10 points sur les élections turques

Les élections approchent en Turquie, où une bataille électorale est engagée depuis le mois de mai. L’enjeu est crucial : le suffrage consacrera le passage au système exécutif hyper-présidentiel, qui a été proposé par le Parti de la justice et du développement (Adalet ve Kalkınma Partisi : AKP) et approuvé lors du référendum constitutionnel du 16 avril 2017. À l’issue de ces élections, la fonction du Premier ministre disparaîtra et les pouvoirs du président, désormais seul chef de l’exécutif, seront nettement élargis aux dépens de ceux du Parlement. Ce régime s’oppose aux valeurs constitutives de la République de Turquie. Fondée sous l’impulsion de Mustafa Kemal Atatürk sur les ruines de l’Empire ottoman et proclamée par la Grande Assemblée nationale de Turquie (Türkiye Büyük Millet Meclisi : TBMM) le 29 octobre 1923, elle était restée jusqu’à aujourd’hui un régime parlementaire. Les résultats des élections sont  importants pour l’Europe, qui devra traiter de la crise migratoire avec l’hyper-président nouvellement élu.

1) Contexte et enjeu de l’élection présidentielle

La Turquie avait déjà connu des élections régionales en 2014 et des élections législatives en juin 2015, puis de nouveau en novembre 2015, suite à l’incapacité de l’AKP, mis en minorité en juin, à former un gouvernement. Depuis, le climat politique turc n’a cessé de se durcir. Le coup d’État manqué de juillet 2016 a provoqué de vastes troubles politiques avec l’arrestation de nombreux gülenistes – un groupe qui suit le chef religieux Fethullah Gülen accusé d’être responsable de la tentative de coup d’État – ainsi que d’autres opposants au régime. La répression s’est également appliquée à museler la presse et la société civile.

Le pays a été déclaré en état d’urgence le 21 juillet 2016 Pour la septième fois en avril 2018, il a été prolongé pour les trois mois à venir[1], ce qui implique que les élections anticipées du 24 juin 2018 auront lieu dans un contexte d’état d’urgence. C’était déjà le cas pour le référendum constitutionnel de 2017 concernant le passage au système présidentiel. Les élections de 24 juin 2018 associent les élections législatives et la présidentielle qui, à la suite du référendum de 2017 et donc pour la première fois, imposera un deuxième tour le 8 juillet si aucun candidat présidentiel n’obtient plus de la moitié des voix dès le premier tour.

Alors que la régularité des précédentes campagnes électorales avait été fortement remise en question par des témoignages attestant de pressions exercées sur l’opposition et par des soupçons de corruption, la volonté du régime d’organiser des élections justes et libres reste à démontrer[2]. Le Haut Conseil électoral (Yüksek Seçim Kurulu : YSK) a d’ailleurs restructuré la géographie des bureaux de votes dans dix-neuf villes situées dans les zones majoritairement kurdes, ce qui, selon le parti pro-kurde HDP (Halkların Demokratik Partisi), pourrait potentiellement rendre plus difficile le voyage et le vote des électeurs kurdes[3].

Une autre controverse a été provoquée par une décision de dernière minute du YSK lors du référendum constitutionnel de 2017 et concerne le dépouillement des bulletins qui ne portent pas le sceau d’approbation normalement apposé par les bureaux de vote. Bien que la décision a été contestée par les partis d’opposition et a également été saisie par la Cour européenne de justice, le 20 juin 2018, le YSK publiait ses règlements pour les  prochaines élections, et indiquait que les votes qui avaient le filigrane de YSK et le sceau d’approbation du Conseil électoral départemental seraient inclus dans le dépouillement, même s’ils n’ont pas le sceau d’approbation du bureau de vote[4].

Ainsi, alors que le pays se prépare pour les élections, la sécurité et l’organisation des élections restent controversées notamment en ce qui concerne l’attribution des bureaux électoraux et le dépouillement du scrutin.

Sources

[1]  «State of Emergency Extended for 7th Time»,  Bianet, 19 avril 2018.

[2] «Turkey, Constitutional Referendum, 16 April 2017: Final Report», Organization for Security and Cooperation in Europe, 22 juin 2017.  

[3]  «HDP’nin itirazına rağmen YSK 19 ilde sandık taşıma kararı aldı», Diken, 27 mai 2018.   

[4] «YSK, genelgeyi gönderdi; sandık kurulu mührü bulunmayan oylar da geçerli sayılacak», T24, 20 juin 2018.

2) Profil des candidats et partis politiques

Six candidats à la présidence s’affronteront le 24 juin. Pour s’opposer à Recep Tayyip Erdoğan, deux noms ressortent : Muharrem İnce à gauche et Meral Akşener à droite.

