Pour une politique européenne de la mémoire

A l’occasion du centenaire de l’Armistice du 11 novembre, le Groupe d’études géopolitiques a réalisé un entretien avec Serge Barcellini, historien de formation et président du Souvenir français, une association qui garde le souvenir des soldats morts pour la France par l’entretien de tombes et de monuments commémoratifs.

En partant d’une réflexion sur les concepts de mémoire et d’identité, il revient sur les rapports complexes qu’entretient la France avec sa mémoire et ouvre des pistes pour la construction d’une mémoire collective à l’échelle européenne, tout en reconnaissant ses limites aujourd’hui.

Groupe d’études géopolitiques Dans une intervention à l’Assemblée Nationale, vous définissez la politique de la mémoire comme l’utilisation à un moment donné (le temps présent) d’un événement historique donné par des acteurs divers (l’Etat, les associations, etc..). Pourriez-vous nous apporter quelques précisions sur cette caractérisation de la politique de la mémoire ?

Serge Barcellini En France, les politiques de mémoires ont été conceptualisées par Ernest Renan dans son livre « Qu’est ce qu’une nation ? » publié en 1887. Il a magnifiquement défini ce qu’était la politique de mémoire républicaine et française en partant de la définition de la nation. Pour l’écrivain, pour qu’il y ait nation, il faut deux choses : d’abord, l’envie de vivre ensemble (le « plébiscite de tous les jours » disait-il), ensuite les souvenirs partagés. Il définit ce qu’est une politique de mémoire à partir du souvenir partagé : « Il appartient d’avoir des héros (« des vrais »), il appartient d’avoir des deuils, car les deuils unifient beaucoup plus que les victoires, et il faut aussi avoir beaucoup d’oublis. ». C’est précisément cette politique là qui sera adaptée après la guerre de 14/18. C’est également le concept mémoriel que De Gaulle choisira de mettre en œuvre après 1945.

J’ajoute ensuite une seconde touche. Après ce concept de Renan, il y a ce que j’appelle le concept d’Orwell. Dans son roman 1984, Georges Orwell fait répéter à son personnage principal, Winston Smith, employé du Ministère de la Vérité, une chose extraordinaire : « Qui commande le passé commande l’avenir ; qui commande le présent commande le passé ». Ce slogan du Parti, qui se rapporte à la maîtrise du passé dans le roman, constitue le concept d’Orwell, c’est à dire la mémoire tenue par les Etats totalitaires.

Le concept Renan est donc la mémoire conçue par les républicains et le concept Orwell, la mémoire conçue par les Etats totalitaires. Tout notre problème en France est de jouer entre ces deux concepts de politique mémorielle.

L’identité nationale, c’est la mémoire identitaire avec un risque de dérive autoritaire.

Quelle est la conséquence de ces deux concepts de mémoire ? Comment fait-on pour les concilier ?

Ces deux concepts de mémoire nous mènent à plusieurs choses. Ils nous conduisent, d’une part, à ce qu’est l’identité nationale: elle correspond à la fois à la définition d’Ernest Renan et à celle d’Orwell, c’est à dire la mémoire identitaire avec un risque de dérive autoritaire.

Ils nous conduisent, d’autre part, à la « mémoire des droits de l’homme », c’est à dire une mémoire attachée aux événements tragiques contraires aux droits fondamentaux. Avec l’ouverture et la mondialisation, les droits de l’homme représentent, pour moi, le versant mondialisé de la mondialisation économique. Pourquoi ? Parce que les droits de l’homme vont au delà de l’identité nationale, ils la transcendent. La mondialisation casse les frontières mémorielles.

De là découlent les difficultés actuelles puisque l’on doit s’adapter à la fois à des nations qui doivent parfaitement exister et/ou qui se renouvellent de fond en comble de manière dictatoriale. Elles se renouvellent donc également de manière dictatoriale au niveau mémoriel. C’est le cas de la Russie, de la Turquie ou encore de la Chine. Jean Pasqualini, dans son célèbre ouvrage Prisonnier de Mao (1975), disait déjà qu’en « Chine maoïste, c’est le passé qui est imprévisible. ». Cette citation illustre l’importance du processus mémoriel et ses risques de dérives dans les régimes dictatoriaux.

