L’euronationalisme ou le pari continental des nationalistes

Le succès annoncé des nationalistes aux européennes 2019 sera-t-il la ruse de l’Histoire par laquelle se réalisera enfin une véritable politique à l’échelle continentale?

Par Mathilde Harel et Jules Rostand

Décidément, l’Europe n’est pas toujours là où l’on attend. En ces journées agitées de commémoration de la Première guerre mondiale, ses dirigeants la cherchent sur les anciens champs de bataille et dans les cimetières, où reposent les ennemis d’autrefois, aujourd’hui réconciliés par une mémoire commune. Marine Le Pen y voit un paradoxe : comment peut-on commémorer, se demande-t-elle dans une interview donnée à Radio Classique le 6 novembre, « des centaines de milliers de soldats français qui ont donné leur vie pour défendre leur nation, pour défendre leurs frontières et en même temps être aussi agressif, aussi violent et haineux à l’égard de ceux qui politiquement, et pacifiquement et démocratiquement, veulent défendre leur nation et leurs frontières » ? Et la présidente du Rassemblement National (ex-FN) de faire d’Emmanuel Macron « le défenseur de cet espèce de nouvel empire – car ce sont les empires qui sont à l’origine de la Première Guerre mondiale, pas les nations – de cet empire qui est l’Union européenne, qui écrase sous sa botte les peuples européens ».

Il faut prendre le temps de s’arrêter sur de telles déclarations car elles témoignent d’un renversement sémantique étonnant : l’Union européenne, pensée par ses pères comme le rempart de la paix et de la démocratie sur le continent, serait en réalité impériale, voire impérialiste, et belliqueuse ? On discutera sans mal la réalité historique derrière les propos de Marine Le Pen mais ce qui se joue derrière de telles déclarations, c’est une transformation bien contemporaine, celle d’un discours nationaliste qui entend réinvestir une certaine légitimité européenne, celle de « l’Europe des nations », l’Europe des peuples et non l’Europe des institutions. La vraie Europe ?

Etre nationaliste et pro-européen : l’idée peut surprendre, tant l’euroscepticisme est devenu l’étiquette apposée à la plupart des mouvements nationalistes du continent.  Rappelons par exemple que Jean-Marie Le Pen a pu déclarer, dans son premier portrait télévisé en 1973, « Je suis de Bretagne, je suis de France, mais je suis d’Europe aussi » et appeler de ses vœux une « européanisation des forces armées » ou encore une monnaie européenne. En 1988, dans son livre Tonnerre de Dreux, le secrétaire général du Front National, Jean-Pierre Stirbois, allait jusqu’à évoquer cette « impérieuse nécessité de notre temps : lier notre sort à l’Europe et être le moteur de son devenir ». Après deux décennies de politique frontiste que l’on pourrait qualifier d’européiste, la chute de l’URSS a dissipé les angoisses que la menace à l’Est faisait peser sur les pays européens : la rhétorique de la résistance commune rendue caduque, le FN n’a plus besoin de l’Europe et élabore au début des années 1990 la stratégie du repli national qu’on lui connaît aujourd’hui. Mieux encore : l’Union européenne devient l’ennemi à abattre et sert de point de cristallisation des oppositions et rancœurs que le FN entend capter dans l’électorat.

Pourtant, l’extrême-droite de Marine Le Pen ne cesse aujourd’hui de faire évoluer sa position sur l’Europe, au point d’en faire un point cardinal de son nouveau programme, résumé dans un slogan percutant : « Libérer l’Europe de l’Union européenne ». Pour satisfaire cette ambition, elle se tourne désormais vers des partis amis à défaut d’être alliés, qui semblent jouer un jeu commun : cerner Bruxelles de toute part pour la faire changer. C’est cette stratégie euronationaliste que nous devons essayer de comprendre.

Une stratégie commune, des intérêts divergents  

Unir les forces nationalistes à l’échelle européenne : une telle ambition n’est pas forcément neuve. On peut se souvenir d’Eurodroite, rassemblement créé à l’occasion des élections européennes de juin 1979, intégrant plusieurs mouvances nationalistes, française, belge, italienne, espagnole, qui ne réunira finalement que 1,33 pour cent des voix. On est loin des scores que les extrêmes-droites européennes sont en droit d’espérer 40 ans plus tard.

