L’Europe latine

Wolf Lepenies a été professeur de sociologie à l’Université libre de Berlin et recteur du Wissenschaftskolleg de Berlin, où il travaille toujours comme membre émérite. Il a publié en 2016 un ouvrage intitulé Die Macht am Mittelmeer (Le pouvoir en Méditerranée), qui sera prochainement publié en France par les Editions de la Maison des Sciences de l’Homme [1]. Nous publions ici en exclusivité l’introduction de cet ouvrage qui analyse, d’un point de vue allemand, l’histoire de la stratégie latine de la France.


  Par Wolf Lepenies, traduction et édition : Marion Messador

Avec l’élargissement de l’Union européenne vers l’Europe centrale et l’Europe de l’Est, l’influence de l’Allemagne réunifiée a grandi. En plus du leadership économique, Berlin a pris l’ascendant politique sur le continent, jusque-là revendiqué par Paris. Sur l’initiative du président Nicolas Sarkozy, la France a tenté de compenser l’influence croissante de l’Allemagne par la création d’une union méditerranéenne menée par la France. Cette tentative s’est heurtée au veto de la chancelière allemande. “L’Union pour la Méditerranée”, finalement fondée à Paris en juillet 2008, ne se distingue pas seulement par son nom du projet initial d’“Union Méditerranéenne”. Dans l’Union pour la Méditerranée, la France ne jouait plus le rôle de guide, cette “Union” étant intégrée à l’appareil bruxellois, et donc à la sphère d’influence allemande.

Le couple franco-allemand, qui avait été pendant des décennies le moteur du processus d’intégration européenne, avait à ce moment déjà largement perdu de sa capacité d’entraînement. En pleine crise des finances et de la dette, l’Allemagne et la France avaient été incapables de parvenir à un compromis sur une politique économique qui aurait combiné la relance de la croissance au sein de l’Union européenne et la nécessaire discipline budgétaire. Cela était d’autant plus important que l’Allemagne et la France étaient les deux premiers Etats-membres  de l’UE a avoir violé les critères dits “de Maastricht” selon lesquels les États doivent maintenir leur déficit budgétaire annuel en-dessous de trois pour cent, et leur endettement sous les soixante pour cent du produit intérieur brut. Le poids politique de l’Allemagne et de la France était trop grand pour que la Commission européenne n’ose engager la procédure pour déficit excessif prévue par les traités, qui pouvait se traduire par d’importantes sanctions financières.

A plusieurs reprises, le gouvernement français fut invité à rejoindre d’autres pays comme l’Italie et l’Espagne pour mettre l’Allemagne en minorité et transformer la politique économique de l’Union européenne.

Au cours des années qui ont suivi, l’Allemagne se fit l’avocat d’une politique économique orientée vers une discipline budgétaire stricte, désignée sous le terme d’austérité par les voix critiques qui s’élevèrent alors en Allemagne et à l’étranger. La France, qui souhaitait favoriser une politique tolérant un certain déficit et plus fortement orientée vers la croissance, ne parvint pas à imposer sa vision contre l’Allemagne au sein des institutions de l’Union européenne. Très vite, les politiciens et les journalistes forgèrent, pour traduire l’opposition visible au sein de l’UE, le concept de “rupture cardinale” : selon eux, l’Allemagne y représenterait le “nord”, la France menant quant à elle le “sud”. A plusieurs reprises, le gouvernement français fut invité à rejoindre d’autres pays comme l’Italie et l’Espagne pour mettre l’Allemagne en minorité et permettre de transformer en profondeur la politique économique de l’Union européenne.

Selon Kojève, la France devait se placer à la tête d’un nouvel “empire latin” à construire pour maintenir sa position dominante face à l’inévitable montée en puissance d’une Allemagne.

Au paroxysme de la crise de la dette grecque, François Hollande s’engagea fortement en faveur de l’établissement d’une gouvernance économique à l’intérieur de la zone euro dans laquelle la France espérait, avec l’aide de l’Italie et de l’Espagne, pouvoir définir dans l’avenir une réorientation de la politique économique et financière de l’UE. D’un point de vue intellectuel, le fait que la France “latine” se fasse l’avocat de la Grèce contre l’Allemagne, dont les penseurs classiques avaient autrefois recherché la Grèce “avec l’âme” et subi si volontiers la “tyrannie de la Grèce”, dût paraître paradoxal [2]. Le souvenir d’une proposition rédigée en 1945 par le philosophe et fonctionnaire du Ministère de l’économie français Alexandre Kojève en fut ravivé. Ce texte, retrouvé parmi les papiers laissés par Kojève, parut pour la première fois dans le contexte de la réunification allemande – en signe de protestation contre la domination allemande au sein d’une Union européenne en pleine extension vers l’Europe centrale et de l’est. Selon Kojève, la France devait se placer à la tête d’un nouvel “empire latin” à construire pour maintenir sa position dominante face à l’inévitable montée en puissance d’une Allemagne pourtant dévastée par la seconde guerre mondiale.

