’idéal de pacification par l’équilibre des puissances, ce qu’avait incarné un temps le « concert européen ». Par la nouvelle posture hégémonique, financière et commerciale des Etats-Unis, qu’aggrave l’émergence de « pays neufs » concurrentiels (Argentine, Brésil, Canada, Australie), le monde n’apparaît plus eurocentré. Par ailleurs, avec la naissance de l’URSS et les effets internationaux de la mystique bolchevique, l’ordre européen fondé sur des solidarités de valeurs libérales et bourgeoises se déchire en laissant la place à un état de guerre civile latente. Enfin, la segmentation du continent s’est accentuée avec la reconstruction de Versailles 1 qui, en ajoutant quatre nations et 11 000 km de frontières supplémentaires, laisse augurer un avenir fait de marchés fermés : on compte alors 35 domaines douaniers et 27 systèmes monétaires.

Une conscience renouvelée du « déclin de l’Europe »2 résulte de cette situation. Si le thème du déclin européen n’est pas nouveau – il court en effet dans la pensée occidentale depuis Friedrich Nietzsche, Charles Baudelaire et Max Nordau -, il s’articule désormais sur une réalité politique, économique et culturelle, quand il ne se renforce pas avec la perception aiguë d’une régression morale, d’une « crise de l’esprit ». Oswald Spengler, André Gide et Paul Valéry en sont alors les premiers témoins littéraires emblématiques3. Mais la crise suscite en retour une quête identitaire en termes de « patrie européenne ».

À côté de ceux qui font de la Nation, de la Classe ou de la Révolution des emblèmes de ralliement idéologiques à la mesure d’un monde où les anciens repères sociaux, moraux et institutionnels se sont affaissés, de nouveaux militants vont apparaître porteurs d’une mystique désormais de plus en plus autonome du pacifisme : l’européisme politique dont Coudenhove-Kalergi est, en 1923, le promoteur décisif avec Paneuropa, tout à la fois livre programmatique, revue et mouvement. Volonté de résister au déclin (par une union économique et une solidarité politique, mais avec quel ordre de priorité ?) et débat sur l’européanité (quels sont les candidats légitimes à l’union ?) sont ainsi les deux moteurs d’un militantisme qui peut profiter de la relative unité des régimes politiques européens, résultat de la paix imposée à Versailles par les démocraties parlementaires, même s’il doit s’affronter déjà aux idéologies concurrentes de l’universalisme (l’État mondial accordé à un marché mondial), du marxisme-léninisme (l’Internationale des prolétaires) et de l’ultra-nationalisme (la Communauté nationale exclusive du fascisme et des divers autoritarismes).

L’européisme va connaître ses années fastes entre 1924-1925 (la stabilisation économique et politique autorisée par le plan Dawes4 et le traité de Locarno5 ) et 1932-1933 (la mort de Briand et l’arrivée d’Hitler au pouvoir). À la veille de sa mort en 1942, dans ses Souvenirs d’un Européen, Stefan Zweig a rendu compte de « ces dix petites années qui s’étendent de 1924 à 1933 » comme d’« une pause dans la succession des catastrophes dont notre génération a été le témoin et la victime depuis 1914. (…) On pouvait même de nouveau rêver et espérer une Europe unie ».

C‘est en effet le moment où apparaît en pleine visibilité une « Europe des esprits », ce milieu intellectuel transnational qui célèbre, à l’ombre de la SDN et de ses institutions spécialisées (ainsi l’Institut international de coopération intellectuelle siégeant à Paris), une « patrie européenne » puisant sa légitimité dans ses sources judéo-chrétienne, grecque et romaine. C’est aussi l’époque où l’européisme est le support de réflexions plus pratiques sur les conditions de réalisation d’une « SDN européenne » apportant sécurité et prospérité (thème du plan de Fernand Maurette, lauréat français du concours européen pour la paix de 1924, dont nous reproduisons aujourd’hui les dernières pages). Ce sont enfin les années où l’on réfléchit sur une rationalisation de l’économie européenne : par la voie contractuelle des ententes industrielles (le « modèle Loucheur » légitimé par la réussite de l’Entente internationale de l’acier signée en septembre 1926 entre entrepreneurs allemands, français, sarrois, belges et luxembourgeois), la voie libérale du « grand marché » à base d’union douanière progressive (le programme de l’Union Douanière européenne) ou celle « planiste » de mise en complémentarité infrastructurelle et commerciale des « deux Europes » (plan Delaisi6 ).  