Pour l’emporter, elles peuvent compter sur un allié inattendu, un joker venu d’outre-Atlantique. Steve Bannon, le sulfureux ex-directeur de campagne et éphémère conseiller de Donald Trump, s’est en effet installé à Bruxelles et compte bien y faire sa place grâce à sa nouvelle fondation, sobrement baptisée « Le Mouvement », dont l’objectif est de donner naissance à un « super groupe » où seraient réunis la plupart des partis nationalistes européens. Une force de frappe susceptible de rebattre complètement les cartes des élections européennes à venir, et au service de laquelle l’Américain est prêt à mettre la machine de guerre qui a propulsé Trump à la Maison Blanche. Rien d’étonnant donc à le voir multiplier les tournées européennes, auprès de Nigel Farage au Royaume-Uni tout d’abord où le Brexit a pu apparaître comme une première victoire. Pourtant, une dynamique opposée semble s’organiser entre les britanniques eurosceptiques et les continentaux euronationalistes, reflet peut-être d’une affinité plus large et plus ancienne à la construction européenne, et d’un indéniable effet de repoussoir qui s’est propagé dans l’électorat suite à la victoire du Vote Leave. La tournée de Bannon s’est ensuite poursuivie en Italie où Matteo Salvini, patron de la Ligue du Nord et désormais ministre de l’Intérieur, l’a reçu en septembre pour « sauver l’Europe », ainsi qu’en Belgique et en France, le président du parti populaire belge, Mischaël Modrikamen comme Marine Le Pen ayant participé à un certain nombre de réunions organisées à Londres.

Faire travailler sous son patronage tous les leaders nationalistes d’Europe n’est cependant pas tâche aisée : le puissant FPÖ autrichien a fait savoir par la bouche de son secrétaire général, Harald Vilimsky, que si le parti entend effectivement « forger des alliances en Europe », cela se fera « indépendamment des USA, de la Russie ou de qui que ce soit ». Difficile donc d’unir des forces, qui, si elles se nourrissent de leurs succès respectifs, ne sont pas forcément prêtes à partager une destinée commune. La situation au Parlement européen, important foyer de l’extrême-droite européenne, est en ce sens révélatrice : à Strasbourg, la Ligue de Matteo Salvini et le RN de Marine Le Pen se retrouvent sur les bancs du Mouvement pour l’Europe des nations et des libertés, alors que le Fidesz, parti du Premier Ministre hongrois Viktor Orban, est membre du Parti populaire européen, auquel adhère la démocratie chrétienne d’Angela Merkel par exemple.

Derrière le discours d’unité, la question de l’horizon d’attente de l’Europe par les nationalistes continue en effet de se lire sur le continent au prisme de la fracture Est/Ouest. Dans un discours fondateur Viktor Orban évoque ce « fossé symbolique entre l’Est et l’Ouest », entretenu selon lui par une Commission politisée au service des grands États membres. Il est frappant de constater un pragmatisme européen certain dans la doctrine d’Orban, prônant une Hongrie consciente d’elle-même et de son influence, limitée à l’Europe Centrale (groupe de Visegrad) et ayant vocation à intégrer la Serbie dans l’Union européenne. La politique d’Orban s’oppose donc certes à la Commission, mais sans remettre en cause sa légitimité, la percevant simplement comme un vecteur politisé. De même, le droit européen est contesté comme le signe d’une « aspiration fédéraliste ».

Ce fossé symbolique tire son existence de l’expérience différenciée à l’Est et à l’Ouest, entre production et consommation de l’Europe. A l’Ouest, les années 80 marquent la fin d’une esthétique de la résistance et de reconstruction post deuxième guerre mondiale, où les devoirs devaient l’emporter sur les droits. Le spectre de la guerre fratricide éloigné, les peuples comme leurs dirigeants rechignent à sacrifier les intérêts nationaux sur l’autel de la communauté. À la production du charbon et de l’acier, à la formation d’une armée européenne ou à l’espoir d’une Europe politique et sociale, semble donc se substituer une Europe de la défense du « consommateur », la puissante Direction générale de la concurrence étant aujourd’hui la seule véritable incarnation de l’Union. À l’Est, la balance structurelle des efforts financiers se conjugue avec la volonté de production d’un modèle européen, en contraste avec l’expérience de la guerre froide. À la récente station de métro « Union européenne » de Sofia répond ainsi l’affichage du coût de l’Union sur les bus de partisans du Brexit, symboles d’une Europe consommée à l’Ouest, et à produire ou du moins à inventer à l’Est.

Vague nationaliste, signifiant vague

Sans doute ne faut-il donc pas être dupe d’une unité affichée et revendiquée par les euronationalistes, unité qui trouve surtout à s’incarner dans des poignées de mains et des tweets de félicitation. Sans doute la métaphore de la « vague », du « raz-de-marée » nationaliste en Europe a l’avantage de paralyser la pensée et de donner à la montée des extrêmes en Europe un caractère inéluctable et massif qu’elle n’a pas forcément. S’approprier la réussite de ses voisins européens, en faire le signe prophétique de son propre succès, participe sans surprise d’une stratégie visant avant tout à prendre le pouvoir dans son propre pays.