Les deux opposants les plus en vue d’Erdogan pour le scrutin de dimanche : Meral Akşener (à gauche sur la photo) et Muharrem İnce (à droite)

Le candidat du principal parti d’opposition, le Parti républicain du peuple (Cumhuriyet Halk Partisi : CHP), est Muharrem İnce. Contrairement à Erdoğan, qui avait mal vécu l’obligation, prévue par la Constitution, de couper ses liens avec son parti lorsqu’il a été élu président en 2014, et qu’il avait contournée par une réforme constitutionnelle pour réintégrer son parti en 2017, il s’engage à être impartial. Pour devenir le « président des 81 millions de Turcs », il a ôté l’épingle du CHP de sa veste – un geste symbolique (1). İnce essaye de trouver un compromis et promet de ne marginaliser aucun groupe ethnique ou religieux. S’il est élu président, a-t-il assuré, il ne s’opposera pas au port du voile, qui était interdit dans les universités et dans la fonction publique, et résoudra le « problème kurde » (kürt sorunu) en débattant ouvertement de ce sujet encore tabou, au Parlement comme à la télévision publique. Par ailleurs, İnce n’avait pas hésité à s’opposer aux autres députés du CHP en 2016, lorsqu’il avait voté contre la proposition prévoyant la levée de l’immunité parlementaire, mesure qui a conduit plus tard à l’emprisonnement de Selahattin Demirtaş, le leader et candidat du parti pro-kurde Parti démocratique des peuples (Halkların Demokratik Partisi : HDP), qui mène actuellement une campagne atypique depuis sa cellule de prison (2).

Une autre personne qui est capable de défier le président Erdoğan aux élections présidentielles est Meral Akşener. Lorsque le Parti d’action nationaliste (Milliyetçi Hareket Partisi : MHP) s’est rallié à Erdoğan en faisant campagne pour le régime hyper-présidentiel, elle l’a quitté pour fonder le Bon Parti (İyi Parti) le 25 octobre 2017. Appelée la « dame de fer » de Turquie, elle promet de retourner au régime parlementaire, d’appliquer les standards européens en matière de liberté de la presse et de défendre l’égalité des sexes en mobilisant les femmes dans tous les domaines de la vie (3). Le Bon Parti propose d’incarner une troisième voie : bien qu’il ne puisse rallier la base électorale du HDP, il peut séduire les conservateurs qui craignent l’islamisation du pays tout en demeurant réticents à voter à gauche.

Deux grands blocs se sont constitués pour les élections législatives. Le MHP et l’AKP forment l’Alliance populaire (Cumhur İttifakı). À l’opposé, l’Alliance de la nation (Millet İttifakı) réunit le CHP, le Bon Parti, le Parti démocrate (Demokrat Parti : DP) et le Parti de la félicité (Saadet Partisi : SP). Ces alliances font débat dans la mesure où le MHP se considérait comme un parti d’opposition avant le référendum constitutionnel et son leader, Devlet Bahçeli, critiquait âprement Erdoğan. Aujourd’hui, les deux marchent  main dans la main. Du côté de l’Alliance de la nation, le rapprochement entre le SP et le CHP peut surprendre : alors que l’une des six flèches du CHP est la laïcité, le SP est de tendance islamique et a été autrefois dirigé par Necmettin Erbakan, « père spirituel » d’Erdoğan et fondateur de l’islam politique en Turquie. Les deux partis partagent pourtant la volonté de retourner au régime parlementaire. Le HDP a été exclu de cette alliance car le Bon Parti aurait craint de perdre le vote des nationalistes turcs (4).

Sources

  1. « Muharrem İnce: Benim derdim Türkiye », Hürriyet, 9 Mai 2018
  2. « Muharrem İnce Diyarbakır’da açıkladı: Kürt sorununu çözmek istiyorum », Cumhuriyet, 11 Juin 2018
  3. Site internet du Bon Parti : http://iyipartifransa.fr/notre-mission/
  4. « Seçim 2018: Muhalefetin kurduğu Millet İttifakı nasıl işleyecek? », BBC Türkçe, 7 Mai 2018
3) Nationalisme en Turquie et place de l’armée

Dans le contexte turc, le terme de « nationaliste » recouvre en réalité plusieurs dimensions. Que l’on soit de gauche ou de droite, des courants nationalistes traversent la société turque, et la lecture binaire qui oppose gauche séculariste et droite islamique ne correspond pas à la réalité. Depuis dix ans, deux évolutions parallèles ont lieu et marquent de leur empreinte la politique étrangère turque. D’un côté, le courant ulusalcılık (de ulus, formé sur la racine mongole) s’est greffé au sein des sécularistes, définissant les Turcs comme un groupe ethnique et une classe opprimée par les « impérialismes » occidentaux et les communautés non turques du pays (1). De l’autre côté, le courant milliyetçilik (formé sur la racine arabe millat) se rapproche plus de la définition française du nationalisme, et est notamment représenté par Devlet Bahçeli et le MHP. On peut donc retrouver un nationalisme aussi bien au sein du CHP (classé à gauche) qu’au sein de l’AKP (classé comme islamo-conservateur). Et ces deux courants imprègnent tant la politique que l’armée.