J’ai maintes fois commenté publiquement l’échec du projet initial d’Union méditerranéenne et souligné les tentatives au sud de l’Europe de construire des coalitions qui devaient en théorie être dirigées par la France, afin de contrebalancer le poids de l’Allemagne. On aspirait à une union des nations “latines”, dans laquelle la France serait associée avant tout à l’Italie et à l’Espagne.  La “latinité” est tout d’abord un “fait linguistique” et se rapporte aux langues et dialectes qui dérivent de la langue de la Rome antique. Comme le souligne la devise de la Revue de Linguistique romane, il n’y a pas de “race” latine, mais il existe une “latinité”. La question de savoir s’il a existé une mentalité profondément “romane” ou “latine” dans un espace et à une époque donnés reste ouverte, mais l’important est que “les Latins eux-mêmes, avec une intensité variable évidemment, perçoivent leur monde comme un ensemble cohérent”. Enfin, la “latinité” fut doublée d’une idéologie, fonctionnant comme “la détentrice de la culture par opposition à la barbarie dépourvue de latinité du reste du monde”. Les sociologues penseront au théorème dit de Thomas : “si les hommes décrivent des situations comme réelles, elles sont réelles par leurs conséquences”.

Avec la notion de “latinité”, est exprimée la conviction, fondée sur une histoire commune, des intérêts politiques partagés et des mentalités proches, qu’il serait possible de construire une coalition des Etats du sud de l’Europe, pour lesquels l’héritage politique de l’empire romain et du catholicisme a été déterminant : la France, l’Italie, l’Espagne. Une dimension émotionnelle renforça les tentatives de création de coalitions “latines”, tour à tour désignées sous le terme d’empire, d’union ou de pacte, à travers l’invocation d’un “sentiment d’appartenance” commun, d’un attachement à une seule et même région originaire, la mare nostrum, la mer Méditerranée. Aucun projet “d’empire latin” ou “d’union latine” ne vient sans un triomphe de la Méditerranée, les textes correspondants utilisant généralement le vocabulaire de Fernand Braudel qui s’est imposé depuis la parution en 1949 de son livre sur la Méditerranée.

Les statistiques montrent en un coup d’oeil à quel point le stéréotype d’un nord “industrieux” et d’un sud “paresseux” est loin de la réalité.

Dans le même temps, ces textes sont traversés par la tension nord-sud structurant les conflits internes à l’Europe, qui fascinait déjà les auteurs de l’Antiquité. Montesquieu l’a si bien décrite dans son livre De l’esprit des lois que Pierre Bourdieu a pu parler d’un effet Montesquieu qui a persisté jusqu’à aujourd’hui. Lors du débat sur la crise de la dette européenne, l’opposition nord-sud s’est véritablement révélée à travers la confrontation entre l’Allemagne et la Grèce. Elle reflétait la configuration de la célèbre fable de La Fontaine dans laquelle la cigale, épicuriste  vivant au jour le jour, doit avec l’arrivée de la bise hivernale demander un crédit à l’économe et prévoyante fourmi pour passer l’hiver :

“Je vous paierai, lui dit-elle,

Avant l’août , foi d’animal,

Intérêt et principal.”

