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COMPTE-RENDU ANALYTIQUE de L’Ukraine aux yeux de l’Allemagne : images et perceptions d’un pays en bouleversement, Société allemande de coopération internationale (GIZ), 2018

Cet article propose une traduction de la recension réalisée par Andreas Umland de l’ouvrage L’Ukraine aux yeux de l’Allemagne : images et perceptions d’un pays en bouleversement (Die Ukraine dans le den Augen Deutschlands: Bilder und Wahrnehmungen eines Landes im Umbruch. Kiev: Büro für politische Kommunikation, GIZ GmbH, 2018. 111 p.) publié en 2018 par la Société allemande de coopération internationale (GIZ)


Traduction de l’anglais par Adrien Nonjon

L’Allemagne est le pays le plus important sur le plan démographique et économique de l’Europe occidentale tandis que l’Ukraine devient, dans la période post-soviétique, à la fois un pivot géopolitique de l’Europe de l’Est et le plus grand pays exclusivement européen (la Russie et la Turquie sont certes en Europe, mais la plupart demeurent en Asie). Il existe de ce fait des liens historiques profonds entre Ukrainiens et Allemands. L’une des nombreuses connexions de ce type a été l’adoption de la célèbre loi de la ville de Magdebourg, au cours des XVe et XIXe siècles, par plusieurs villes ukrainiennes, dont Kyiv, la capitale de l’Ukraine, qui abrite aujourd’hui un monument commémorant ladite loi. Au cours de la période post-soviétique, une multitude de projets de coopération étroite entre l’Ukraine et l’Allemagne dans des domaines tels que les affaires, le développement, la science, l’éducation et la culture ont été et sont en train d’être mis en œuvre. Pour ces raisons et bien d’autres encore, il est surprenant de constater à quel point la nature de la relation, des liens et des sentiments entre ces deux grandes nations européennes n’a guère retenu l’attention dans l’étude de l’histoire européenne et des relations internationales.

Deutsche und Ukrainer 1914-1939, Frank Golczewski (2010)

Alors que l’intérêt ukrainien pour l’Allemagne a toujours été très élevé, en Allemagne, l’intérêt et l’information sur l’Ukraine n’ont suscité un intérêt que récemment. En 2006, le Centre de recherche sur les études de l’Europe de l’Est (RCEES) de l’Université de Brême a commencé à publier son bulletin électronique régulier en langue allemande, le Ukraine-Analysen qui compte à ce jour 201 numéros. Deux autres sites spécialisés en langue allemande, l’Ukraine-Nachrichten (Nouvelles sur l’Ukraine), fondé en 2007, et l’Ukraine Verstehen (Comprendre l’Ukraine), fondé en 2017, améliorent aujourd’hui la compréhension allemande de l’Ukraine. La réflexion systématique sur les relations germano-ukrainiennes s’est également améliorée. En 2010, l’historien hambourgeois Frank Golczewski  publiait un volume important sur les relations germano-ukrainiennes dans l’Entre-deux-guerres (Deutsche und Ukrainer 1914-1939, Paderborn: Schöningh, 1058 p.). Un certain nombre d’essais et de documents ont depuis exploré la présentation et mécompréhension de l’Ukraine dans les médias allemands, ainsi que l’implication de l’Allemagne dans la transformation actuelle de l’Ukraine.

Avec ses nouvelles études, l’Ukraine est perçue en Allemagne comme une terre de transition. Le programme ukrainien de la Société allemande de coopération internationale (GIZ) fournit une documentation extrêmement informative et en partie révélatrice des points de vue allemands sur l’Ukraine actuelle. L’enquête suit la méthodologie d’un projet antérieur de la GIZ sur la perception de l’Allemagne à travers le monde qui a demandé à des experts internationaux sur l’Allemagne comment la nation allemande était perçue dans leurs pays d’origine. L’étude de 2017 de la GIZ en Ukraine ne se restreint pas à une vaste enquête statistique sur les attitudes allemandes à l’égard de l’Ukraine. Elle est au contraire enrichie par une étude qualitative approfondie des images, interprétations, opinions, évaluations, stéréotypes, connaissances et attentes concernant l’Ukraine. Ces caractéristiques sont tirées de 1014 déclarations faites par quarante-quatre Allemands qui sont, à un degré ou un autre, particulièrement familiers de l’Ukraine ou intéressés par elle. Ils comprennent en partie des universitaires, des entrepreneurs, des militants civiques, des journalistes, des artistes et des politiciens, parmi lesquels le député vert du Parlement européen Rebecca Harms ou l’ancien ministre-président de Saxe et actuel envoyé du G7 en Ukraine, Georg Milbradt.

