Nous avons rencontré Maryam Madjidi

Maryam Madjidi est une écrivaine franco-iranienne. Elle a reçu le prestigieux Prix Goncourt du Premier roman 2017 pour Marx et la Poupée, livre qui est davantage un récit qu’un roman. Il retrace en effet les grandes étapes de sa vie, depuis le ventre de sa mère en Iran, jusqu’au Paris de l’exil où se réfugient ses parents, militants communistes, après la Révolution islamique. Elle offre ici un regard différent sur son pays natal, à la fois intime et distant, et s’interroge sur les espoirs, les combats et les désillusions du peuple persan, éternel objet de fantasmes pourtant si mal connu.


Propos recueillis par Mathilde Harel. Entretien préparé par Mathilde Harel et Clément Houdart.

©Gregory Augendre-Cambon

Groupe d’études géopolitiques: « Je voudrais me taire quand on me demande mes origines. Je voudrais raconter autre chose, n’importe quoi, inventer, mentir. Je voudrais aussi qu’on me pose d’autres questions » écrivez-vous dans votre roman Marx et la poupée. Pourtant aujourd’hui encore, nous allons parler d’Iran. Quelles sont donc les autres questions que vous voudriez que l’on vous pose ?

Maryam Madjidi: La question de l’origine n’est pas en soi une question insultante ou agaçante, c’est lorsqu’elle est systématique qu’elle le devient. Quand je rencontre une personne et que je soupçonne qu’elle puisse venir d’ailleurs, ce n’est pas une question que je vais lui poser directement, parce que je sais d’expérience que derrière cette question, il y a une remise en cause implicite du fait qu’elle puisse être française. Il y a l’idée d’une exclusion, qui ramène l’autre à son altérité, même lorsqu’elle est évoquée d’un point de vue « exotique ». C’est contre cela que je m’érige dans le roman. Les questions que j’aimerais que l’on me pose, ce sont des questions ordinaires, sur ma vie, mon travail, mes loisirs, sans que soit perceptible cet orientalisme qui est toujours à l’affût. D’autant plus que les gens oublient que l’origine peut être douloureuse, qu’elle peut renvoyer à des souvenirs malheureux voire traumatiques. La naïveté et la maladresse avec lesquelles on me pose cette question m’agacent. Il y a presque une injonction, un ordre, « dis-moi d’où tu viens ».

Il est sans doute trop tôt pour parler d’un véritable courant littéraire franco-iranien, voire européo-iranien, mais force est de constater que depuis une dizaine d’années maintenant, des voix venues d’Iran, souvent des voix de femmes d’ailleurs, trouvent un écho grandissant en France et en Europe. Vous, mais aussi Marjane Satrapi, Azar Nafisi ou encore Negar Djavadi contribuez-vous à changer le regard des Européens sur l’Iran ?

Oui sans aucun doute, même si c’est une voie qui a d’ores et déjà été largement ouverte par le cinéma iranien par exemple. Raconter, produire un discours, c’est effectivement le meilleur moyen de s’approprier son histoire et par là-même de donner à voir autre chose. Certaines représentations sont encore fortement ancrées et c’est à nous, franco-iraniens, germano-iraniens, etc. qui sommes dans l’entre-deux permanent, d’assumer cette tâche. C’est Shirine Neshat, une artiste photographe et cinéaste iranienne, qui l’a montré : nous avons une double mission en tant qu’originaires d’Iran et exilés dans un pays occidental. Le premier combat à mener est de sans cesse corriger, nuancer, rectifier, complexifier le regard que l’Occident peut porter sur ce pays, afin de dépoussiérer un certain nombre de clichés exotiques. Le second, c’est de porter un regard critique sur notre pays d’origine, par la dénonciation de ce qui nous révolte. Pour moi il s’agit de la place de la femme dans la société iranienne. Nous sommes à la fois critiques du pays d’accueil qui a fini par devenir nôtre et critiques vis-à-vis du pays qui nous a vus naitre, en mettant à distance l’idée même de « patrie », de « pays natal ». Contrairement à ce que l’on pourrait croire, ce n’est pas une position inconfortable qui nous empêche d’avancer. C’est bien au contraire un véritable espace de liberté.

