L’Europe face à l’ubérisation de l’urbain

Le lundi 1er octobre, les principales métropoles européennes avaient rendez-vous à la Commission européenne pour tenter d’obtenir des leviers d’action face à l’offensive menée par de grandes firmes transnationales comme Airbnb sur leur espace urbain. L’ubérisation du logement touristique par ces plateformes bouleverse d’une façon qui ne peut plus être sous-estimée la géographie sociale traditionnelle des métropoles, qui voient s’accroître à un rythme inédit les phénomènes d’embourgeoisement et de muséification de leurs centres-villes. En première ligne, la ville de Paris a adopté une politique offensive en vue de sauvegarder mixité sociale et solidarités spatiales et sociales. 

Le risque est en effet trop grand de voir des quartiers entiers des métropoles se constituer en ce que Michel Foucault appelait des « hétérotopies », ces « morceaux flottants d’espace [1] » clos sur eux-mêmes et qui n’entretiendraient avec le reste de la réalité sociale qu’un rapport d’antinomie, constituant l’Europe flottante des métropoles en une série d’îlots de nomadisme mondialisé à la surface d’océans de sédentarité nationale. Par transparence, se donne à voir l’hypothétique constitution d’une Europe des métropoles par les défis communs auxquels elles sont exposées, comme l’abordaient par d’autres biais Toni Negri, Élisabeth Roudinesco ou Patrick Boucheron dans l’édition 2018 de notre cycle de conférences « Une certaine idée de l’Europe ».

Pour prendre conscience de ces enjeux et investir cette question trop souvent reléguée à ses aspects techniques, nous publions, en complément de l’entretien que celui-ci nous a accordé, quelques pages du livre de Ian Brossat, Airbnb, la ville ubérisée, récemment paru aux éditions La ville brûle. Maire adjoint (PCF) de Paris depuis 2014, chargé du logement, de l’habitat durable et de l’hébergement d’urgence, il mène la bataille contre l’ubérisation de l’espace urbain au niveau de la métropole parisienne, mais bute sur l’écueil d’une législation européenne très favorable aux plateformes de l’économie dite « collaborative » comme Airbnb. Ian Brossat est chef de file du PCF pour les prochaines élections européennes. 

Ian Brossat, Airbnb, la ville ubérisée, La ville brûle, 2018, 159 p, ici p. 99-105. Tous nos remerciements à l’éditeur pour l’autorisation de publication.


Les métropoles se lèvent face à Airbnb

Tous ensemble !

Face à Airbnb, Paris n’est pas isolée, bien au contraire. À mesure que se sont accentuées les nuisances dans les grandes villes, les pouvoirs publics locaux se sont emparés du sujet. Aujourd’hui se dessine une alliance des métropoles qui échangent, partagent et se concertent pour lutter contre le développement anarchique des meublés touristiques et ses effets néfastes pour les habitants.

Je note d’ailleurs une grande convergence des politiques publiques, au-delà des clivages partisans. Face à Airbnb et ses conséquences, le clivage n’oppose pas la droite et la gauche, « l’ancien monde » ou « le nouveau monde ». Il oppose d’un côté les élus locaux, implantés sur un territoire et à « à portée de baffes » de leurs électeurs ; de l’autre, des technocrates, déconnectés des réalités locales, adeptes des courbes de croissance plus que du bien-être des habitants et habitués aux petits-déjeuners offerts par les lobbyistes plus qu’aux permanences de conseils aux habitants. […]

À l’échelle nationale, Paris joue un rôle moteur, en tant que capitale nationale, premier foyer de population, et de ce fait premier marché pour Airbnb et ses concurrents. Les échanges avec mes homologues des métropoles françaises sont réguliers, et nombreux sont les maires qui s’emparent de ce sujet sur lequel ils sont directement interpellés. Les métropoles règlementent les unes après les autres le marché de la location touristique, et l’exemple de Bordeaux est particulièrement intéressant.