Les droits de l’homme représentent le versant mondialisé de la mondialisation économique.

Pour revenir à nos deux concepts, il faut donc s’adapter d’une part à des nations qui continuent à exister et qui se renouvellent, et d’autre part à une mondialisation dont on voit bien qu’elle existe. On doit pouvoir s’ouvrir aux droits de l’homme tout en étant identitaire. C’est compliqué. Deux pays arrivent très bien à allier les deux. Israël a, à la fois, la Shoah, qui est la mondialisation (mémoire des droits de l’homme), et la mémoire des combattants morts durant les guerres israélo-arabes. Les Etats-Unis arrivent également à les concilier. La France par contre a beaucoup plus de mal.

Pour quelle raison la France n’arrive-t-elle pas à associer mondialisation et identité ?

En France, plus vous appuyez sur une mémoire des droits de l’homme, plus vous êtes en concurrence avec l’identité.

Un exemple assez parlant. La France est le seul pays dans lequel il y a eu à peu près le même nombre de déportés juifs pendant la Shoah que de déportés non juifs (environ 75 000 à 80 000 personnes). Les résultats sont évidemment différents puisque 50% des déportés non juifs rentrent alors que seulement 2500 déportés juifs s’en sortent vivant. On sait bien le drame que constitue la Shoah. Cependant, si l’on raisonne en terme de politique de mémoire, la France est le seul pays au monde à connaître cette équivalence. Le problème est que plus vous appuyez sur la Shoah, plus vous oubliez les déportés résistants.  Autre exemple : plus vous valorisez la mémoire des fusillés de 14/18, plus vous banalisez les autres, tombés non fusillés.

Il est primordial de gérer la mémoire des droits de l’homme de manière intelligente afin de ne pas faire disparaître la mémoire identitaire.

Nous assistons donc une rencontre entre ces deux temps mémoriels et il n’est pas simple de les gérer intelligemment. Il est pourtant primordial de gérer la mémoire des droits de l’homme de manière intelligente afin de ne pas faire disparaître la mémoire identitaire, sous peine de créer d’une effervescence politique.

Un dernier exemple de conciliation qui illustre bien mon propos. Le 10 mai : journée de l’esclavage et date du transfert des cendres du maréchal Lyautey. Ce dernier événement commémoratif a totalement disparu. Le choix s’est fait naturellement. Si le maréchal Lyautey est bien dans l’histoire, il a totalement disparu de la mémoire. Nous sommes donc confrontés à ces problèmes aujourd’hui, problèmes qui transcendent largement tous les autres.

Plus vous valorisez la mémoire des fusillés de 14/18, plus vous banalisez les autres, tombés non fusillés.

Vous définissez la mémoire comme étant le tri de l’histoire au temps présent. Comment les présidents de la République effectuent-ils ce tri et de quelle manière mettent-ils en place ces politiques de mémoire ?

La politique de la mémoire demande des outils. Il faut des victimes (à qui rendre hommage), des héros, un enracinement dans un territoire, un moment pour réunir (la cérémonie), et un moyen de transmettre. L’Etat est à la fois commémorateur, entrepreneur et pédagogue.

Pour s’en sortir, les politiques ont trouvé une méthode extraordinaire qui est de donner tout à tout le monde. Le grand champion a été Jacques Chirac qui a créé huit journées nationales dans le paysage français : la journée de l’esclavage, la commémoration très développée du Vel d’hiv, le 18 juin, la journée de l’Indochine, etc . En fait, le calendrier commémoratif français est passionnant, il y a 14 journées commémoratives nationales désormais. On a fait de l’identitaire avec trois commémorations pour la guerre d’Algérie (le 19 mars, le 5 décembre et la journée des harkis), au moins quatre pour la guerre de 39/45 (le 8 mai, la journée des résistants, la journée de la déportation, le 18 juin).

A côté de ça, on a créé ces dernières années des journées attachées à la mémoire des droits de l’homme comme la journée de l’esclavage ou le Vel d’Hiv qui s’ouvre bien au delà de la Shoah. Notre président de la République, Emmanuel Macron, l’a étendu à un instant mémoriel qui englobe les problématiques de l’antisémitisme (le président d’Israël était invité dernièrement pour cette commémoration).

