Quand le Turc renoue avec l’Ottoman

Après une dernière livraison consacrée à l’introuvable nationalisme kurde dans les romans de Jean Rolin et alors que les élections turques se tiennent ce dimanche, gegflix revient cette semaine avec une analyse du très visible nationalisme de certaines séries turques. Ces nouvelles séries à la mode en Turquie, à rebours de l’expression d’une peur géopolitique, exaltent le passé ottoman d’un pays jeune, fondé en 1923, qui l’a dans un premier temps refoulé et tente désormais de se le réapproprier.  Comme l’a montré Pierre Ramond dans son compte-rendu de l’ouvrage de Dominique Moïsi, La Géopolitique des séries ou le triomphe de la peur, ce « triomphe de la peur » ne va pas de soi dans le monde des séries.


Par Adrien Jouteau

La Turquie est gouvernée depuis 2003 par le Parti de la justice et du développement (AKP) et son homme fort, Recep Tayyıp Erdoğan. Après un rapprochement évident avec l’Union européenne pendant ses premières années au pouvoir, celui-ci a réorienté sa diplomatie vers le monde arabe, durci l’exercice de son pouvoir et tente désormais de replacer l’islam et ses valeurs au centre de la vie politique turque. Ce développement, qualifié de « néo-ottoman » par ses détracteurs n’a cessé d’inquiéter les milieux européens. L’appui du secteur culturel à ces politiques renforce les inquiétudes des laïcs et nationalistes turcs comme des élites européennes.

L’audiovisuel, outil d’influence pour la Turquie

Depuis les années 1960 et 1970 et jusqu’à nos jours, le cinéma turc est reconnu à l’international comme un cinéma de qualité. Yılmaz Güney et Nuri Bilge Ceylan ont par exemple été récompensés au Festival de Cannes, respectivement en 1982 et en 2014. La Turquie n’est de plus pas restée en marge de l’essor des séries, caractéristique du début du XXIe siècle, et elle s’est rapidement imposée comme un des leaders mondiaux en la matière, aussi bien comme productrice que comme exportatrice. D’après Francesca Fattori[note]Francesca Fattori, « Guerre et paix sur petit écran, géopolitique des séries télévisées », Carto, n°33, p. 12 – 24.[/note], la Turquie était en 2013 le premier exportateur de séries dans le monde devant les États-Unis (36% des exportations mondiales contre 32%). Ce n’est cependant ni le succès du secteur audiovisuel turc, ni non plus son influence à l’étranger dont il sera ici question : ces deux sujets ont en effet déjà été abordés par la recherche[note]Julien Paris, « Succès et déboires des séries télévisées turques à l’international. Une influence remise en question », Hérodote, n°148 (2013), p. 156 – 170.[/note]. Nous nous intéresserons plutôt à un échantillon restreint de la production de séries et de films turcs dont le point commun est d’avoir choisi l’ère ottomane comme cadre narratif, alors même que cette période est restée marginale dans le cinéma turc jusque dans les années 2000. Elle profite néanmoins, en ce début de siècle, d’un regain d’intérêt budgétaire et populaire.

Muhteşem Yüzyıl a proposé entre 2011 et 2014 une reconstitution du règne de Soliman très centrée sur les intrigues de cour et de harem

Cette étude reposait initialement sur l’examen de trois œuvres récentes qui couvrent les six siècles d’histoire ottomane : d’un côté, les séries Payıtaht : Abdülhamid (2017, The Last Emperor en anglais), dédiée au règne du Sultan Abdülhamid II (1876-1909), et Muhteşem Yüzyıl (2011-2014, Le Siècle magnifique en français) consacrée au règne du Sultan Süleyman (1520-1566) ; de l’autre, le film Fetih 1453 (2012, Constantinople en français) qui raconte la prise de Constantinople par les Ottomans en 1453. Ces réalisations abordent chacune l’époque ottomane à travers un prisme différent :  l’exaltation de la prise de Constantinople par Mehmet II dans Fetih 1453, un regard différent sur le règne de Süleyman car concentré sur les intrigues de palais dans Muhteşem Yüzyıl et la situation d’un Empire de plus en plus faible dans Payıtaht : Abdülhamid. À ces œuvres aurait pu s’adjoindre Dirilis: Ertuğrul (Résurrection: Ertuğrul), série lancée en 2014 et souvent comparée à Game of Thrones, qui raconte l’émergence de la figure d’Ertuğrul, père d’Osman Ier, le fondateur de la dynastie ottomane.

La série Payitaht Abdülhamid est plus intéressante de ce corpus, car elle est utilisée comme une vitrine par l’actuel gouvernement turc. Elle bénéficie d’un budget largement supérieur à celui de la moyenne nationale (entre 400 000 et 1 million de livres turques par épisode, contre 250 000 TL en moyenne – 45 500 euros – pour un épisode de série turque) et d’un soutien politique important. La série est en effet produite par la société ES Film fondée en 2014 par Yusuf Esenkal et Serdar Öğretcisi, deux producteurs proches du pouvoir, et considérés comme des étoiles montantes en Turquie.