Illustré par le pullulement des revues (Europe, La Revue européenne, La Revue de Genève, L’Europe nouvelle, Notre Temps, etc.), la tenue de rassemblements à fort écho médiatique (le premier congrès de Paneurope à Vienne en 1926, la Conférence économique internationale de Genève en 1927, le congrès de l‘Union douanière européenne à Paris en 1930), l’activité de milieux et de réseaux actifs et prospectifs (le cercle Mayrisch, L’École de la Paix de Louise Weiss, le Comité économique de la SDN, les décades de Pontigny), le projet culturel et économique européen était destiné à devenir politique.

Il le devient d’abord sous l’effet de la diplomatie briandiste qui en fait vite son cheval de bataille pour culminer avec le discours du ministre le 5 septembre 1929 à Genève et le mémorandum du gouvernement français, dont nous publions ici le préambule, sur une « Union fédérale européenne » adressé l’année suivante aux vingt-sept États du continent. Il le devient ensuite du fait de l’ascension, en France mais aussi en Belgique, d’une « génération réaliste » en quête d’une idéologie de « troisième voie » et d’une réflexion renouvelée sur les tâches de l’Etat appelé à devenir supranational à l’heure des « trusts » et du défi des solutions totalitaires naissantes. C’est au carrefour de tout cela que l’« Europe » émerge alors comme une idée politique à part entière apte même, pour certains, à se substituer progressivement aux concepts jugés épuisés du XIXe siècle : nationalisme, socialisme marxiste ou libéralisme manchestérien 7 . Mais le rêve européen des années locarniennes va être confronté bientôt aux conséquences économiques et politiques de la crise de 1929, aux tentations protectionnistes comme aux volontés de révision agressives de l’ordre de Versailles.

1. Le Traité de Versailles, signé le 28 juin 1919, a créé ou conforté quatre nouveaux États aux dépens de l’Allemagne : la Pologne, la Tchécoslovaquie, l’Autriche (dans son nouveau périmètre) et la République de Lituanie que le Reich allemand souhaitait annexer. Le Traité de Versailles prévoyait également un statut spécial pour le territoire du bassin de la Sarre (qui correspond à l’actuel Land de la Sarre, limitrophe de la Lorraine) en le plaçant sous l’administration de la nouvelle Société des Nations entre 1920 et 1935. Enfin, il convient de remarquer que Dantzig obtient le statut de ville libre, créant ainsi un corridor séparant l’Allemagne des territoires allemands de l’ex-Prusse-Orientale.

2. L’expression est popularisée via l’ouvrage du géographe français Albert Demangeon, Le Déclin de l’Europe, publié en 1920.

3. Les lecteurs les plus curieux consulteront La crise de l’esprit et Note (ou l’Européen) de Valéry ainsi que Le Déclin de l’Occident, publié en deux volumes entre 1918 et 1922, de Spengler. 

4. Signé à Paris le 16 août 1924 et entré en vigueur le 1er septembre, le plan Dawes vise à stabiliser l’économie allemande. Négocié sous la pression des Américains qui s’inquiètent de la situation économique de l’Allemagne et de l’instabilité politique qui en découle, ce plan étale le règlement des réparations dues par l’Allemagne au titre du traité de Versailles, instaure une banque d’État, la Reichsbank, sous l’autorité d’un commissaire étranger afin de contrôler l’inflation et impose l’évacuation de la Ruhr occupée depuis 1923 par les Français et les Belges au titre des retards de paiement des réparations de guerre. Il concède également à l’Allemagne un prêt de 800 millions de marks-or, essentiellement sur capitaux américains. Le plan Dawes prend fin en 1929 avec le début du plan Young. Il vaut à son auteur, le banquier américain Charles Dawes, devenu vice-président des États-Unis, le Prix Nobel de la Paix en 1925

5. En réaffirmant les frontières négociées à Versailles (c’est-à-dire, en garantissant l’intégrité de la Ruhr allemande) et en permettant à l’Allemagne d’accéder à la Société des Nations, les accords de Locarno (15 et 16 octobre 1925) permettent à nouveau aux Européens de croire à l’avenir d’une paix durable, assurée par la sécurité collective et le multilatéralisme.