L’armée (ordu) occupe une place centrale dans la vie des Turcs. Tout d’abord, la conscription est obligatoire : les jeunes hommes qui ont atteint la majorité doivent nécessairement effectuer leur service militaire (askerlik). La défense nationale, loin d’être perçue comme une corvée, représente au contraire un honneur et les soldats qui meurent en martyrs (şehit) sont portés au pinacle. L’armée est également la garante de la laïcité et de l’establishment kémaliste. C’est à ce titre qu’elle est intervenue dans la politique du pays à plusieurs reprises. Le 27 mai 1960, le premier coup d’État de l’histoire de la République de Turquie, organisé par Alparslan Türkeş, avait renversé le gouvernement d’Adnan Menderes, le Premier ministre de l’époque qui était accusé d’avoir ébranlé la laïcité. La Turquie a été secouée par une succession de putschs militaires, du coup d’État de 12 septembre 1980 organisé par Kenan Evren jusqu’au mémorandum militaire du 28 février 1997, qui a précipité la démission du Premier ministre islamiste Necmettin Erbakan et qui a conduit Recep Tayyip Erdoğan, alors maire d’Istanbul, à la prison (2).

Depuis 2007, date à laquelle l’armée publie un mémorandum sur la laïcité, le président Erdoğan mène une bataille contre celle-ci, qui est accusée d’être un « État profond ». Le 12 juin 2007, une cache d’armes est découverte à Ümraniye, un district d’Istanbul. Ainsi éclate l’affaire « Ergenekon », qui conduit à l’arrestation de 588 personnes accusées de complot visant à renverser le gouvernement (3). Une seconde affaire frappe l’armée avec l’envoi au journal Taraf d’une valise contenant 500 000 pages de documents et 19 CD-ROM sur la préparation d’un éventuel coup d’État (4). Baptisée « Balyoz », cette affaire lance une seconde vague d’arrestations permettant le « nettoyage » de l’armée des kémalistes. Or, cette fois-ci, ce sont les gülenistes à l’intérieur de l’armée turque qui sont accusés de vouloir renverser le régime la nuit du 15 juillet 2016. Cette tentative de coup d’État, qualifiée par le président Erdoğan de « grâce de Dieu », a permis le passage à l’état d’urgence et à la transformation de l’armée, qui est depuis définitivement placée sous la coupe du gouvernement.

Sources

  1. BOZARSLAN, Hamit, « La nouvelle diplomatie turque ou les pièges de la puissance » in BADIE, Bertrand et VIDAL, Dominique, La cassure : l’état du monde 2013, Paris, La Découverte, 2013.
  2. « Osmanlı’dan 15 Temmuz’a Türkiye’nin darbeler tarihi », CNN Türk, 13 Juillet 2017
  3. « Dokuz soruda Ergenekon davası », BBC Türkçe, 17 Février 2013
  4. PERRIER, Guillaume, Dans la tête de Recep Tayyip Erdoğan, Paris, Actes Sud, 2018, p. 140
4) Erdoğan et Gülen, entre dérive autoritaire et ingérence politique : la genèse de la guerre fratricide

Le gouvernement Erdoğan s’est entouré de plusieurs éléments influents pour faire de l’AKP une force politique majeure en Turquie. Parmi eux, le soutien du cemaat (communauté) ou hizmet (service) représentant la néo-confrérie de Fethullah Gülen, un mouvement central dans la vie sociale et religieuse turque, s’est avéré particulièrement utile pour le gouvernement conservateur : il concentre influences politiques, religieuses et sociales.

Saïd Nursi

L’AKP appartient à la tradition de l’islam politique alors que le mouvement de Gülen relève du mysticisme musulman inspiré des idées de Saïd Nursî. Pourtant, tous les deux ont uni leurs forces dès 2002 car ils avaient des intérêts convergents(1). Si le mouvement est officiellement apolitique, il a tout de même une influence politique dans la mesure où l’objectif est de faire émerger une nouvelle élite anatolienne et conservatrice. C’est cette classe moyenne conservatrice mais favorable au développement des échanges économiques internationaux qui représente la base sociale de l’AKP et du mouvement Gülen.

Ce dernier se définit surtout par la personnalité de son leader spirituel qui rassemble des millions de sympathisants et qui s’est imposé dans les secteurs de l’économie, de l’éducation, des médias et dans les différentes administrations. Le penseur mystique prône la foi islamique comme l’esprit du capitalisme. Il dispose d’un réseau d’écoles dynamiques, qui sont présentes partout dans le monde et qui ont fortement participé au rayonnement de la Turquie.

Toutefois, des signes de fragilité et de divergence sont apparus dès le début des années 2010. Sur la scène intérieure, l’influence des gülenistes se développe au sein de la police et de la justice. Dès lors, en décembre 2013 une crise éclate suite à la révélation de la corruption de l’entourage de Recep Tayyip Erdoğan, alors Premier ministre. Avec la tentative de coup d’État du 15 juillet 2016, la rupture est totale et Fethullah Gülen est considéré par le gouvernement comme ennemi de la nation et son mouvement un « État parallèle » dorénavant qualifié d’organisation terroriste du FETÖ. Loin de se limiter au seul prédicateur auto-exilé aux États-Unis depuis 1999, ce sont tous les soutiens (proches directement ou indirectement) du mouvement qui sont pourchassés par l’appareil sécuritaire du pouvoir. À l’étranger également, le gouvernement turc tente de faire pression pour fermer les écoles proches du mouvement. Cette décision brutale cristallise les différentes relations diplomatiques bilatérales. Certains font le choix de se plier aux exigences d’Erdoğan comme le Maroc, l’Ethiopie ou le Tadjikistan, d’autres refusent de se séparer de l’enracinement social des écoles gülenistes comme le Kazakhstan et le Kirghizstan. Enfin, d’autres tentent de modifier le statut de ces écoles influentes.