Chaque président s’adaptent. Nicolas Sarkozy, par exemple, voulait revenir à de l’identitaire en assimilant la mémoire des droits de l’homme et la repentance. « Halte à la repentance » disait-il.

La mémoire des droits de l’homme semble être celle qui se développe le plus et qui suit les mouvements de la mondialisation.

Votre dernière remarque ne reflète-t-elle pas une conception subjective de la mémoire, une conception très (trop) européenne ?

C’est possible, je vous l’accorde … Il est vrai que d’autres pays, comme l’Australie, la Nouvelle Zélande ou le Canada ont une mémoire très identitaire. De mêmes que les nouveaux pays d’Afrique, la Chine ou la Russie.

La politique de la mémoire est le versant de quelque chose:  il faut se pencher sur les politiques d’un pays pour la comprendre et pour voir qu’elle accompagne d’autres grandes politiques. Elle appuie notamment une politique de puissance, une remontée de la nation et de l’identité, légitime le pouvoir, comme c’est le cas en Russie par exemple.

Finalement, nous pouvons dire que la méthode Renan est la mémoire « soft » et celle d’Orwell la mémoire « hard ». Il semblerait que celle qui soit le plus en difficulté est la mémoire des droits de l’homme car elle ne fédère pas assez autour d’un vecteur commun.

Venons-en au niveau européen. L’enjeu de la politique de mémoire au niveau européen est de réunir les citoyens autour d’une mémoire commune, permettant de construire une identité commune. Selon vous, souhaitons-nous une Europe « libérale » dont la mémoire serait « une repentance permanente » et, en définitive, une victoire mémorielle américaine, ou bien, souhaitons-nous une Europe construite sur des « souvenirs partagés » par le plus grand nombre de citoyens européens ?

Moi je rêve d’un Renan européen. Je crois que l’Europe ne peut exister comme grande nation partagée qu’à la condition d’avoir une politique de mémoire. Si on veut une Europe forte, il faut une Europe nation, et si on veut une Europe nation, il faut une politique de mémoire de l’Europe. Cela implique de déterminer les souvenirs partagés de l’Europe. C’est toute la question. Pour qu’il y ait des souvenirs partagés, il faut d’abord qu’il y ait des frontières européennes.

Je crois que l’Europe ne peut exister comme grande nation partagée qu’à la condition d’avoir une politique de mémoire.

Le sociologue Maurice Halbwachs avait déjà souligné qu’« on ne peut rassembler en un tableau unique la totalité des événements passés qu’à la condition de les détacher de la mémoire des groupes qui en gardaient le souvenir ». En construisant une mémoire européenne, ne risquons-nous pas de nous heurter à un problème de cohabitation de la mémoire nationale avec celle d’un niveau supranational ?

Pour qu’il y ait une mémoire européenne, il faut savoir où l’on arrête les frontières. A partir du moment où l’on a fait un élargissement tout azimut, on a cassé la possibilité d’avoir une politique mémorielle européenne ; et on le voit bien aujourd’hui, notamment depuis l’entrée des pays de l’est dans l’Europe.

Pour qu’il y ait une mémoire européenne, il faut savoir où l’on arrête les frontières.

Rappelons-le, Renan dit bien que « le deuil unifie plus que les victoires ». Un problème se pose aujourd’hui puisque l’Europe s’est construite sur un rejet du nazisme, la politique de la mémoire reposait donc sur le deuil nazi. C’est d’ailleurs ce que nous avions choisi au début de la construction européenne. On a signé le traité de Rome le 9 mai, c’est à dire le lendemain du 8 mai. Les pays qui se trouvaient sur le territoire européen avaient tous subi le nazisme. Le lendemain du 8 mai signifiait la fin du nazisme et le début de l’Europe. Créer une mémoire sur le « plus jamais ça nazi », c’était parfait. On partageait quelque chose, la résistance (versant positif), et les victimes de guerre et de la Shoah (versant négatif).