Finalement, la question qui ouvre votre dix-septième chapitre les résume toutes : à la suite de Montesquieu vous vous demandez à votre tour « Comment peut-on être persane ? », lorsque l’on est un écrivain en exil. Ou, en d’autres termes, comment concilier ces deux fonctions de passeur culturel et d’opposant, sans que l’une l’emporte sur l’autre ?

Le problème, c’est que je ne me sens pas du tout la porte-parole de la culture iranienne. Non par fausse modestie, mais pour un certain nombre de raisons très concrètes. La première est que je ne peux pas lire et écrire en persan correctement. Il y a donc déjà quelque chose qui me manque et qui justifie que je ne me sente pas légitime à prendre la parole au nom des Iraniens. D’autre part, j’ai quitté ce pays lorsque j’avais six ans. Il y a certes une inscription de ces premières années dans mon âme d’adulte, mais l’Iran en moi est celui que j’ai vécu enfant. Comment pourrais-je donc être porte-parole d’un pays que j’ai quitté si jeune ? J’ai ainsi tendance, maintenant que je suis une auteure d’origine iranienne ayant écrit sur l’Iran, à refuser les étiquettes qu’on essaie de me donner. De même, j’ai beau avoir enseigné la langue française à Pékin et à Istanbul dans les instituts français, je ne me sens pas plus légitime dans cette fonction de représentante de la France. Là-bas, je parlais simplement de ma culture française, une culture hybride, métissée de ma culture iranienne. Par contre, je me sens profondément à l’aise et légitime dans une autre forme de représentation, celle d’être une femme qui écrit au XXIe siècle. Dans mon roman Marx et la Poupée, je raconte l’histoire de femmes. Celle de ma mère d’abord, qui a combattu, qui a milité, qui n’est pas celle qu’on imagine timorée à la maison. Celle de ma grand-mère ensuite, en contrepoint de la précédente, qui incarne toute une sagesse orientale qui est celle de femmes comme Shéhérazade. J’ai été bercée par cette voix très puissante de la femme qui lutte contre la mort, qui sauve sa vie parce qu’elle ouvre sa bouche et qu’elle parle. Là, c’est au-delà des identités nationales, et je me sens tout à fait à l’aise. Et cela justement parce que je ne suis pas rattachée à un espace limité par des frontières.

En parlant de voix de femmes, votre expérience personnelle, telle que vous la décrivez dans le roman, révèle la vision toujours fortement « orientaliste » que les Occidentaux portent sur l’Iran et en particulier sur les Iraniennes, associées dans un certain imaginaire aux femmes sensuelles et brunes des toiles de Delacroix. Vous-mêmes avez été tentée d’endosser ce que vous appelez « votre costume de femme persane » pour plaire à vos interlocuteurs. Comment expliquez-vous le pouvoir de fascination de cette identité persane ?

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Eugène Delacroix, Femmes d’Alger dans leur appartement, 1833, Musée du Louvre, Département des peintures

Cela remonte au XVIIIe siècle, à l’époque où s’est construite la relation entre l’Occident et l’Orient, ou, pour être exacte, entre l’Occident et un Orient créé de toutes pièces par les auteurs européens qui y ont voyagé et ont conquis ses territoires. L’art, la politique, l’histoire, la culture ont fantasmé cet Orient et l’ont stéréotypé. Je parle de Delacroix dans le roman, car, dans ses toiles on ne fait même plus la différence entre l’Algérie ou l’Iran, entre une femme égyptienne ou une femme perse – tout se résume à l’Orient. Mais cet Orient rêvé n’existe pas, pas plus que l’Occident. Or c’est justement dans ce fourre-tout de l’imaginaire que la fascination opère : on projette des fantasme sur l’autre. Dans le roman, je raconte qu’il me suffisait de réciter des poèmes en persan pour charmer mon auditoire. J’aurais pu raconter n’importe quoi d’ailleurs, du moment que c’était dans ma langue maternelle. J’ai du mal à l’expliquer, peut-être est-ce lié à tout ce bagage orientaliste que les Occidentaux trainent avec eux, mais peut-être la question est-elle ailleurs. Peut-être le charme qui s’opère sur l’auditoire naît-il parce qu’une voix de femme, qui plus est parlant une langue musicale comme le persan, est très séduisante.