    1 BALCI, Bayram, « Entre mysticisme et politique, que veut le mouvement de Fethullah Gülen en Turquie ? », Les Cahiers de l’Orient,  2017/3 (N° 127), p. 42

5) La situation des Kurdes

Les Kurdes sont estimés à environ 40 millions de personnes réparties entre la Turquie, l’Irak, l’Iran, la Syrie et la diaspora, suite au partage de l’Empire ottoman après la Première Guerre mondiale (1). Ils sont 15 à 16 millions en Turquie, majoritairement au Sud-Est. Sur le plan religieux, ils sont majoritairement sunnites, mais aussi alévis. Depuis Misak-ı Millî, le pacte national turc qui prévoyait la récupération des territoires amputés par le traité de Sèvres et la signature du traité de Lausanne en 1923, l’enjeu est de maintenir l’intégrité territoriale du pays. La constitution d’un Kurdistan en nation indépendante est donc un sujet très sensible. Pour éviter sa constitution, la jeune République kémaliste avait voulu assimiler les Kurdes en interdisant l’usage de leur langue. Cependant, la guérilla dure depuis plus de 30 ans en Turquie (2).

Un mouvement politique légal a porté l’espoir d’évolutions pacifiques dans les relations avec le pouvoir turc. Celui-ci a permis l’ouverture d’une chaîne de télévision kurde et a montré une volonté d’apaisement, notamment pour des raisons électorales. En effet, les Kurdes, qui représentent 15% des électeurs, sont un enjeu crucial des élections. Or le contexte électoral a beaucoup évolué depuis le début de l’ère de l’AKP car le parti a perdu la majorité absolue au Parlement le 7 juin 2015 : le HDP de Demirtaş a réalisé un score historique avec plus de 10% des voix, ce qui lui a permis de faire son entrée au Parlement (3).

Alors qu’un cessez-le-feu était en vigueur depuis 2013 entre le gouvernement AKP et le Parti des travailleurs du Kurdistan (Partiya Karkerên Kurdistan : PKK), un groupe terroriste et indépendantiste kurde, ce conflit est désormais entré dans un nouveau cycle. La prise de Tel Abiat en juin 2015, tout comme la bataille de Kobané sont des éléments clés dans le choix d’arrêter le développement du PKK.

Depuis la reprise des combats avec le PKK au Sud-Est du pays, les combats s’effectuent surtout dans les zones urbaines. Par exemple, Cizre, la  « ville martyre » des Kurdes, est complètement dévastée (3). Les combats urbains ont été particulièrement sanglants et se sont soldés par une défaite de la guérilla urbaine kurde. Dès lors, le gouvernement a verrouillé la solution politique kurde comme force d’opposition gouvernementale en destituant les maires des municipalités kurdes en juillet 2015. Ils ont été remplacés par des préfets ou des sous-préfets. Depuis novembre 2016, le leader charismatique du HDP, Selahattin Demirtaş, est emprisonné pour activités « terroristes » et propagande pour le PKK. C’est donc depuis sa prison qu’il tente d’incarner l’espoir de voir émerger une force politique capable de défendre les droits des populations kurdes en Turquie.

  1. BOZARSLAN, Hamit, « Chapitre préliminaire. Une question quatre réalités étatiques » in BOZARSLAN, Hamit (dir.), La question kurde. État et minorités au Moyen-Orient, Paris, Presses de Sciences Po (P.F.N.S.P.), 1997, pp. 23-57.
  2. BOZARSLAN, Hamit, Histoire de la Turquie contemporaine, Paris, Repères, 2016.
  3. https://www.theguardian.com/world/2015/jun/07/turkey-election-preliminary-results-erdogan-akp-party
  4. « Turkey Kurds: Grim reports from Cizre », BBC News, 10 Septembre 2015
6) Un traitement médiatique inégal