Filinta s’est imposée à partir de 2014 comme la production la plus ambitieuse dans le paysage de la production télévisuelle turque.

Leur première réalisation fut Filinta, série policière se déroulant avant Payıtaht Abdülhamid dans l’Empire ottoman. Elle a révélé les liens entre Bilal Erdoğan, troisième fils de Recep Tayıp Erdoğan, et Yusuf Esenkal. Filinta, comme Payıtaht Abdülhamid, sont diffusées sur la principale chaîne nationale publique turque, la TRT 1. S’il est difficile de connaître précisément la profondeur des liens entre le clan Erdoğan et ES Film ainsi que le montant des subventions accordées à la société de production par le pouvoir, le soutien du Président de la République de Turquie à Payıtaht Abdülhamid et à ES Film ne fait en revanche aucun doute.

Réhabiliter Abdhulhamid II ? Payıthat Abdülhamid.

Le règne d’Abdülhamid II est marqué par l’affaiblissement politique et territorial de l’Empire. Il ouvre la voie à la marginalisation politique du Sultan à partir de 1909 avant que l’Empire ottoman disparaisse suite à la guerre d’indépendance de 1919 et à la proclamation de la République en 1923. Sous son règne, l’Empire a perdu près de 20% de son territoire : dès 1878, le Traité de Berlin reconnaît l’indépendance de la Roumanie et de la Serbie tandis que les Ottomans perdent la tutelle de la Bulgarie. La Bosnie passe sous contrôle austro-hongrois et Chypre sous la coupe britannique. L’Empire a également perdu l’Égypte, la Tunisie et l’île de Rhodes avant la fin du siècle, alors que les territoires restant (Albanie, Libye, Yémen) sont sujets à plusieurs révoltes.

Sur le plan politique, Abdülhamid II a été de plus en plus contesté du fait de l’émergence du mouvement Jön Türk (Jeune Turc) à la fin du XIXe siècle. Né en réponse à l’absolutisme du sultan, ce dernier parvient en 1908 à forcer Abdülhamid II à proclamer, à nouveau, la constitution qu’il avait abrogée de fait en 1878. Un bref baroud d’honneur des militaires du rang stambouliotes, opposés aux Jön Türk et en révolte ouverte dans la capitale à partir du 31 mars 1909, conduit finalement à la destitution d’Abdülhamid II par fetva. Le décret est signé par le șeyhülislam Mehmed Ziyaeddin Efendi[note]Hamit Bozarslan, Histoire de la Turquie. De l’empire à nos jours. Paris, Tallandier, 2013[/note], mené sous contrainte au palais de Yıldız par les Jön Türk qui ont repris la main à Istanbul grâce à l’arrivée d’une “armée d’action” venue des Balkans.

Du fait de sa destitution musclée et de la faiblesse politique des sultans qui prennent sa suite, Abdülhamid II est restée, dans la mémoire collective, comme l’un des principaux responsables de la chute de l’Empire ottoman. Après sa destitution en 1909, le palais de Topkapı à Istanbul a perdu de sa superbe. Il n’abrite guère plus qu’un sultan fantoche dont le pouvoir politique est à son crépuscule. C’est là que sont arbitrées les querelles familiales et les intrigues de palais. Le pouvoir s’est quant à lui déplacé vers le Comité Union et Progrès qui dirige l’Empire jusqu’en octobre 1918. Cette période unioniste s’achève après la fuite et la démission de trois des leaders du CUP, Djemal Pacha, Enver Pacha et Talaat Pacha, à la suite de la défaite  militaire de la Triple Alliance. Le gouvernement de l’Empire ottoman passe alors sous la tutelle des vainqueurs de la Première Guerre mondiale.

Caricature française de mai 1897 présentant Abdülhamid II sous les traits du « sultan rouge »

En outre, le souvenir laissée par Abdülhamid II, notamment en Europe où de son vivant ont vécu et milité beaucoup de ses opposants, est celui d’un tyran sanguinaire. En effet, entre 1894 et 1896, le Sultan réprime violemment des insurrections des minorités, notamment des Arméniens et des chrétiens, dans l’Empire. Il y gagne le titre de Kızıl Sultan (Sultan Rouge en français). Or, on ne trouve nulle trace de ces massacres ni de cet épithète dans la série. À peine ce surnom est-il mentionné dans la presse européenne lorsque celle-ci parvient jusqu’à la Porte.