Je trouve que dans ce genre d’événements, c’est presque comme si la personne qui récite se prostituait ou prostituait la culture persane en cédant au besoin de fantasmagorie de l’auditoire. Car il faut être lucide : très peu de gens connaissent et apprécient véritablement la poésie persane. Faites un micro-trottoir, personne ne pourra vous donner ne serait-ce que le nom d’un poète iranien. Tout cela repose sur une connaissance très lacunaire. De fait, la fascination qu’elle engendre est naïve, voire dangereuse. Ainsi des lecteurs ont pu me dire en dédicace : « Ah qu’est-ce que c’est beau l’arabe ». Ils ont lu mon livre, où le mot persan apparaît partout, et pourtant ils me parlent de la beauté de la langue arabe. Je suis sidérée devant cet amalgame, qui en appelle d’autres (l’amalgame de l’Iran et de l’Arabie Saoudite, l’association immédiate entre religion musulmane et culture iranienne).

Le problème repose également sur un autre constat : tant que les Iraniens et les Iraniennes ne raconteront pas eux-mêmes leur histoire et ne s’approprieront pas leur culture, d’autres le feront à leur place et continueront d’écrire la grande histoire de cet Orient fantasmé. Edward Saïd a été l’un des premiers à dire qu’il nous fallait raconter notre propre histoire, seul moyen de s’affranchir du regard occidental porté sur nous. J’en suis persuadée : il y a là une vraie lutte à mener sur le plan culturel.

Tant que les Iraniens et les Iraniennes ne raconteront pas eux-mêmes leur histoire et ne s’approprieront pas leur culture, d’autres le feront à leur place et continueront d’écrire la grande histoire de cet Orient fantasmé.

Est-ce là un rôle assigné à la diaspora iranienne ?

A la diaspora oui, mais plus seulement. La traduction est aujourd’hui un autre canal extrêmement puissant. Traduire les auteurs qui vivent en Iran est essentiel, au même titre que le fait de leur donner la visibilité nécessaire. Les artistes sont là; ils attendent seulement de se faire connaître et de se faire entendre. Or ces voies ne sont pas sollicitées parce qu’elles vont à l’encontre de l’image que les médias veulent donner de l’Iran. L’artiste oriental, vu d’Occident, doit être celui qui montre les failles de son pays, qui révèle au grand jour ce qui dérange. Aujourd’hui tout le monde veut entendre parler de l’Iran underground, des fêtes clandestines et des artistes cachés mais, là encore, on est dans le cliché car tout est raconté du point de vue étranger. Chacun y va de son opinion, de ce qu’il a lu au détour d’un article, ce que j’appelle dans le roman « son anecdote persane ».

Personnellement, j’ai parfois l’impression d’être devenue une agence touristique pour l’Iran : combien de fois ai-je entendu des lecteurs me raconter leur expérience personnelle et me dire « J’ai fait un voyage de deux semaines en Iran, c’est un pays fantastique, très différent de ce qu’on a pu me raconter » ? Cela ne veut rien dire. Un pays fantastique, de quel point de vue ? Qu’avez-vous vu de la réalité des Iraniens, au-delà des monuments ? On veut me faire plaisir en me disant cela, je le sais, mais c’est toujours la même maladresse, qui fait de graves dégâts. Les Iraniens eux-mêmes veulent donner une certaine image de leur pays. Ils n’ont pas envie d’ouvrir aux étrangers leur sac de douleur, de pression économique, de misère. Or 80% des Iraniens vivent sous le seuil de pauvreté, le taux de chômage dépasse les 30% pour les 15-24 ans. Pour nous, ce ne sont que des chiffres, mais les Iraniens, eux, le vivent dans leur chair, dans leur esprit et même dans cette humiliation qui leur est à chaque fois imposée par les sanctions économiques. Car ces dernières ne font pas de mal au régime. Elles affaiblissent et appauvrissent par contre la vie du peuple iranien. L’effet est même pervers : elles contribuent à durcir le nationalisme par l’humiliation.