La Turquie figure à la 157ème place sur 180 au classement de la liberté de la presse réalisé par Reporters Sans Frontières en 2018 (1). Selon Amnesty International, au moins 180 organes de presse ont été fermés par décret exécutif depuis la tentative de putsch du 15 juillet 2016 (2). Dans un tel climat, les électeurs peuvent-ils réellement faire un choix libre et éclairé avant d’aller aux urnes ? Les médias passent sous silence les campagnes électorales de l’opposition, qui se voit exclue des journaux et de la télévision. Muharrem Ince, qui a été invité au programme télévisé « Seçime Doğru », diffusé sur la chaîne NTV, s’est indigné contre le traitement inégal des médias. Il a rappelé que la NTV avait diffusé l’intégralité des 16 réunions électorales du président Erdoğan en direct alors qu’elle n’a diffusé aucune de ses 77 réunions (3). Les critiques visent surtout la partialité de la TRT (Türkiye Radyo Televizyon Kurumu), qui est pourtant une chaîne publique percevant des taxes sur la consommation d’électricité (4). En effet, du 14 au 30 mai 2018, la TRT a accordé 67 heures 58 minutes et 56 secondes au président Erdoğan, 6 heures 43 minutes et 31 secondes à Muharrem İnce et 45 minutes au total pour tous les autres candidats (Meral Akşener, Temel Karamollaoğlu et Doğu Perinçek) à l’exception de Selahattin Demirtaş, qui est actuellement en prison (5). Au problème du traitement médiatique s’ajoute aussi la censure des réseaux sociaux où les personnes qui s’expriment « librement » sont parfois poursuivies par la justice.

Sources

  1. Site internet du Reporter Sans Frontières : https://rsf.org/fr/turquie
  2. Site internet de l’Amnesty International : https://www.amnesty.org/fr/latest/campaigns/2017/02/free-turkey-media/
  3. « Muharrem İnce canlı yayında önemli açıklamalarda bulundu », Sözcü, 9 Juin 2018
  4. « Seçime doğru adil yayın yapmayan TRT için kampanya: Vergi payı ödemek istemiyoruz », Diken, 15 Mai 2018
  5. « RTÜK’ün CHP’li üyelerinden YSK’ya resmi başvuru: TRT Genel Müdürü derhal görevden alınsın », BBC Türkçe, 1 Juin 2018
7) Erdoğan, chef de guerre

Comme nous l’avons vu plus haut, l’armée occupe une place centrale dans la vie politique turque. Elle est aussi un instrument politique déterminant à l’extérieur des frontières nationales alors même que le corps militaire est déstructuré depuis plusieurs années.

Comment est-on passé du « zéro problème avec les voisins » du hoca (professeur) Davutoğlu, qui mettait en avant la Turquie comme médiateur régional durant les années 2000, à Erdoğan gazi (chef de guerre) ?

L’année 2015 marque certainement un tournant. En effet, suite à l’attentat de Suruç en juillet, la Turquie ouvre la base militaire d’İncirlik à ses alliés de l’OTAN et annonce un virage dans sa propre action extérieure. L’État turc engage un front à sa frontière sud, le mot « guerre » resurgit et l’ennemi est clairement désigné comme étant Daech et le PKK/PYD (Partiya Yekîtiya Demokrat : Parti de l’union démocratique, considéré par les autorités turques comme la branche syrienne du PKK).

Du 24 août 2016 au 29 mars 2017 est lancée l’opération « Bouclier de l’Euphrate » (Fırat Kalkanı Harekâtı), intervention unilatérale qui signe le revirement de la politique étrangère turque. Elle est officiellement une action de politique extérieure qui a plusieurs objectifs stratégiques comme empêcher le PKK de gagner un statut politique en Syrie via l’obtention d’une unité territoriale. Dans ses opérations extérieures, la Turquie se repose sur ses forces militaires mais aussi sur des groupes de l’opposition syrienne à Bachar el-Assad comme l’Armée Syrienne Libre. Ces interventions visent à préserver le territoire national de la menace d’attentats de Daech comme de l’instauration de territoires kurdes indépendants. Elles permettent enfin d’assurer à la Turquie une place dans la compétition de puissance au Moyen-Orient tout en déstabilisant le régime syrien. Mais, le gouvernement n’a cessé d’annoncer la prise d’Afrin et de Manbij comme les prochains objectifs depuis la fin de l’opération Bouclier de l’Euphrate. Dès lors, en janvier 2018, et après négociations avec les Russes (1), la Turquie lance l’opération « Rameau d’olivier » (Zeytin Dalı Harekâtı) pour briser l’unité territoriale des YPG (Yekîneyên Parastina Gel : Unités de protection du peuple, branche armée du PYD syrien) dans le Nord de la Syrie (2). Deux mois plus tard, les forces turques et ses alliés contrôlent Afrin et sa région et annoncent l’instauration d’une zone tampon.

La projection des forces armées dans le Nord de la Syrie a été au centre des discours des derniers mois permettant ainsi d’exacerber l’élan nationaliste. De même, les chaînes de télévisions et journaux relaient quotidiennement le nombre de morts et martyrs relatifs aux actions militaires au Nord de l’Irak, notamment à Qandil. Toutes les critiques à l’égard des actions militaires extérieures sont dénoncées comme traîtrise à la nation. C’est donc logiquement qu’Erdoğan, chef de guerre, se présente comme défenseur de la patrie dans ces élections.