Proposition que la fourmi refuse résolument, en se riant de la cigale. Et ainsi, comme ces “erreurs étranges” de La Fontaine évoquées par Jean-Henri Fabre dans ses Souvenirs entomologiques [3] à propos des caractéristiques des personnages de la cigale et de la fourmi, les statistiques montrent en un coup d’oeil à quel point le stéréotype d’un nord “industrieux” et d’un sud “paresseux” est loin de la réalité. Les Grecs travaillent plus longtemps que les Allemands, les Espagnols ont moins de vacances, tandis qu’en France ainsi qu’en Italie et en Espagne – les principaux pays “latins” – la productivité du travail est plus élevée qu’en Allemagne. Stéréotypes imposés de l’extérieur et intégrés de l’intérieur se superposent: la “vie facile” n’est pas seulement considérée par le “nord” comme un attribut du “sud”, mais le sud lui-même s’y reconnaît, ainsi que dans le farniente et la sieste, et se présente comme l’héritier d’une manière particulière de jouir de la vie et de concevoir l’accomplissement personnel que le nord aurait perdue depuis longtemps. La tentative de différencier les nations selon un critère nord-sud se heurte également au fait que l’opposition nord-sud fonctionne généralement au sein même de chaque pays. Nous en relatons dans ce livre un exemple marquant, l’affaire du 15e Corps qui, au début de la Première Guerre mondiale, provoqua un conflit entre le “nord” et le “sud” de la France et menaça le mouvement d’Union sacrée.

On dit qu’Alexandre Kojève avait écrit son Aide-Mémoire à destination du général de Gaulle; cependant de Gaulle ne partageait pas ce projet d’un “empire latin”, car il souhaitait construire l’Europe avec et non contre l’Allemagne. La tentative de forger une coalition latine fut reprise par François Mitterrand – non pas pendant ses mandats présidentiels, mais plus tôt, alors qu’il était le chef du parti socialiste français et proposait de contrebalancer l’influence en Europe de la démocratie sociale à l’allemande  par un “socialisme du sud”. Sans s’y référer, Nicolas Sarkozy reprit l’idée centrale d’Alexandre Kojève dans son plan pour la création d’une union méditerranéenne. Comme une préfiguration de ce projet, Hannah Arendt avait proposé en 1943 de résoudre le conflit israélo-palestinien par la création d’une fédération méditerranéenne.

Les tentatives de construire une coalition “latine” sont encore d’actualité aujourd’hui. Elles rendent visibles des fiertés nationales blessées et la projection de préjugés et stéréotypes réciproques. Le stéréotype nord-sud est toujours prégnant, ce qui montre que le “processus de convergence des Européens, leur détachement progressif des conditions dans lesquelles se forment des races liées par le climat et les moeurs” révélé par Nietzsche [4] n’est pas encore achevé. Le “nord” représente ainsi la modernité, au sein de laquelle se forme une société industrielle menée par la rationalité, tandis que le “sud” entretient une forme de scepticisme vis-à-vis de la modernité et tente de développer des modes de vie échappant à la facture néolibérale. Le “sud” se perçoit comme le perdant de la modernité, mais il conserve d’autant mieux sa fierté dans la défaite qu’il se souvient que le coeur de la civilisation européenne a son origine au sud, tandis que le “nord” est la patrie des barbares – un effet Montesquieu inversé. Si cette opposition n’a aucun fondement empirique, elle influence pourtant les convictions et agissements des acteurs. Dans les conflits européens les plus récents, la rupture nord-sud est à nouveau évidente.


NOTES

[1] Les Editions de la Maison des Sciences de l’Homme ont déjà publié deux ouvrages de Wolf Lepenies: Les trois cultures. Entre science et littérature, l’avènement de la sociologie, 1990 et Auguste Comte. Le pouvoir des signes, 2012.

[2] Eliza Marian Butler, The Tyranny of Greece Over Germany. A Study of the Influence Exercised by Greek Art and Poetry over the Great German Writers of the Eighteenth, Nineteenth, and Twentieth Centuries (1935), Cambridge (Cambridge University Press) 2012.

[3] Jean-Henri Fabre, «La Fable de la Cigale et la Fourmi», in: Souvenirs entomologiques . V/13, traduction en allemand de Friedrich Koch, Berlin (Matthes & Seitz) 2015, S . 177–193.

[4] Friedrich Nietzsche, Jenseits von Gut und Böse, in: Sämtliche Werke. Kritische Studienausgabe, Band 5, München/New York (dtv /Walter de Gruyter) 1980, S. 182.