6. En 1926, l’européiste Francis Delaisi publie Les deux Europes. L’Europe industrielle et l’Europe agricole où il promeut une meilleure intégration économique européenne à travers une collaboration renforcée entre l’Europe de l’Ouest et l’Europe de l’Est. En 1931, il reprend cette idée en proposant la mise en place d’un plan quinquennal visant à diriger transnationalement l’économie et à développer les infrastructures de transports en Europe de l’Est. À terme, son plan prévoit la mise en place « d’un marché unique européen » (cf. Geneviève Duchenne, Esquisses d’une Europe nouvelle: l’européisme dans la Belgique de l’entre-deux-guerres (1919-1939), 2008). Soutenu par le directeur du Bureau International du Travail, Albert Thomas, l’idée fait son chemin au sein des institutions internationales, sans parvenir néanmoins à devenir effective.

7. L’école de Manchester est un courant libéral de la pensée économique, prônant notamment un libre-échange total. Comme le rappelle Raymond Boudon (Pourquoi les intellectuels n’aiment pas le libéralisme, 2008), l’expression « libéralisme manchestérien », forgée par les détracteurs de ce courant, représentait également une expression péjorative et critique qui équivaudrait aujourd’hui aux termes de « libéralisme sauvage » ou d’« ultra-libéralisme ».


Dernières pages du mémoire français ayant reçu le premier prix français au concours international de la paix de 1923 – 1924.

L’auteur, Fernand Maurette, normalien et géographe, devient, en 1924, directeur de la Division des recherche du Bureau International du Travail à Genève. Plus d’informations biographiques peuvent être trouvées dans sa nécrologie publiée en 1938 dans les Annales de Géographie et dans cette notice biographique.


VIII. – Crise des Sentiments.

Un malaise pèse sur l’Europe, par l’effet duquel la moindre contestation s’envenime. Beaucoup d’anciens combattants souffrent sourdement d’avoir perdu les plus belles années de leur vie sans en jouir et de n’avoir pas été payés de leurs sacrifices. De même chaque nation pense et agit comme si elle était mue par le sentiment plus ou moins clairement conscient, qu’elle a plus donné que les autres, et moins reçu. De là une rancune, une jalousie inavouée à l’égard des autres nations.

Cette crise des sentiments est l’effet d’une longue guerre. Elle ne pourra se résoudre que dans une longue paix. Toutefois on peut l’atténuer :

a) EN FAISANT APPEL dans la vie des nations comme dans celle des individus, à ceux qui ont le moins souffert de la guerre, par exemple à certains NEUTRES qui s’y sont même enrichis et en obtenant d’eux pour adoucir des maux des anciens belligérants des secours sans bénéfices exagérés (crédits d’argent, d’aliments. de matières premières) portant un intérêt normal.

b) En FAISANT RÉGNER dans les moindres conflits si minimes que soient les intérêts engagés, si faibles que soient les collectivités intéressées, un ESPRIT DE JUSTICE et D’APAISEMENT. Tout conflit résolu par un coup de force – même si la force exprime le droit, et à plus forte raison dans le cas contraire – retentit douloureusement aujourd’hui dans la conscience de toutes les nations.

Ainsi l’amertume qui trouble les consciences nationales s’adoucira. Seule la SOCIÉTÉ DES NATIONS EUROPÉENNES peut, par une action continue et générale pratiquer ces vertus internationales, mais à une double condition.

1° Qu’elle comprenne dans son sein toutes les nations de l’Europe.

2° Que toutes y soient représentées et agissantes, sinon sur le même plan du moins sur un PLAN ÉQUITABLEMENT DRESSÉ, de façon que la Société des Nations n’apparaisse pas dominée, au détriment des faibles et des isolés par quelques associations d’intérêts ou de puissances : Sociétés Anglo-saxonnes., Puissances de l’Europe centrale patronnées par la France, union des États méditerranéens, etc. Or, c’est un fait que, à tort ou à raison, la Société des Nations a donné à certains dans telle ou telle affaire, l’impression d’être dirigée dans ses décisions par l’influence de l’une ou de l’autre de ces associations. (…)

IX. – Crise des Principes.

La guerre a suscité, au moins autant dans les générations qui ont été élevées pendant la guerre que   dans celles qui l’ont faite, une crise des principes qui peut se caractériser ainsi :

a) Confiance dans la FORCE ;

b) Progrès du MATÉRIALISME ;

c) Exaspération du NATIONALISME.

La Société des Nations européennes devra entamer une campagne systématique pour restaurer l’esprit de PAIX, l’IDÉALISME et le RESPECT des autres nationalités et pour créer par là un ESPRIT EUROPÉEN et INTERNATIONAL.