On a tendance à faire des sanctions américaines une ligne de fracture au sein des mouvements progressistes iraniens, certains y voyant un mal nécessaire, d’autres un frein inutile. Certains refusent l’intervention étrangère, d’autres y voient la seule manière de faire vaciller le régime. Qu’en pensez-vous ?

Il suffit de lire la presse pour savoir qu’à chaque fois que les Etats-Unis ont voulu intervenir au Moyen-Orient, cela s’est soldé par une catastrophe. Les Iraniens, et tous ceux qui s’intéressent à la question, ne peuvent pas être dupes des vraies motivations de l’interventionnisme ou de l’embargo. D’ailleurs, la rhétorique de l’importation de la démocratie est non seulement caduque mais également tributaire de cet héritage orientaliste : les Iraniens ne seraient pas capables de faire leur propre révolution, ils seraient des petits enfants qu’il s’agirait d’éduquer. C’est inaudible. Le seul à avoir voulu introduire un semblant de démocratie dans ce pays, dont il a d’ailleurs fortement marqué la conscience, c’est le premier ministre Mossadegh en 1951, dont le programme reposait sur la nationalisation du pétrole. Deux ans après, coup d’Etat. Ceux qui l’ont renversé ont pensé jeter un simple vieillard en prison. Or, ils trainèrent en réalité dans la boue le grand-père de tous les Iraniens. L’humiliation a été tellement forte que toute la haine envers l’Occident et les Américains a pris ses racines dans ce terreau-là. Comment voulez-vous désormais que l’Iran ait confiance dans ce type d’interventions venues de l’étranger?

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L’Europe se rêve en tant qu’interlocutrice entre le pays et les Etats-Unis. Quel regard les Iraniens portent-ils sur cet « ami-ennemi » européen ?

La position de l’Europe n’a jamais été très claire et son soutien est sujet à caution. Pourtant, elle occupe une place à part car elle est depuis longtemps le refuge de la plupart des dissidents politiques iraniens. A titre personnel, mes parents ont choisi la France parce qu’elle incarnait pour eux cette terre de l’asile, des philosophes et des Lumières, où, un jour, on a été capable de guillotiner un roi. Il est frappant de constater que les clichés sont réciproques, la réalité de la France étant ignorée.

Lorsque vous évoquez votre intégration progressive en France, vous parlez d’une « vaste entreprise de nettoyage », qui exige de vous un « effacement total ». De tels propos ne sont pas sans rappeler la nécessité évoquée par une autre auteur iranienne, Negar Djavadi, de se « désorientaliser ». L’intégration apparaît dès lors comme sacrificielle : pour s’intégrer, il faudrait d’abord renoncer. L’Europe serait-elle donc incapable d’accepter cette part orientale qui paraît pourtant la fasciner ?

On voit là les limites de l’assimilation à la française, telle qu’elle a émergé au moment de la Révolution française, lorsqu’on a commencé à vouloir nationaliser les identités. Des lecteurs bretons, basques m’ont même expliqué s’être sentis solidaires de cette dépossession, notamment de la langue, lorsque leurs grands-parents ont renoncé à parler le breton ou le basque, langues elles aussi bannies. Ils se sont identifiés à cette petite Maryam qui cherche sa langue maternelle et qui ne la trouve nulle part, parce qu’elle n’a pas droit de cité. Pour moi, l’assimilation fait le jeu de l’orientalisme que nous évoquions : « Toi tu ne parleras pas de ta culture. Nous nous pouvons en parler, mais parce que nous pouvons la contrôler, lui donner la forme que nous voulons et ainsi effacer ta différence profonde ». On retrouve là la même entreprise de dépossession.