Le 14 février 2018, j’ai eu l’occasion de me rendre dans le Sud-Ouest et d’échanger longuement avec Alain Juppé, maire de Bordeaux. Bien qu’appartenant à des formations politiques pour le moins différentes, nous partageons le même intérêt pour le sujet, le même diagnostic et les mêmes pistes de règlementation : c’est suffisamment rare pour être souligné, et pour s’en féliciter. […]

Quelles sont les conclusions des élus bordelais sur les meublés touristiques ? Une « disparition de la vie de quartier », avec la constitution de « zones exclusivement touristiques » ; une « forte tension sur le prix du foncier en raison de la forte rentabilité de ce type de location » ; une « dégradation » des logements et des parties communes, du fait d’une « forte rotation des occupants ». Ces conséquences sont les mêmes à Bordeaux qu’à Paris… Aux mêmes maux les mêmes remèdes : sur la question des meublés touristiques, il y a une convergence évidente et nécessaire des métropoles. Pour prendre toute sa part à cette démarche collective, la Ville de Paris a décidé de rendre open source son logiciel de téléservice de déclaration, permettant aux villes qui le souhaitent de proposer un service d’enregistrement des logements. […]

Pas de chance pour ceux qui y verraient un goût français pour la règlementation, et y trouveraient un argument supplémentaire pour s’adonner au french bashing, les expériences à l’étranger vont dans la même direction.

En Europe, des villes unies

Nos voisins européens se dotent également d’outils réglementaires pour encadrer la location de meublés touristiques, qui produit partout les mêmes effets : baisse du nombre de logements à la location, augmentation des loyers, petits commerces en difficulté, identité des quartiers menacée. L’Espagne, deuxième destination touristique derrière la France, est directement concernée par ce phénomène. Les 82 millions de touristes qui s’y rendent chaque année doivent désormais composer avec une règlementation stricte, qui varie selon les villes.

Sur ces 82 millions, ils sont 18 millions à se rendre en Catalogne. Barcelone s’est saisie du sujet, et fait figure de pionnière dans la péninsule ibérique. En mai 2015, c’est la plateforme citoyenne Barcelona en comù, dirigée par Ada Colau, farouche militante du droit au logement, qui a remporté les élections, sur fond de crise très profonde du logement. Airbnb faisant déjà à l’époque la une des médias catalans, cette question est placée au cœur de la campagne. Une promesse d’Ada Colau retient alors particulièrement l’attention : si elle est élue, plus aucune licence touristique ne sera délivrée aux propriétaires. Il faut dire que cela fait alors des mois, des années, que les Catalans se mobilisent contre le tourisme de masse, et que la ville accueille à elle seule 8 millions de touristes chaque année. En 2016, une enquête d’opinion plaçait le tourisme au deuxième rang des préoccupations des habitants, derrière le chômage. En 2017, pour la première fois, le tourisme et ses conséquences deviennent même la première préoccupation des Barcelonais.

Conformément à la promesse de campagne, il a été décidé dès juin 2015 d’un moratoire sur l’octroi de licences : la jauge a été limitée à 10 000 logements déclarés et légaux. Or les services municipaux estimaient que 75 000 places étaient proposées à la location sur les différentes plateformes. Face à des entreprises assumant l’illégalité, là encore, Ada Colau a décidé de sévir et a affecté plus d’une centaine d’agents municipaux à la traque des annonces illégales. Puis, en novembre 2016, la justice est entrée en scène pour condamner Airbnb et Homeaway à une amende de 600 000 euros, une somme inédite pour ces plateformes. Ada Colau justifie aisément la mesure. « Ce qui est en jeu, c’est notre modèle de ville. Que veut-on ? Une ville uniquement pour les touristes ? Ou une ville où les habitants important eux aussi ? »[2] Car c’est bien là que se situe l’enjeu du combat : qui a le droit de vivre en ville ? Et pour que les habitants, ceux qui font vivre la ville, les commerçants, les infirmières, les chauffeurs de taxi, les enseignants, les policiers, aient la possibilité de rester au cœur des villes, il est urgent que les plateformes respectent la loi.

La convergence des villes européennes sur la régulation des meublés touristiques avance, c’est incontestable. Et je pense même que ce sujet a contribué à redonner une nouvelle vitalité aux échanges politiques entre les métropoles. Bien sûr, ceux-ci ont toujours existé, et il est courant pour un exécutif de tisser des relations avec ses homologues de grandes villes européennes, que ce soit Barcelone, Berlin, Madrid ou Amsterdam. Mais l’ampleur de ces enjeux, la soudaineté et la brutalité de l’émergence d’acteurs transnationaux comme Airbnb, en même temps que l’arrivée aux responsabilités d’une nouvelle génération d’élus a permis, me semble-t-il, de passer un cap dans ce travail collectif. Je suis frappé de constater que les grandes villes — et les métropoles européennes en premier lieu — veulent mettre leur pouvoir au service d’une vision de long terme, concertée, issue des mouvements sociaux, du dialogue, de la confrontation des idées, de l’approfondissement démocratique. Les gouvernements locaux ne sont pas isolés face à Airbnb : ils sont unis et soutenus par les opinions publiques.