Elle peut le faire, si elle en a les moyens intellectuels et financiers, par des journaux, des tracts, des livres et des affiches, des films de cinématographe et des communications de TSF.

Elle le peut aussi en favorisant les « tours » d’Europe des étudiants et des professeurs, des techniciens, des groupements économiques, des représentants des syndicats ouvriers, qui permettront à toutes les classes d’une nation de connaître ce que pensent et ce que font les autres nations et de les comprendre et d’acquérir ainsi un esprit européen sans perdre leur esprit national.

Elle le peut surtout en s’opposant à tout excès du nationalisme égoïste et agressif, en protégeant dans chaque nation les minorités ethniques ou religieuses et en y obtenant un droit de regard à cette fin, et surtout en ayant les moyens de s’opposer efficacement à toute œuvre de propagande abusive. La Société des Nations européennes devra organiser dans ce but un BUREAU DE LA VÉRITÉ ayant dans chaque nation des représentants pour lui signaler toute information tendancieuse transmise par la presse, le film ou le télégraphe en vue de fausser l’opinion et de promouvoir indûment dans un intérêt national et ayant les moyens de redresser rapidement l’information et de la transmettre rapidement au monde entier. La Société des Nations européennes devrait pouvoir mettre au service de la propagation de la Vérité la station d’émission de T.S.F. la plus puissante du monde.

CONCLUSION

(…) Les remèdes proposés ici, ambitieux en apparence, (…) dérivent d’un même principe de POLITIQUE HUMAINE. Ils ne sont applicables que par les soins d’une SOCIÉTÉ DES NATIONS EUROPÉENNES comprise dans la SOCIÉTÉ DES NATIONS MONDIALE, mais mieux armée qu’elle en vue de certain buts précis, et qui, en tant que Société européenne, devra acquérir une extension élargie, des attributions plus nombreuses, une puissance matérielle et morale supérieures.

Évidemment, les moyens indiqués ici n’auront leur plein effet que si la Russie entre dans la Société des Nations européennes, et si la limite de l’Europe unifiée ne commence pas au Pripet et au Dniestr. Tous efforts de conciliation et de réalisation, compatibles avec les indépendances nationales et les principes de l’équité, devront être faits pour que la Russie adhère à l’union européenne internationale, avec tous les droits et les devoirs que cette adhésion suppose. Mais sans l’adhésion ou avant l’adhésion de la Russie, l’œuvre peut commencer (…)

Plus évidemment encore, les moyens indiqués ici n’auront pleine efficacité qu’avec la coopération des Etats-Unis. Ceux-ci ne veulent point actuellement entrer dans une Société mondiale des Nations. Mais si une Société des Nations européennes, comprise dans le sein de la Société mondiale, mais plus pratiquement organisée et mieux armée qu’elle, en vue de fins précises, véritable esquisse des États-Unis d’Europe, se présente devant la nation américaine, avec un programme net, complet et réalisable de réparations, d’organisation financière, économique, politique, sociale et intellectuelle, il est très probable que l’Europe obtiendra d’elle une adhésion, du mains coopération. Les autres nations non-européennes suivront. La coopération européenne aura déterminé la coopération mondiale.

Source : Extrait de la version raccourcie publiée dans Concours européen de la paix. Mémoires ayant obtenu les premiers prix aux concours de la paix ouverts en France, en Italie, en Grande-Bretagne, en Allemagne sur le sujet suivant :« Comment rétablir la prospérité et la sécurité dans chacun de ces pays et en Europe par la coopération internationale », Paris, Rouffé, [1925], p. 44 – 48


Préambule du Mémorandum sur l’organisation d’un régime d’union fédérale européenne établi par le gouvernement de la République française pour être soumis aux Etats européens membres de la Société des Nations. Paris, 1er mai 1930.

Ce mémorandum, aussi appelé “Mémorandum Briand”, fut porté par Aristide Briand, Ministre des Affaires Étrangères, et son conseiller, Alexis Léger, que la postérité a retenu sous le nom de Saint-John Perse.


Au cours d’une première réunion tenue le 9 septembre 1929, à Genève, à la  demande du Représentant de la France, les Représentants qualifiés des vingt-sept États européens membres de la Société des Nations ont été appelés à envisager  l’intérêt d’une entente entre Gouvernements intéressés, en vue de l’institution, entre peuples d’Europe, d’une sorte de lien fédéral qui établisse entre eux un régime de constante solidarité et leur permette, dans tous les cas où cela serait nécessaire, d’entrer en contact immédiat pour l’étude, la discussion et le règlement des problèmes susceptibles de les intéresser en commun.