Toutefois, les stratégies militaires turques ne correspondent pas à celles de ses alliés ou des puissances régionales. En effet, la stratégie américaine consiste à miser sur la coalition arabo-kurde en Syrie. Défendant ses propres objectifs politiques, la Turquie décide d’intervenir unilatéralement au-delà de sa frontière en prenant le risque de se brouiller avec ses alliés. Erdoğan a fait la promesse d’une intervention à Manbij mais il doit se coordonner avec les États-Unis, qui disposent de forces spéciales sur le terrain.

  1. KARAN, Ceyda, « Afrin’in gösterdiği acıklı hal », Cumhuriyet, 17 Janvier 2018 http://www.cumhuriyet.com.tr/koseyazisi/906534/Afrin_in_gosterdigi_acikli_hal.html
  2. http://foreignpolicy.com/2018/04/05/the-meaning-of-operation-olive-branch/
8) L’intégration de la Turquie à l’Union européenne, encore un enjeu ?

Les relations entre la Turquie, les États européens et l’Union européenne sont marquées par des tensions croissantes depuis l’entrée de la Turquie dans les négociations d’adhésion à l’UE. Le statut de candidat de la Turquie fut accepté en 1999 et les négociations d’adhésions ouvertes en octobre 2005. Depuis, les relations multilatérales ne cessent de se dégrader. Deux événements majeurs ont participé à cette dégradation : l’échec du Plan Annan pour Chypre et des négociations tripartites de 2007 où la Turquie a été abandonnée par ses partenaires européens et l’évolution de la crise en Syrie, qui a rapidement montré la divergence d’intérêt entre la Turquie et les pays européens. La Commission européenne a suspendu les négociations d’adhésion en novembre 2016, quelques mois après le coup d’État manqué du 15 juillet.

Les discours politiques des dirigeants turcs comme de leurs homologues européens sont de plus en plus virulents. Les tensions étaient à leur apogée en 2017 à la veille du référendum du 16 avril. Alors que l’AKP prévoyait des meetings en Allemagne et aux Pays-Bas, le refus de ces derniers d’accueillir des ministres turcs a déclenché l’ire du président turc, qui a traité la chancelière allemande Angela Merkel de « nazie ». Côté européen, le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker a déclaré, en août 2017, « la Turquie s’éloigne à pas de géant de l’Europe » avant d’ajouter qu’ « [il] voudrait que [l’Europe se conduise] de façon à ce que les Turcs remarquent que ce sont eux, c’est-à-dire le système Erdoğan, qui rendent impossible l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne ». L’adhésion de la Turquie à l’Union européenne demeure un horizon lointain mais n’est clairement plus au centre de l’agenda de l’Union européenne ni de celui de la Turquie. La référence à l’Union européenne et les échanges bilatéraux entre la Turquie et les pays européens sont devenus pour la Turquie un enjeu de politique intérieure : l’important ne réside pas dans des solutions mais dans le message que le président envoie à ses électeurs et à ses partenaires. Longtemps mis au ban de la communauté européenne, la Turquie ne se laissera plus marcher sur les pieds par l’Union européenne et les pays qui la composent.

La relation n’est pourtant pas rompue entre la Turquie et l’Union européenne. Les deux entités jouent chacune un double jeu. Les tensions croissantes et l’arrêt des négociations ne marquent pas encore de rupture sur les phénomènes de long terme. La coopération en Méditerranée dans le cadre de l’OTAN demeure, l’arrêt des négociations d’adhésion n’implique pas l’arrêt des aides de l’instrument de pré-adhésion de l’Union européenne et le blocage des discussions concernant les chapitres ouverts ne remet pas en cause la réalisation des projets prévus. L’accord sur les réfugiés signés entre l’Union européenne et la Turquie le 18 mars 2016 a montré l’interdépendance politique et la nécessaire collaboration entre la Turquie et l’Union européenne. Certes, la position de force de la Turquie lui a permis de négocier en des termes favorables. Néanmoins, l’application de l’accord et son maintien montrent que la coopération reste un objectif pour les deux parties.

L’adhésion à l’Union européenne et les relations avec les pays européens ne sont pas des enjeux majeurs dans la campagne pour les élections présidentielles et législatives du 24 juin comme ils ont pu l’être en 2001 ou en 2017. Le sommet Turquie-Union européenne du 26 mars 2018 a été l’occasion pour le Président et le Premier ministre turcs de rappeler que l’adhésion à l’Union européenne reste un objectif pour la Turquie. Cependant, le sujet a été peu à peu éclipsé par l’annonce des élections anticipées le 18 avril. Ainsi, l’arrêt des négociations, les tensions croissantes entre la Turquie et ses partenaires européens et le recul de la question de l’adhésion dans l’agenda politique en Turquie consacrent le blocage de la situation.