Finalement il n’est pas tant question de se « désorientaliser » que d’accepter d’être réorientalisé par le pays d’accueil.

Oui, exactement. A titre personnel, je sais que si demain je venais à changer de discours sur l’Iran, on ne me donnerait plus la parole. Mon discours actuel, ma dénonciation du non-respect des droits de l’Iran leur convient. C’est une réalité qu’on ne peut pas nier : en 2015, il y a eu plus de 1000 condamnations à mort, dont des condamnations de mineurs. Mais si un jour je venais à assumer plus clairement mon identité iranienne, à défendre la position de mon pays d’origine contre celle de mon pays d’accueil, cette réorientalisation de moi par moi dérangera, parce qu’elle échappera au discours qu’une franco-iranienne vivant en France devrait avoir.

A titre personnel, je sais que si demain je venais à changer de discours sur l’Iran, on ne me donnerait plus la parole.

On assiste depuis vingt ans à des vagues récurrentes de contestation en Iran, le plus souvent violemment réprimées par le régime. Dans le roman, vous racontez celles de 2009, vues à travers les yeux de votre père, qui, impuissant, ne peut que constater que l’histoire se répète. « Rien n’a changé » écrivez-vous. Fille de réfugiés politiques, votre histoire est liée à celle des combats de vos parents, de votre oncle emprisonné. Et pourtant ce que vous semblez vouloir écrire, c’est avant tout le désenchantement du militant, l’envers du décor, les sacrifices que vous-mêmes en tant que petite fille avez dû consentir à faire, à l’image de ces jouets qu’on vous a obligé à distribuer ou à enterrer avant votre départ d’Iran.

Ce qu’il y a eu de terrible, c’est que la révolution a été dévorée par ceux qui l’avaient faite. Le désenchantement est là : nous nous sommes débarrassés de la peste pour gagner le choléra. Je ne comprends pas les gens nostalgiques du Shah. C’est oublier la Savak, la police du régime, les arrestations, les répressions à l’encontre des opposants. Certes les femmes étaient en mini-jupe, buvaient du Coca-Cola et écoutaient du rock, et ces libertés fondamentales ont été perdues. Pour autant, on ne peut pas être nostalgique de ces années. Plus encore que la trahison des islamistes, c’est la trahison de la gauche par la gauche qui a été traumatisante : à l’intérieur même des partis progressistes, on a vu des dénonciations, des divisions qui n’ont cessé de croître après 1979. Il y a là un double désenchantement chez ces militants qui se sont sentis abandonnés par la Russie, par l’Europe. Sans doute parce que l’on était malgré tout dans un contexte de guerre froide, et parce qu’il était avantageux de laisser Khomeiny arriver au pouvoir, lui dont on était sûr qu’il éliminerait toute opposition de gauche. Il n’est resté que peu d’options : l’exil, la prison ou la résignation. Pour mes parents, il était impossible de vivre en Iran s’il fallait sacrifier le combat politique ou courber l’échine.

©Gregory Augendre-Cambon

Les conversations que vous échangez avec les membres de votre famille restés en Iran ne sont-elles pas révélatrices d’une autre forme de résistance, plus invisible, plus personnelle ? Ainsi lorsque vous vous promenez dans Téhéran avec votre cousine Sharnaz, cette dernière vous révèle tous les subterfuges inventés par la jeunesse iranienne pour flirter dans la rue, tout en messages subliminaux et en usant des réseaux sociaux. Elle évoque un « œil persan » – cette capacité à voir la liberté et l’imagination de la jeune génération derrière l’oppression et la soumission apparente. Vous qui avez vécu en Chine, on pourrait par exemple faire le parallèle avec ces jeunes Chinois et Chinoises qui défient le régime non pas en descendant manifester mais simplement en recourant à des serveurs illégaux pour pouvoir contourner la censure et accéder à Facebook et Instagram. Qu’en pensez-vous ?