Les pays de l’Est, quant à eux, ont surtout été victimes du stalinisme. Il y a donc deux deuils qui se superposent. L’opinion publique d’Europe occidentale a également longtemps méconnu les migrations forcées de dizaines de millions de personnes après 1945, la permanence des tensions et violences ethniques dans les Balkans Il est donc très difficile de trouver une mémoire partagée, or, pour avoir une Europe forte, celle-ci est nécessaire.

Aujourd’hui la politique européenne de la mémoire est excessivement mal partie.

Henry Rousso souligne que le souvenir de la Shoah constitue désormais un enjeu prioritaire dans l’Union européenne et que « la mémoire publique de la Seconde Guerre mondiale […] présente des similitudes dans de nombreux pays où elle s’exprime ». Dans cette perspective, pourquoi ne pourrait-on pas construire une mémoire sur les droits de l’homme ?

On ne crée par une Europe sur les droits de l’homme car ce n’est pas spécifique à l’Europe et cela ouvre les portes du libéralisme. Aujourd’hui la politique européenne de la mémoire est excessivement mal partie.

Comme nous l’avons dit, 14/18 aurait été un excellent choix car ce n’est pas une mémoire universelle mais bien une mémoire européenne (qui concerne les pays européens et les colonies). Malheureusement, ça n’a pas fonctionné.

Henri Michel pensait qu’il fallait écrire une histoire de la résistance européenne (versant positif) et une histoire des drames européens mais cela n’a jamais été écrit.

« La représentation historique est une figure de l’absent » disait Michel de Certeau. Quel serait cet absent au niveau européen ? Faut-il nécessairement utiliser une mémoire d’événement vécue par des ancêtres proches, ou bien, ne pourrait-on pas utiliser des grandes figures européennes culturelles et intellectuelles regroupées dans un Panthéon Européen ?

La mémoire vécue existe en Europe : trois européens sur quatre ont un arrière grand-père qui a fait la guerre de 14/18. Il existe donc, comme nous l’évoquions plus haut, une mémoire partagée potentielle, des monuments aux morts, etc. Cependant, si l’on reste sur la mémoire des droits de l’homme, on risque de glisser vers la repentance et de pleurer sur les tombes des fusillés et celles des victimes de guerre.

La mémoire vécue existe en Europe : trois européens sur quatre ont un arrière grand-père qui a fait la guerre de 14/18.

Il nous faut choisir : soit on veut une Europe forte, c’est à dire une Europe nation avec une mémoire commune et partagée. Soit on veut une Europe faible, c’est à dire une Europe économique, et dans ce cas là, on reste sur la mémoire des droits de l’homme en appuyant sur tout ce que l’on a fait de mal. Créons une association des lieux de mémoire européenne de la Shoah qui regroupe tous les mémoriaux et s’ancre sur une Europe libérale.

Je suis pour une identité nationale ouverte à l’Europe, et pour une Europe forte. Vous évoquez la construction de la mémoire européenne sur une culture commune. Pourquoi pas, c’est une construction potentielle. Néanmoins, les identités nationales n’ont jamais été construites sur la culture. Renan a réfléchi à cette question. Les héros n’ont jamais été des gens de culture. Ils étaient les libérateurs du pays, mais ils n’écrivaient généralement pas les poèmes du pays. Cette figure du héro rend le personnage plus proche, on entre dans une symbolique, il devient l’archétype du courage et de la victoire, il devient une référence accessible pour chaque citoyen.

L’idée d’un Panthéon européen fondé sur des figures culturelles et intellectuelles est une idée qui se tient. Néanmoins, remplir ce Panthéon relève de choix arbitraires quoique la culture relève moins de l’arbitraire si vous y attachez des critères précis. Est ce que ça suffit pour faire une Europe forte ? Objectivement nos grands ancêtres n’y pensaient pas : ils n’ont pas choisi la culture mais l’économie.

Vous expliquez, dans plusieurs de vos interventions, que dans un pays démocratique comme le nôtre, c’est la société civile qui s’empare d’évènements propres à construire une mémoire commune. N’existe-t-il pas d’autorité symbolique à l’échelle européenne suffisamment forte et légitime pour organiser et hiérarchiser tous ces récits ?