Andreas von Schumann

Comme l’a clairement indiqué Andreas von Schumann, initiateur et superviseur du projet, dans son introduction, l’objectif de cette enquête n’était pas de « rechercher une vérité [objective] sur l’Ukraine. Nous voulions distiller les points communs qui peuvent être établis dans différentes perceptions [sur l’Ukraine] entre différentes personnes [en Allemagne], qui contournent ces images de l’Ukraine, [et] quel genre de profil ainsi que des distorsions sont reconnaissables. »

Von Schumann extrait deux traits fondamentaux dans les évaluations des quarante-quatre partenaires d’interview allemands. Les experts allemands consultés considèrent d’abord que le point de vue allemand sur l’Ukraine est trop étroit, que les connaissances [en Allemagne sur l’Ukraine] sont trop sommaires et que leurs évaluations sont trop volatiles.

Dans un second temps, les experts allemands interrogés expriment, selon Von Schumann :

« Un désir profond pour que l’Allemagne et les Allemands s’engagent, avec l’Ukraine, plus fréquemment et intensément. Cet espoir est fondé sur plusieurs motifs: la responsabilité historique des Allemands, la diversité culturelle de l’Ukraine, le potentiel économique du pays, la nécessité d’assurer la stabilité dans l’Est européen et les impulsions possibles [de cet engagement] pour le développement futur de l’UE. Le motif le plus évident, parmi nos interlocuteurs, était leur enthousiasme pour leur propre rapprochement avec l’Ukraine. Indépendamment de l’occasion concrète qui leur a permis de faire de l’Ukraine leur principal centre d’intérêt, la plupart des interviewés ont mis l’accent sur la « feuille blanche » au début qui devait rapidement se transformer en une « toile colorée ».(p.7) ».

Depuis 2014, la vision allemande de l’Ukraine et les documents d’études, ont été dominés par trois « K » négatifs : Krieg, Krise, Krim (Guerre, Crise, Crimée). Cette image n’est que légèrement améliorée par deux anciens K positifs que sont l’équipe de football « Dynamo Kyiv » et par Klitschko, nom de famille des deux célèbres champions du monde Viktor et Volodymyr qui vivaient encore en Allemagne. En plus de souligner les stéréotypes allemands communs à propos de l’Ukraine, l’étude de la GIZ offre une multitude d’aperçus des différentes perceptions allemandes sur les changements de régime, les réformes, la corruption, le nationalisme, les affaires étrangères, les aspirations européennes, les divisions, les relations avec la Russie et leur pertinence pour l’Allemagne. Ainsi, l’étude constate, par exemple, que dans les évaluations allemandes des changements ukrainiens d’aujourd’hui,

« presque aucun autre secteur n’est mentionné autant de fois comme un exemple de manque d’efforts de réforme que le système judiciaire. En effet, une réforme de la loi électorale et la création d’un tribunal anticorruption – deux demandes majeures des réformateurs – décideront de la future division du pouvoir dans le pays. Il est crucial que la primauté du droit soit mise en œuvre dans toutes les affaires publiques. (pp 58-59) »

En ce qui concerne les affaires étrangères, les réponses des différents experts sont plus diverses et en partie contradictoires. Une personne interrogée dans l’étude affirme que « rejoindre l’OTAN n’est pas une bonne idée pour l’Ukraine, car cela signifie la formation de nouveaux blocs. L’Ukraine doit se comporter de manière neutre et essayer de trouver un langage commun avec la Russie. » Une autre estime que « l’OTAN ne peut pas remplir le rôle de garant de l’Ukraine. ». Pourtant, la conclusion est que « l’UE doit avoir des dents » en devenant un acteur de la sécurité sur le continent européen. Certes, l’UE et l’Allemagne ont, par la négociation des accords de Minsk, déjà pris une responsabilité considérable, et le gouvernement allemand soutient « résolument » le processus de réforme [ukrainien]. « Mais », qui demande une réponse réthorique à cette question cruciale : « est-ce que cela résout le conflit pour autant – surtout si la Russie joue sur le temps ? (p.76) ».

Le sommet de Minsk sur l’Ukraine (2015)

L’étude est non seulement utile, mais elle illustre bien les diverses interprétations allemandes de ces thèmes. En documentant le point de vue de nombreux experts allemands sur l’Ukraine, la brochure donne également un aperçu de la manière dont le public allemand sera informé des développements futurs en Ukraine et dans ses environs. Compte tenu de l’importance de l’Allemagne pour les affaires étrangères de l’UE en général et des politiques pour Kyiv en particulier, cette étude approfondie des interprétations allemandes des questions ukrainiennes deviendra une lecture essentielle pour tous ceux qui s’intéressent aux orientations actuelles et futures de l’Ukraine sur le plan des relations internationales.Screenshot 2017-08-24 23.44.37

N.B. : Pour un aperçu plus ancien de la variété des relations, des institutions et des perceptions post-soviétiques germano-ukrainiennes jusqu’en 2011 et de la littérature sur ce thème, voir le texte et les notes de bas de page : « Weißer Fleck: Die Ukraine in der deutschen Öffentlichkeit  (L’Ukraine dans le domaine public allemand), « Osteuropa, vol. 62, no. 9 (2012), pp. 127-133.