Unanimes à reconnaître la nécessité d’un effort dans ce sens, les Représentants consultés se sont tous engagés à recommander à leurs Gouvernements respectifs la mise à l’étude de la question qui leur était directement soumise par le Représentant de la France et qu’aussi bien ce dernier avait déjà eu occasion, le 5 septembre, d’évoquer devant la 10e Assemblée de la S.D.N.

Pour mieux attester cette unanimité, qui consacrait déjà le principe d’une union morale européenne, ils ont cru devoir arrêter sans délai la procédure qui leur paraissait la plus propre à faciliter l’enquête proposée : ils ont confié au Représentant de la France le soin de préciser, dans un mémorandum aux Gouvernements intéressés, les points essentiels sur lesquels devait porter leur étude ; de recueillir et d’enregistrer leurs avis ; de dégager les conclusions de cette large consultation, et d’en faire l’objet d’un rapport à soumettre aux délibérations d’une Conférence européenne, qui pourrait se tenir à Genève lors de la prochaine Assemblée générale de la S.D.N.

Au moment de s’acquitter de la mission qui lui a été confiée, le Gouvernement  de la République tient à rappeler la préoccupation générale et les réserves essentielles qui n’ont cessé de dominer la pensée de tous les Représentants réunis à Genève le 9 septembre dernier.

La proposition mise à l’étude par vingt-sept Gouvernements européens trouvait sa justification dans le sentiment très précis d’une responsabilité collective en face du danger qui menace la paix européenne, au point de vue politique aussi bien qu’économique et social, du fait de l’état d’incoordination où se trouve encore l’économie générale de l’Europe. La nécessité d’établir un régime permanent de solidarité conventionnelle pour l’organisation rationnelle de l’Europe résulte en effet des conditions mêmes de la sécurité et du bien-être des peuples que leur situation géographique appelle à partager, dans cette partie du monde, une solidarité de fait.

Nul ne doute aujourd’hui que le manque de cohésion dans le groupement des forces matérielles et morales de l’Europe ne constitue, pratiquement, le plus sérieux obstacle au développement et à l’efficacité de toutes institutions politiques ou juridiques sur quoi tendent à se fonder les premières entreprises d’une organisation universelle de la paix. Cette dispersion de forces ne limite pas moins gravement, en Europe, les possibilités d’élargissement du marché économique, les tentatives d’intensification et d’amélioration de la production industrielle, et par là même toutes garanties contre les crises du travail, sources d’instabilité politique aussi bien que sociale. Or, le danger d’un tel morcellement se trouve encore accru du fait de l’étendue des frontières nouvelles (plus de 20.000 kilomètres de barrières douanières) que les traités de paix ont dû créer pour faire droit, en Europe, aux aspirations nationales.

L’action même de la Société des Nations, dont les responsabilités sont d’autant plus lourdes qu’elle est universelle, pourrait être exposée en Europe à de sérieuses entraves, si ce fractionnement territorial ne trouvait au plus tôt sa compensation dans un lien de solidarité permettant aux Nations européennes de prendre enfin conscience de l’unité géographique européenne et de réaliser, dans le cadre de la Société, une de ces ententes régionales que le Pacte a formellement recommandées.

C’est dire que la recherche d’une formule de coopération européenne en liaison avec la Société des Nations, loin d’affaiblir l’autorité de cette dernière, ne doit tendre et ne peut tendre qu’à l’accroître, car elle se rattache étroitement à ses vues.

Il ne s’agit nullement de constituer un groupement européen en dehors de la S.D.N., mais au contraire d’harmoniser les intérêts européens sous le contrôle et dans l’esprit de la S.D.N., en intégrant dans son système universel un système limité, d’autant plus effectif. La réalisation d’une organisation fédérative de l’Europe serait toujours rapportée à la S.D.N., comme un élément de progrès à son actif dont les nations extra-européennes elles-mêmes pourraient bénéficier.

Une telle conception ne peut laisser place à l’équivoque, pas plus que celle dont procédait, sur un terrain régional encore plus restreint, la négociation collective des accords de Locarno qui ont inauguré la vraie politique de coopération européenne.