Les acteurs de la mémoire sont effectivement différents si l’on se trouve dans un pays dictatorial ou démocratique. Dans un pays dictatorial, l’Etat dirige la mémoire de a à z alors qu’en démocratie, je dirais que l’Etat est un équilibriste de la mémoire.

Un exemple significatif. L’Etat n’est intervenu pour la première fois sur la question de la mémoire de la Shoah qu’en 1982. C’est la vie associative qui a imposé la Shoah dans la sphère publique, grâce, notamment, au travail colossal de Serge Klarsfeld. Il y a eu près de 12 ans de travail associatif à partir de 1970. L’Etat s’intéresse pour la première fois à la cette période de l’histoire lorsque le Président Mitterrand fait revenir Barbie, non pas pour la Shoah, mais comme assassin de Jean Moulin. Pendant le procès Barbie on fait apparaître Izieu [NDLR: commune où furent cachés quarante quatre enfants juifs avant d’être raflés par la gestapo lyonnaise et déportés à Auschwitz]. A ce moment là, la société civile fait pression pour que l’Etat s’occupe enfin de cette mémoire. Dans un Etat démocratique, il attend de voir les opinions qui montent et il arbitre, ce n’est qu’un acteur second.

Dans une démocratie, l’Etat est un équilibriste de la mémoire.

On observe aujourd’hui un tournant dans la mémoire. Serge Klarsfeld lui même souligne le fait que 75% des juifs en France ont été sauvés. La société civile les a sauvés. Ils font donc revaloriser les Justes de France.

Au niveau européen, je ne sais pas qui pourrait être l’arbitre. Le Parlement Européen, la réunion des ministres européens ? Cela voudrait dire cependant qu’ils auraient, au préalable, réfléchi à ces sujets, et que la société civile aurait construit une vie associative européenne. Ce n’est pas le cas aujourd’hui.

Une potentielle mémoire européenne ne dispose pas a priori de cadres sociaux capables de la supporter et de l’informer, disait Halbwachs. Le souvenir doit pouvoir reposer dans le cadre dans lequel s’est déroulée l’action, afin que chacun puisse se rappeler la même chose en l’investissant de la même valeur et de la même émotion. L’UE n’a pas été le cadre initial de ce qu’elle pourrait prétendre mettre en mémoire. Comment résoudre ce problème ?

Ce problème doit pouvoir se résoudre par l’établissement d’associations européennes, or, il n’y a pas eu de création de la part de la société civile, même pour le centenaire de 14/18. Je vous accorde qu’au niveau européen il est assez difficile que ça parte du bas.

Nous avons néanmoins une occasion de créer un événement mémoriel totalement franco – allemand. Le centenaire de 1870 en 2020 : 75 ans de guerre, 75 ans de paix. C’est le moment de casser toutes visions franco – française de la guerre de 1870 et de monter une mémoire dans un cadre totalement franco – allemand. Je pense que pour contourner le problème que vous évoquez, il est important de réfléchir à des politiques mémorielles qui soient, dès le départ, bi voir tri-nationales et le modèle mémoriel franco-allemand pourrait demain servir de référence.

La première loi mémorielle en France date de 1873. Les textes législatifs et réglementaires permettent à l’Etat de fixer le contenu idéologique d’une « certaine politique » de mémoire. Ne pourrait-on pas élaborer un corpus législatif au niveau européen ?

Pour moi, les lois mémorielles fondamentales sont celles qui s’occupent des tombes. La loi de 1873 est une loi qui suit la loi allemande de 1872 qui prévoit d’entretenir les tombes en Alsace Moselle, c’est une loi « suiviste ».

Une des plus grandes lois mémorielles en France est celle de 1915. On a créé la mention « mort pour la France », c’est le moment où l’on crée la victime héroïque. C’est très important et l’on s’interroge aujourd’hui sur la mention à accorder aux victimes d’attentat. Après le drame de Mohamed Merah, en 2015, on a inventé une nouvelle mention pour les fonctionnaires en exercice : « mort pour le service de la nation. ».