Il y a eu un mouvement similaire en Iran, lorsque les femmes enlevaient un instant leur voile en public et se photographiaient pour partager sur les réseaux sociaux. Elles ont appelé cela « ma liberté furtive ». Moi je pense que ce que vous évoquez participe de ces libertés furtives, qui sont en réalité concédées, tolérées par le régime qui de cette façon n’a pas à céder sur autre chose. C’est tout le principe d’une dictature savamment menée : on ouvre de temps en temps une soupape afin que le tout n’explose pas. Malheureusement, je place peu d’espoir dans ces micro-initiatives – nécessaires au demeurant car sans elles la jeunesse éclaterait. Ce mode de contestation est beaucoup trop incertain pour jouer véritablement un rôle.

Et qui aujourd’hui a des VPN, a accès à ces fêtes interdites et à l’alcool ? La bourgeoisie iranienne, les nantis. De même, on parle de la jeunesse iranienne, on place ses espoirs en elle, mais là encore de quelle jeunesse parle-t-on ? Une partie de la jeune génération soutient le régime, vient grossir les rangs des bassidjis et est prête à se faire martyrs pour le régime.

Moi je pense que ce que vous évoquez participe de ces libertés furtives, qui sont en réalité concédées, tolérées par le régime qui de cette façon n’a pas à céder sur autre chose. C’est tout le principe d’une dictature savamment menée : on ouvre de temps en temps une soupape afin que le tout n’explose pas.

Ce qui a été très intéressant dans les manifestations de 2017 c’est que les classes populaires sont redescendues dans la rue pour dire « Les prix des aliments de première nécessité sont trop élevés, nous n’avons plus d’eau ». Il est évident que le changement viendra d’abord de là, lorsque les gens n’auront plus à manger et qu’il sera impossible de contenir leur colère. Je suis fille de marxiste après tout.

Les sanctions américaines, qui pèsent de tout leur poids sur l’économie iranienne, ne préparent-elles pas le terrain à un mouvement d’ampleur ?

Certes, mais je crois que les Iraniens ont assez conscience de l’hypocrisie de ces sanctions pour ne pas en faire le fondement d’une contestation durable, car ce serait pactiser avec le diable. Attiser la fronde économique et sociale en s’appuyant sur elles, c’est un levier vicié, qu’on se refuse d’employer. Alors la plupart des Iraniens sont prêts à se serrer la ceinture en espérant qu’un jour, cela va s’arrêter ou qu’une opposition endogène va finir par se structurer.

Les deux autres obstacles à la naissance d’une révolte contre les sanctions sont d’une part l’absence de véritables leaders en Iran et d’autre part l’incapacité de faire émerger une classe pensante capable d’encadrer cette contestation. Quel pont y’a-t-il aujourd’hui entre cette masse pauvre en colère et cette classe aisée, qui jouit de sa liberté furtive, et qui veut noyer le manque d’avenir de sa jeunesse dans des fêtes, la consommation de drogues etc. ? Il y a là quelque chose de triste : d’un côté il y a ceux qui ont les moyens de négocier une relative liberté, de l’autre, ceux qui n’en ont pas et qui trinquent.

Pourtant tous les éléments sont là. A titre d’exemple, il y a le même nombre d’ingénieurs diplômés en Iran qu’aux Etats-Unis. C’est dire le potentiel incroyable de ce pays. Il faudrait que la jeunesse se politise. Les Iraniens en ont les moyens mais je crois qu’ils ne veulent pas faire une nouvelle révolution. Ils sont pour la plupart dégoûtés ou traumatisés par la politique, 2009 ayant marqué au fer rouge les consciences. Sans doute les gens ne veulent plus mourir pour des idées, ce qui n’est pas à mes yeux une forme de lâcheté, mais seulement la marque d’une envie de vivre. En l’absence d’opposition crédible, le risque est trop grand : sur quoi pourraient déboucher des manifestations massives ? Qui les soutiendrait ? L’Europe, Trump ? La Libye constitue un précédent terrifiant : la destitution de Kadhafi a conduit au chaos le plus total. L’Iran pourrait-elle devenir une nouvelle Libye ? Un changement brutal de régime pourrait être catastrophique. Alors comment ? L’accord sur le nucléaire et la reprise des négociations me donnaient l’impression d’une voie plus sûre. Mon père, bien sûr, pense l’inverse : pour lui, l’ouverture n’est que le meilleur moyen de cimenter le régime islamique et de le cautionner. En janvier 2019, on commémorera les quarante ans de la République islamique. Preuve que le régime résiste à cette politique d’ouverture/fermeture, de sanctions/collaboration. De la même manière, le tourisme fait-il vraiment du bien au pays ou légitime-t-il un régime qui nie purement et simplement les droits de l’homme ? On le voit bien : on est là face à une aporie.