COMPLÉMENT : HISTOIRE DES TENTATIVES D’UNION LATINE

Dans les chapitres suivants je raconte l’histoire erratique des tentatives de fonder une union latine ou un bloc latin, tantôt contre l’Allemagne, tantôt contre l’Angleterre ou les Etats-Unis. J’aborde cependant ces épisodes indépendants de manière chronologique. Au début se trouve le “système de la Méditerranée” conçu par les saint-simoniens, qui associait des objectifs utopiques avec une planification des étapes concrètes à mettre en oeuvre pour les atteindre. Le système de la Méditerranée n’était pas dirigé contre l’Allemagne; c’était bien plus une tentative d’inclure l’Allemagne dans le projet d’union du continent européen mené par les pays du sud de l’Europe, en l’aidant à former un Etat uni. L’influence des idées saint-simoniennes fut particulièrement visible dans la politique menée par Napoléon III, qui tenta de mener une politique marquée par la “latinité” à trois différents niveaux : la politique coloniale incluait un projet de royaume arabe, la politique étrangère une tentative de créer, au nom du panlatinisme, une base mexicaine destinée à freiner l’extension de la puissance des Etats-Unis. Enfin, la même logique présida à la création d’une Union monétaire latine, dont l’objectif était d’assurer la suprématie de la France en Europe par le biais de la politique monétaire, mais qui échoua à cause du refus de la Prusse d’intégrer l’Union.

Les “rêves d’une fédération latine fondée sous le Second Empire” volèrent en éclats lors de la guerre de 1870-1871,  dont le déclenchement fut présenté par des auteurs comme Gustave Flaubert ou George Sand comme la fin du monde latin. Au même moment, cet événement décrit par Zola comme la “débâcle” déclencha un débat interne à la France, opposant d’un côté ceux qui appelaient à une revanche, symbole d’une latinité renforcée, tandis que, de l’autre côté, certaines voix comme Ernest Renan, qui en est le meilleur exemple, rendaient le mode de vie du “sud” responsable de la défaite de la France et plaidaient pour une plus grande orientation du pays vers le “nord”.

C’est dans cette logique que s’insérait la proposition de prendre exemple sur la Prusse et de s’engager sur la voie d’une coopération renforcée avec l’Angleterre. La signification du “romanisme politique” du XIXème siècle est expliquée dans ce livre de manière exhaustive – parcourant le tournant du XXème siècle, c’est-à-dire la veille de la Première Guerre mondiale, je me concentre sur les messages caractéristiques de deux journaux, la Revue du monde latin et Renaissance latine. [Pour une présentation complète du “romanisme politique” voir par exemple Käthe Panick, La race latine. Politischer Romanismus im Frankreich des 19. Jahrhunderts, Bonn (Röhrscheid) 1978.] La confiance du sud dans sa capacité à s’affirmer dans un débat futur avec le “nord” reposait notamment sur la prégnance des valeurs et du mode de vie “latins” dans deux grandes régions du monde non-européen: l’Amérique latine et l’Afrique méditerranéenne.

Lorsque la Première Guerre mondiale se déclenche, les appels des nations latines d’Europe à former une alliance contre l’ennemi commun -l’Allemagne- se font plus pressants. Les épisodes qui menacent de rompre l’unité latine sur la base de conflits nord-sud internes n’en sont que plus dramatiques. Peu après la Première Guerre mondiale, il semble que la défaite militaire et le traité de Versailles, perçu comme une humiliation, aient non seulement renforcé l’opposition entre l’Allemagne et les nations latines, mais aussi contribué à son profond tropisme pour l’est et sa prise de distance avec “l’Occident”.  De plus, un certain nombre de voix provocantes s’élevèrent alors en Allemagne pour prophétiser l’affaiblissement imminent du monde latin, incapable de s’affirmer à l’avenir.

Jamais les chances ne durent paraître si grandes de construire une coalition des cultures latines en Europe qu’au moment où, avec Pétain en France, Mussolini en Italie, Franco en Espagne, Salazar au Portugal, le pouvoir était détenu par des dictatures ou des régimes autoritaires, dont les convictions idéologiques, sans être identiques, étaient similaires. Il est d’autant plus étonnant qu’avec le recul historique sur les dictatures européennes les historiens parlent d’une “impossible union latine”.

C’est l’époque où Paul Valéry comme Albert Camus utilisent la Méditerranée, et non la “latinité” comme cadre de référence de leurs convictions et de leurs activités institutionnelles. Cela se traduit chez Valéry par la tentative résolument apolitique de fonder à Nice une institution des études méditerranéennes capable de rayonner bien au-delà du sud de l’Europe. Albert Camus, au contraire, formule une politique méditerranéenne assumée, en opposition à la logique impérialiste liée au concept de “latinité”. En réaction au national-socialisme et à la Seconde Guerre mondiale, la “pensée de midi” est présentée comme une réponse à “l’idéologie allemande”.