Il suffit de se déplacer dans Barcelone ou Berlin pour constater la politisation et la mobilisation de la population sur ce sujet. Le long des grands axes comme dans les ruelles de la métropole catalane, les fenêtres affichent des slogans contre le « tourisme de masse », « la spéculation immobilière », « stop aux hôtels illégaux ». Les manifestations contre la prolifération des meublés touristiques et leurs nuisances réunissent des milliers de personnes, dans les rues, sur les plages, sur les places. Janet Sanz, adjointe à la maire de Barcelone chargée de l’urbanisme, de l’écologie et des mobilités, me confirmait il y a peu que pour lutter efficacement contre Airbnb, il fallait s’unir. Pour une raison très simple : l’entreprise joue la carte de la concurrence entre les villes pour affirmer son rapport de force. Les dirigeants d’Airbnb pensent naïvement que les dirigeants politiques seront sensibles à l’argument, faussement candide, selon lequel l’entreprise parvient à collaborer de manière fructueuse avec d’autres municipalités : ainsi, à la table des négocations — lorsqu’elles existent — Airbnb n’a de cesse d’essayer de dresser les métropoles les unes contre les autres. Le piège est grossier, car, évidemment, la réalité est plus nuancée. L’erreur fatale de chacune des métropoles serait de jouer la carte de l’égoïsme en espérant tirer son épingle du jeu. Depuis des mois désormais, nous échangeons des informations et accordons nos stratégies. Face à des acteurs privés prêts à tout pour leurs profits, nous sommes rassemblés. […]

Face au lobbying, l’union fait la force

Pour faire plier des acteurs comme Airbnb, un seul mot d’ordre : l’union fait la force ! Le constat est partagé : si les pouvoirs publics comblent peu à peu les vides juridiques et réglementent ce secteur, il reste la question de l’application des règles par des entreprises multinationales qui revendiquent d’être au-dessus des lois. Face à ces manquements inacceptables qui constituent une profonde menace pour la démocratie, les métropoles du monde entier doivent partager leur expérience et assumer le bras de fer que nous imposent ces entreprises qui ont fait du contournement des règles leur fond de commerce. Les réponses — politiques, législatives, réglementaires et juridiques — doivent se construire en commun.

Il ne s’agit bien entendu pas de vouloir s’opposer à l’innovation ou à l’accueil des touristes dans de bonnes conditions. Toutes les métropoles européennes ont une tradition d’accueil, et ce n’est pas Paris, première ville touristique du monde, qui dira le contraire ! Mais face à ces plateformes et la montée en puissance de ces acteurs, le besoin de régulation se ressent dans toutes les grandes villes européennes. Et pour interpeller les États et l’Union européenne sur la nécessité de faire du droit au logement une réalité dans les grandes villes, rien de tel qu’une alliance des villes.

Une alliance d’autant plus indispensable que la régulation à l’échelle européenne tarde à se concrétiser. Alors même que la Commission européenne travaille sur la question de la fiscalité des grandes multinationale, elle adopte une politique du laisser-faire face aux plateformes de locations touristiques… et cela ne doit rien au hasard ! C’est le résultat de l’intense lobbying mené par les plateformes auprès de la Commission, comme nous l’avons vu précédemment.

Cette union des métropoles est d’autant plus nécessaire et urgente qu’Airbnb n’est que la partie émergée de l’iceberg. En effet, on voit se dessiner ces dernières années une très importante recomposition des acteurs de l’urbain. Les grandes entreprises du numérique, dont Airbnb fait partie sans pour autant occuper les premiers rangs, renforcent leur influence et leur présence dans les villes mondiales. Quatre entreprises états-uniennes (Google, Apple, Facebook, Amazon), opérant partout dans le monde et disposant de moyens financiers colossaux sont en train d’investir nos quartiers. Après avoir complètement restructuré des filières entières — l’économie numérique, l’informatique, la musique, le livre, l’alimentaire — leur prochain terrain de jeu est déjà choisi : la ville.Screenshot 2017-08-24 23.44.37

 

[1] Michel Foucault, « Des espaces autres (conférence au Cercle d’études architecturales, 14 mars 1967) », Architecture, Mouvement, Continuité, 1984, rééd. dans Dits et Écrits, vol. 4, 1980-1988, Paris, Gallimard, 1994, p. 752-762.
[2] François Musseau, « Tourisme : Barcelone affiche complet », Libération, 17 février 2017.

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