9) Le « néo-ottomanisme »

Le système conçu par Atatürk dès les premières années de la République repose sur la neutralité. En effet, l’une de ses phrases les plus célèbres, « Yurtta sulh, cihanda sulh » (« Paix dans le pays, paix dans le monde »), constitue non seulement la devise du pays mais aussi le fondement de sa politique extérieure. Il s’agit de tourner la Turquie vers l’Occident, de promouvoir une intervention minimale dans les affaires du monde et de préserver le statu quo. Turgut Özal puis Ahmet Davutoğlu ont mis fin à cette doctrine, le premier en relançant la politique extérieure de la Turquie vers le Moyen-Orient et le second en théorisant une nouvelle stratégie de politique extérieure pour la Turquie. Le « Yeni Osmanılıcık » – néo-ottomanisme en français – a été développé par Ahmet Davutoğlu dans son ouvrage Stratejik derinlik La Profondeur stratégique – publié en 2001. Il y présente les potentialités géopolitiques du voisinage de la Turquie. L’islam, l’héritage de l’Empire ottoman, et la position intermédiaire de la Turquie, à cheval entre l’Asie centrale, le Moyen-Orient et l’Europe, sont autant d’atouts pour mener une politique extérieure ambitieuse. D’abord conseiller diplomatique auprès de Recep Tayyip Erdoğan puis successivement ministre des Affaires européennes, des Affaires étrangères et enfin Premier ministre, il a pu appliquer pendant plus d’une décennie sa doctrine avec plus ou moins de réussite.

Plus encore que son application concrète, l’utilisation médiatique de la doctrine néo-ottomane est impressionnante. Toute la politique de l’AKP est lue à travers le prisme du néo-ottomanisme. Si la notion n’est pas restée centrale pour le gouvernement turc, elle a eu du succès auprès de l’opposition et des commentateurs étrangers, qui l’utilisent pour analyser tant la politique extérieure que la politique intérieure du régime d’Erdoğan. D’un terme théorique, le néo-ottomanisme est devenu une arme politique brandie d’abord par l’AKP, puis appropriée et retournée par l’opposition.

Le néo-ottomanisme théorisé par Ahmet Davutoğlu reposait sur l’utilisation de la « profondeur stratégique » de la Turquie dans son voisinage. Dès l’arrivée de l’AKP au pouvoir en 2001, la Turquie normalise ses relations avec ses voisins syrien et irakien puis développe ses relations avec le Liban et la Jordanie. Le point d’orgue de ce retour au Moyen-Orient est le projet de libre-échange entre la Turquie et ces quatre pays, signé à Istanbul en 2010. Dans le même temps, la Turquie a renforcé sa présence dans la région par le biais des écoles de Fethullah Gülen d’abord puis par le développement des instituts Yunus Emre, institutions financées par l’État turc sur le modèle des Instituts Confucius chinois, ainsi que par le biais de l’aide au développement. L’évolution des crises politiques en Irak et surtout en Syrie a cependant mis en échec la politique extérieure de la Turquie dans le monde arabe.

L’autre région ciblée par la doctrine néo-ottomane est la péninsule balkanique. La présence de l’Union européenne et les tensions liées à l’éclatement de la Yougoslavie laissent peu de marge de manoeuvre à la diplomatie turque. Ainsi, au delà de relations privilégiées avec certains partenaires de la région comme la Macédoine ou le Kosovo, le principal atout de la Turquie est son aide au développement, qu’elle utilise comme un outil géopolitique. L’Agence turque de coopération et de développement (Türk İşbirliği ve Kalkınma Ajansı : TIKA), placée sous l’autorité du Premier ministre, est présente dans les Balkans et participe notamment à la rénovation de bâtiments ottomans. L’échec de la politique de la Turquie au Moyen-Orient a renforcé l’intérêt de l’AKP sur les Balkans, proches de devenir le nouvel eldorado diplomatique de l’AKP, non sans renforcer la tension entre la Turquie et l’Union européenne. Plusieurs déclarations de Recep Tayyip Erdoğan, notamment après qu’il a déclaré « le Kosovo c’est la Turquie » en octobre 2016, ont renforcé les tensions entre la Turquie et l’Europe et l’inquiétude de l’opinion publique européenne. Si ce type de verve véhémente n’est pas à prendre au premier degré – elle est en effet davantage destinée à l’électorat turc –, elle se situe dans la continuité de la pensée néo-ottomane. Plus récemment, la visite d’Erdoğan à Sarajevo en mai dernier a révélé l’importance croissante des Balkans pour l’AKP.  

10) Autres enjeux extérieurs : relations avec l’OTAN, la Russie, l’État d’Israël et la Palestine
Erdoğan et Peres à Davos.

Les relations de la Turquie avec les pays arabes sont pleines de contradictions. Certes le Moyen-Orient ne s’impose plus comme une priorité aux yeux des stratèges turcs ; le Caucase, les Balkans ou la Russie occupent la première place. Mais avec l’arrivée de l’AKP au pouvoir, Recep Tayyip Erdoğan s’est mué en un défenseur de l’oumma (la communauté des musulmans) et des Palestiniens, comme le montre le sommet extraordinaire de l’Organisation de Coopération Islamique à Istanbul le 18 mai dernier. Les déséquilibres provoqués dans la région par l’intervention américaine en Irak ont parfois conduit Turcs et Arabes à partager les mêmes intérêts, notamment face à la grande peur turque de l’irrédentisme kurde (1). Une autre dimension de leur coopération est économique, la Turquie représentant aux yeux des pays arabes un modèle de développement économique alliant islam et libéralisme. De même, dans les domaines sociétaux ou culturels, la Turquie utilise son passé ottoman pour promouvoir son image (2). Une dimension à double-tranchant puisque ce « néo-ottomanisme » de la diplomatie turque inquiète, notamment la Syrie du fait des incursions turques sur son territoire, ou encore l’Égypte, où le rapprochement récent avec le Soudan n’a pas été vu d’un bon œil. De même, la relation que le pays entretient avec l’Iran agace de nombreux pays qui craignent la montée en puissance de la république islamique.