Il paraît d’ailleurs assez évident qu’à l’heure actuelle, les euronationalistes n’ont pas de projet concurrent à l’Union européenne, pas d’institutions en gestation susceptibles de donner corps à cette Europe des nations qu’ils appellent de leurs vœux. Si ces mouvements jouent à plein la carte de la nostalgie, regrettant les temps où leur pays était pleinement dépositaire de leur souveraineté, ils ne semblent guère investir l’avenir européen, espace de pensée encore non défriché – où les pro-européens, fédéralistes en tête, peinent d’ailleurs eux-aussi à s’établir. De part et d’autre, la rupture, le changement, le renouveau sont désirés. Quelle forme cette métamorphose de l’Europe doit prendre, la question reste encore largement en suspens.

Il faut peut-être descendre sous la surface de l’actualité politique pour comprendre ce que représente véritablement cette montée des « euronationalistes ». S’ils méritent ce terme, ce n’est pas tant pour le projet de construction européenne alternatif qu’ils portent que pour l’Europe qui se dessine dans leurs discours, une Europe dite « traditionnelle », à savoir blanche, chrétienne – de nom du moins car la pratique ne cesse de reculer – conservatrice, une Europe définie par ses frontières et surtout définie contre l’Autre. L’Europe des euronationalistes comme nouvelle citadelle assiégée se définit moins par son contenu que par ses limites : face à ce qui vient de l’extérieur, émerge un régime d’expériences partagées, celui des vagues de migrations, des transitions démographiques, de la crise, du déclassement et de l’austérité. Il n’y a guère besoin que ces facteurs communs soient réellement partagés dans une même proportion : il est question ici de ressenti, et un ressenti, un sentiment ne se mesurent pas, ils peuvent nier statistiques et rapports. Face aux difficultés d’incarnation que rencontrent les partis pro-européens traditionnels, c’est dans un régime émotionnel que l’Europe des euronationalistes s’inscrit.

Faisons ici une hypothèse : ce sentiment d’empathie à l’échelle européenne, que les euronationalistes n’ont plus l’intention de nier et qui sert leur rhétorique, semble être le fruit d’un enseignement de longue durée : en 60 ans de construction européenne, l’Europe a fini par trouver sa place dans les consciences au point de s’être imposée, envers et contre tout, comme un horizon d’attente indépassable, même pour des eurosceptiques. Point d’avenir sans Europe, même si elle n’est pas encore celle que tous les détracteurs de l’UE appellent de leurs vœux. En ce sens, le retour des années trente évoqué par Emmanuel Macron est sans doute réducteur : entre 1938 et 2018, une certaine conscience européenne s’est enracinée et a bouleversé la structure politique et identitaire du continent. Par pragmatisme sans doute, plus que par idéal, mais force est de constater que les partis dits pro-européens en mal d’imagination se voient désormais disputer le monopole de l’idée européenne par des partis nationalistes se pensant par nécessité à l’échelle continentale : les pro-européens cèdent leur place aux euronationalistes, en somme.

 

Repenser l’équilibre entre le national et le continental

Où se situe l’avenir de l’Europe ? La perspective des élections européennes se pense comme un couperet, effrayante assemblée des eurosceptiques, des nationalistes, des populistes – tant de mots pour qualifier un phénomène qui demeure insaisissable, car non pensé à l’échelle continentale. Euronationaliste a peut-être au moins le mérite de déconstruire une opposition rassurante mais factice entre pro-européens et europhobes, et de permettre à ceux qui entendent défendre l’Union européenne de poser autrement la question de la construction européenne.

Lors des cérémonies du 11 novembre, Emmanuel Macron a appelé les dirigeants pro-européens à faire le choix du « patriotisme », pensé comme la synthèse inespérée entre leur aspiration européiste et la nécessité de répondre au besoin de « nation  » de leurs électeurs. L’amour des siens, pas la haine des autres. En réalité, les pro-européens sont confrontés au même jeu d’équilibriste que les euronationalistes, et à un même objectif : trouver le meilleur compromis possible entre l’échelle nationale et l’échelle européenne. On l’a vu, les nationalistes ont commencé leur mue. Celle des pro-européens se cherche, et se fait encore attendre. A la lumière de nos réflexions précédentes, elle devra trouver d’autres voies que de s’obstiner dans le refus de concéder à l’extrême-droite son intérêt pour l’Europe. Le combat est ailleurs désormais.

Si les élections européennes de mai 2019 marqueront, comme on l’annonce aujourd’hui, un succès sans précédent pour les euronationalistes, comment se structura l’Union, lorsque des partis qui la critiquent en façade investiront ses rangs et ses institutions ? Si l’Europe apparaît un horizon indépassable de ces partis, serait-il envisageable, voir souhaitable, pour le propre salut de l’Union, que ces euronationalistes incarnent, en lieu du vide, un avenir sensible ? 

Édition : Ariane Bernard

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