Les gens ne veulent plus mourir pour des idées, ce qui n’est pas à mes yeux une forme de lâcheté, seulement une envie de vivre. En l’absence d’opposition crédible, le risque est trop grand : sur quoi pourraient déboucher des manifestations massives ? Qui les soutiendrait ?

En 2003, vous êtes revenue pour la première fois en Iran après dix-sept ans d’absence et avez même envisagé de ne jamais rentrer en France. C’est votre grand-mère qui vous en dissuada, affirmant que vous êtiez désormais « trop libre pour ce pays ». A l’heure actuelle, envisagez-vous toujours un retour ? Dans quel Iran vous sentiriez-vous capable de vivre ?

Je dois d’abord préciser que depuis la publication de ce livre, j’ai décidé de ne plus revenir en Iran, tout simplement parce que je cours un risque là-bas. Je ne suis plus seulement une franco-iranienne qui vient rendre visite à sa famille mais un auteur qui assume un discours sur ce pays : en un sens, écrire ce roman m’a fait redevenir une réfugiée politique. Mais imaginons qu’il y ait un changement de régime, reviendrai-je pour autant? Le basculement politique est une chose, la transformation profonde des mentalités en est une autre : combien de temps, combien de générations faudra-t-il pour changer en profondeur ? Et puis, ma vie est en France désormais. L’Iran restera toujours pour moi un pays lointain, un objet d’interrogations, mais à l’horizon seulement. J’évoquais tout à l’heure le besoin de leaders iraniens.

On a pu vouloir chercher dans la diaspora de telles figures. Or les Iraniens exilés sont condamnés à demeurer loin : tous, nous nous sommes inventés un Iran qui nous est propre. Nous ne sommes plus tout à fait iraniens, nous sommes devenus autres parce que nous avons continué à nous construire ailleurs. Qui sommes-nous donc pour être des porte-paroles ou des dirigeants ? C’est dans l’entre-deux que je me sens à ma place. Fait étrange : mon livre est traduit en 13 langues, mais pas en persan. Il y a des raisons très concrètes à cela – la censure, le non-respect des droits d’auteur, des difficultés contractuelles – mais plus profondément, cela signifie que ce roman n’a pas encore trouvé son public en Iran. La diaspora iranienne en Europe et en Amérique l’a lu, en témoignent les nombreux Iraniens européens que j’ai rencontrés et qui sont venus me confier quelle résonnance que mon parcours avait pu avoir en eux. Mais ce texte, ils l’ont lu dans la langue de leur pays d’accueil, le français, l’allemand, l’espagnol, l’italien… Peut-être l’ai-je écrit pour ce public européen, pour les exilés comme moi, pas pour les Iraniens d’Iran. J’ai cependant été ravie d’apprendre d’une étudiante iranienne qu’au Département de littérature française et comparée de l’université de Téhéran, mon livre est désormais au programme. Des étudiants iraniens le lisent donc en Français, puis en débattent en Persan – comme moi, qui passe d’abord par les traductions françaises avant de me confronter aux poèmes persans. Plus encore que ma double nationalité, la langue française est désormais le passeport qui me permet d’atteindre les Iraniens.

 

 

Edition : Valentine Truchard.