En fait, certaines questions intéressent en propre l’Europe, pour lesquelles les Etats européens peuvent sentir le besoin d’une action propre, plus immédiate et plus directe, dans l’intérêt même de la paix, et pour lesquelles, au surplus, ils bénéficient d’une compétence propre, résultant de leurs affinités ethniques et de leur communauté de civilisation. La S.D.N. elle-même, dans l’exercice général de son activité, a eu plus d’une fois à tenir compte du fait de cette unité géographique que constitue l’Europe et à laquelle peuvent convenir des solutions communes dont on ne saurait imposer l’application au monde entier. Préparer et faciliter la coordination des activités proprement européennes de la S.D.N. serait précisément une des tâches de l’association envisagée.

Loin de constituer une nouvelle instance contentieuse pour le règlement des litiges, l’Association européenne, qui ne pourrait être appelée en pareille matière à exercer ses bons offices qu’à titre purement consultatif, serait sans qualité pour traiter au fond des problèmes particuliers dont le règlement a été confié, par le Pacte ou par les Traités, à une procédure spéciale de la S.D.N. ou à toute autre procédure expressément définie. Mais, dans les cas mêmes où il s’agirait d’une tâche essentielle réservée à la S.D.N., le lien fédéral entre États européens jouerait encore un rôle très utile en préparant l’atmosphère favorable aux règlements pacifiques de la Société ou en facilitant dans la pratique l’exécution de ses décisions.

Aussi bien le Représentant de la France a-t-il eu souci, dès le début, d’éviter toute ambiguïté, lorsque, prenant l’initiative de la première réunion européenne, il a estimé qu’elle devait comprendre seulement les Représentants d’Etats membres de la S.D.N., et se tenir à Genève même, à l’occasion de la 10e Assemblée, c’est-à-dire dans l’atmosphère et dans le cadre de la S.D.N.

Non plus qu’à la S.D.N., l’organisation européenne envisagée ne saurait s’opposer à aucun groupement ethnique, sur d’autres continents ou en Europe même, en dehors de la S.D.N.

L’oeuvre de coordination européenne répond à des nécessités assez immédiates et assez vitales pour chercher sa fin en elle-même, dans un travail vraiment positif et qu’il ne peut être question de diriger, ni de laisser jamais diriger contre personne. Bien au contraire, cette oeuvre devra être poursuivie en pleine confiance amicale, et souvent même en collaboration, avec tous autres Etats ou groupements d’Etats qui s’intéressent assez sincèrement à l’organisation universelle de la paix pour reconnaître l’intérêt d’une homogénéité plus grande de l’Europe, comprenant, au surplus, assez clairement les lois modernes de l’économie internationale pour rechercher, dans le meilleur aménagement d’une Europe simplifiée et par là même soustraite à la constante menace des conflits, les conditions de stabilité indispensables au développement de leurs propres échanges économiques.

La politique d’union européenne à laquelle doit tendre aujourd’hui la recherche d’un premier lien de solidarité entre Gouvernements d’Europe implique, en effet, une conception absolument contraire à celle qui a pu déterminer jadis, en Europe, la formation d’Unions douanières tendant à abolir les douanes intérieures pour élever aux limites de la communauté une barrière plus rigoureuse, c’est-à-dire à constituer en fait un instrument de lutte contre les Etats situés en dehors de ces Unions.

Une pareille conception serait incompatible avec les principes de la S.D.N., étroitement attachée à la notion d’universalité qui demeure son but et sa fin alors même qu’elle poursuit ou favorise des réalisations partielles.

Il importe enfin de placer très nettement l’étude proposée sous cette conception générale, qu’en aucun cas et à aucun degré, l’institution du lien fédéral recherché entre Gouvernements européens ne saurait affecter en rien aucun des droits souverains des Etats membres d’une telle association de fait.

C’est sur le plan de la souveraineté absolue et de l’entière indépendance politique que doit être réalisée l’entente entre nations européennes. Il serait d’ailleurs impossible d’imaginer la moindre pensée de domination politique au sein d’une organisation délibérément placée sous le contrôle de la S.D.N., dont les deux principes fondamentaux sont précisément la souveraineté des Etats et leur égalité de droits. Et avec les droits de souveraineté, n’est-ce pas le génie même de chaque nation qui peut trouver à s’affirmer encore plus consciemment, dans sa coopération particulière à l’oeuvre collective, sous un régime d’union fédérale pleinement compatible avec le respect des traditions et caractéristiques propres à chaque peuple ?


Édition : Lucie Rondeau du Noyer et Nathanaël Travier  

Image de couverture : Le palais des Nations”, Werner Bayer, CC BY 2.0