Les relations avec le monde occidental sont elles aussi compliquées. Malgré les différends qui ont pu opposer les États-Unis et la Turquie (notamment la crise de Chypre de 1974, qui a entraîné un embargo américain sur les armes à destination de la Turquie), l’atlantisme est resté un pilier de la politique étrangère turque depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Devenue membre de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord en 1952 (l’envoi rapide de troupes turques pour soutenir les Américains en Corée ayant été bien vu par Washington), la Turquie est la clé de voûte du dispositif du front sud du Pacte. Cependant, les récents développements de la politique turque, notamment les suites de la tentative de coup d’État de 2016, ont fait s’éloigner le pays de l’OTAN. La Turquie s’est en effet vue menacée d’exclusion par John Kerry à la suite des « purges » menées par l’administration après le 16 juillet 2016. Au-delà des querelles récurrentes avec la Grèce, la Turquie a également opéré un retournement (soudain par sa violence), en décidant de s’équiper du système russe de défense aérienne S-400. En janvier dernier, l’opération « Rameau d’olivier », dirigée contre les milices kurdes syriennes soutenues par les principaux membres de l’OTAN, a jeté un nouveau froid, amplifié par l’opposition du Sénat américain à la livraison d’avions de combat F-35. Sous réserve d’un changement de gouvernement, la Turquie se rapproche peu à peu de la Russie.

La Russie et la Turquie sont toutes deux gouvernées par des dirigeants aux pouvoirs forts et personnifiés, nostalgiques de leurs empires respectifs, et dont ils se servent pour leurs ambitions. Ils ont en commun un rapport ambivalent face aux puissances occidentales, mais malgré leur opposition stratégique concernant le conflit syrien, la Turquie et la Russie ont pris conscience de leur interdépendance. Ce ne sont donc pas des ennemis mais des concurrents. La coopération économique et énergétique s’est poursuivie entre les deux pays tout au long du conflit syrien. Cependant, lorsqu’en novembre 2015 un chasseur russe est abattu par l’aviation turque, la stabilité de cette relation est rompue. C’est par pragmatisme que ces deux puissances finiront par se rapprocher à nouveau. Sur le plan économique, de nouveaux accords sont signés en avril 2017 et sur le plan diplomatique ce rapprochement avec la Russie fait partie de la nécessaire adaptation stratégique de la politique turque à l’égard du conflit syrien. Le “club d’Astana”, piloté par la Russie et qui inclut l’Iran et la Turquie (3), se situe dans cette optique, tout comme le maintien des liens avec Israël, contre qui le discours s’est fait plus ferme ces dernières années.

L’alliance historique entre Ankara et Tel Aviv (la Turquie fut le premier État à majorité musulmane à reconnaître de facto l’État d’Israël en 1949), gêne la projection d’influence turque vers le Moyen-Orient. C’est donc pour afficher son implication et son soutien au peuple palestinien que le gouvernement turc adopte une rhétorique corrosive à l’égard d’Israël. Suite à l’incident de la flottille Mavi Marmara en mai 2010, Turcs et Israéliens avaient rompu leurs relations diplomatiques. Quelques mois plus tôt, en janvier 2009 Erdoğan avait acquis une singulière popularité lorsqu’il avait exprimé sa colère contre Shimon Pérès lors du sommet de Davos. Toutefois, en raison de l’éclatement du conflit syrien et de sa persistance et face à l’intrusion de la Russie et de l’Iran, la Turquie et Israël ont dû signer un accord de réconciliation en 2016. Il est aujourd’hui mis à mal par la réaction du gouvernement turc face à la mort de plus de cent Palestiniens tués par l’armée israélienne lors de la « marche du grand retour » mi-mai 2018 et par la volonté de la Turquie de se présenter comme un leader dans la défense de la cause palestinienne (4).

Sources  

  1. MARCOU, Jean, Les relations de la Turquie avec le monde arabe [en ligne], ovipot.fr
  2. “Turquie/Monde arabe : quel rôle pour la Turquie ?” Compte rendu du séminaire international organisé à l’Ifri le 14 avril 2011
  3. EYNAUDI, Matthieu, A Astana, La redéfinition des rapports de force dans les négociations sur la Syrie, publié le 09/02/2017 sur Les clés du Moyen-Orient
  4. « Erdoğan : Nous maudissons le terrorisme d’État, la cruauté et les massacres d’Israël », Agence Anadolu, le 19/05/2018