S’est également posée (et se pose encore), la question de la mention à attribuer à ce que l’on pourrait appeler les « victimes passives ». Pour les victimes de la Shoah, on a inventé la mention « mort en déportation » (loi Badinter 1982) [NDLR: loi modifiant les états civils des déportés juifs en privilégiant, à partir des listes de Klarsfeld, le lieu d’arrivé, Auschwitz, au dernier lieu connu, Drancy, afin d’éviter que les révisionnistes n’utilisent ces documents à des fins négationnistes].

Aujourd’hui, le débat est posé pour les victimes d’attentats car, dans les politiques de mémoire, il faut être mort « pour quelque chose ». Nous cherchons donc à positiver la mémoire et à valoriser les victimes. On s’est aperçu, lors du dernier attentat, que les maires mettent le drapeau bleu-blanc-rouge sur les cercueils, or c’est interdit par la loi. Seuls les morts pour la France ou les anciens résistants y ont droit. Il existe donc une nécessité de faire de ces victimes des victimes héroïques. C’est finalement une question européenne car il y a des étrangers parmi les victimes d’attentats et plusieurs pays d’Europe ont été touchés par le même types d’actes perpétrés pour les mêmes causes. La logique voudrait donc que nous inventions une mention européenne. Personne n’y a réfléchi pour le moment. Preuve que nous n’avons pas pensé au versant mémoriel de l’Europe.

Oriane Calligaro et François Foret évoquent trois scénarios possibles pour une politique de la mémoire européenne : l’européanisation de l’intérieur des mémoires nationales, cibler une mémoire spécifique au processus d’intégration européenne, et doter l’UE d’un « grand récit des origines », autonome des histoires nationales. Ces points se complètent. Quel est votre avis ?

Je trouve ces trois points pertinents. Un point a néanmoins été oublié : l’élaboration d’un manuel d’enseignement sur l’histoire européenne. En effet, pour être efficace, ces trois scénarios devraient se terminer dans l’enseignement de l’histoire avec la mise en place d’un socle d’enseignement commun. Erasmus par exemple, a été une réussite mais on aurait dû redescendre Erasmus à l’enseignement. C’est un sujet difficile au niveau européen car l’enseignement est une politique fondamentalement nationale.

Le choix d’une Europe économique traduit la valorisation du présent voir du futur au détriment d’un passé commun.

Une dernière question concernant l’Europe et son rapport au temps. H. Rousso souligne que le « rapport entre passé et présent » est devenu un élément déterminant de l’affirmation d’une appartenance à une collectivité nationale ou communautaire. L’UE semblent, pour le moment, incapable de promouvoir une « liturgie historique » qui lui soit propre. Y a-t-il une place pour une politique de la mémoire européenne ?

Il est évident que le choix d’une Europe économique traduit la valorisation du présent voir du futur au détriment d’un passé commun. Au moment de construire l’Europe, Monnet aurait très bien pu se fonder sur une culture commune mais il a finalement choisi l’économie, or, l’économie c’est ce qui se développe, alors qu’avec la culture, on retourne aux racines, ce qui peut faire peur. S’arrêter sur la mémoire dérange car cela voudrait dire que l’on risque en permanence de retourner vers le nazisme et les horreurs de la guerre.

Peut être que nous ne sommes pas encore suffisamment loin dans le temps des événements de la Seconde Guerre mondiale pour pouvoir reconstruire une Europe commune sur une histoire partagée.

Lorsque je parle de la politique de la mémoire, j’identifie trois temps mémoriels : le temps du souvenir, le temps de la mémoire et le temps de l’histoire. Il est possible qu’il faille attendre d’être dans l’histoire pour élaborer une politique de mémoire efficace. Peut être que nous ne sommes pas encore suffisamment loin dans le temps des événements de la Seconde Guerre mondiale pour pouvoir reconstruire une Europe commune sur une histoire partagée. Je pensais par exemple que, cent ans après la guerre de 14/18, nous étions enfin entré dans l’histoire, or, finalement, je me rends compte que nous sommes entrés dans la période de la « recherche du grand-père », c’est à dire la recherche d’une mémoire personnelle.

Entretien réalisé par Juliette Mollo et édité par Uriel Gadessaud