Loin de cette image noire, l’Abdülhamid II de la série apparaît comme un Sultan juste. La sélection des événements mis en scène dans la série relève de la tentative de réhabilitation. Certes, les musulmans de l’Empire – et surtout hors de l’Empire – ont sa priorité du fait de son titre de Calife mais il fait rarement la différence entre les Turcs et les non-Turcs. Tous ses sujets sont présentés comme égaux. Il est bon, droit, rigoureux, parfois sévère mais toujours juste : en somme, un Sultan presque parfait. La ressemblance entre l’acteur Bülent Inal et le personnage qu’il joue est loin d’être frappante mais l’effet est bel est bien présent et la réhabilitation réussie.

Le rail, objet géopolitique

La série commence en 1896, vingt ans après l’accession au trône d’Abdülhamid II. Elle est centrée sur la construction du Chemin de fer du Hedjaz, voie ferroviaire qui relie Istanbul à Médine. Cette voie ferrée est présentée comme un enjeu central pour l’Empire ottoman puisqu’elle permettrait de relier la capitale ottomane à Médine en moins d’une semaine, contre plusieurs au moment où commence la série. La question religieuse se double d’un enjeu politique : en tant que Calife, le Sultan se donne pour devoir d’améliorer les conditions de pèlerinage de ses sujets stambouliotes mais aussi de tous ceux situés le long de la ligne en Syrie, en Palestine et dans le Hedjaz.

L’intrigue débute lors des négociations entre les Empires britannique et ottoman pour la construction de la ligne. Le premier enjeu est de déterminer où passera la voie ferrée entre le Sud-Est de la Turquie et la Palestine. La traversée de la Syrie et ses multiples populations est immédiatement présentée comme un problème par la Porte qui croit y déceler une manipulation des Britanniques. Ces tensions préfigurent la trahison des populations arabes vis-à-vis de leur Calife et Sultan lors de la Première Guerre mondiale.

A gauche, Abdülhamid en 1867 avant son accession au sultanat. A droite, affiche promotionnelle de la série Payıtaht Abdülhamid

Saisir l’usage du terme de trahison est cruciale pour comprendre l’histoire de la Turquie. Le kémalisme – et le nationalisme turc – s’est en effet construit avec cette image de l’Arabe « traître » au califat, image héritée de la « trahison »[note]Étienne Copeaux, Espaces et temps de la nation turque, analyse d’une historiographie nationaliste, 1931-1993. Paris, Editions du CNRS, 2000[/note] des populations arabes en 1916 qui ont rejoint les troupes britanniques contre l’Empire ottoman. Elle explique la faiblesse des relations diplomatiques entre la Turquie et ses voisins arabes de la fin de la Première Guerre mondiale jusqu’à la nomination de Turgut Özal au poste de Premier ministre (1983-1989) suite à la victoire de son parti aux élections législatives. L’infidélité des populations arabes vis-à-vis de la Porte et leur potentiel de sédition est devenu un poncif dans les analyses de la période[note]Ibid.[/note].

La stratégie britannique prévoit également la fin de l’Empire ottoman à moyen terme. Le Sultan découvre un projet de démantèlement de l’Empire. Ce projet matérialise les grandes peurs ottomanes du XIXe siècle, incarnées par les mégalies balkaniques et l’indépendance du Moyen-Orient. Le document britannique prévoit un État israélien, la réalisation des mégalies bulgare (jusqu’à Istanbul), grecque (intégration de la Macédoine, du sud de la Thrace, des îles égéennes et de l’arrière pays smyrniote – la Ionie antique – ), serbe et arménienne ainsi que les indépendances de la Macédoine, de la Tunisie, de la Syrie, de l’Irak et de Chypre.

Il ne mentionne pas en revanche un éventuel État kurde. Pour des raisons historiques d’abord : le règne d’Abdülhamid II est marqué par la fidélité des Kurdes, chargés du contrôle de l’Est du pays et aux prises avec les Russes et certains contingents arméniens. Ensuite pour des raisons politiques : l’évocation d’un indépendantisme kurde et la proposition d’un État kurde ne pourrait être toléré ni mis en avant par la télévision d’État turque.

Au delà de la définition du trajet, une autre conspiration menée par les Britanniques et relayée au sein de l’appareil d’État ottoman menace la personne du Sultan et l’Empire. Elle implique Theodor Herzl, un des principaux théoriciens du sionisme de la fin du XIXe siècle dont l’objectif est la création d’un État juif en Palestine. Ce dernier rencontre d’ailleurs le Sultan lors d’une des scènes fortes de la série à l’occasion d’un entretien au palais. Il lui offre de racheter les terres palestiniennes.  La proposition de Theodor Herzl suscite l’ire du Sultan qui refuse de voir sa « nation, qui a sacrifié [ses] fils pour la protection de ce territoire », en être ainsi amputée. Le suspense, surjoué par les acteurs et gâché par une réalisation indélicate, est palpable lorsque Theodor Herzl demande au sultan de lui céder une partie du territoire de son empire pour constituer un territoire autonome juif à Jérusalem. Cette scène teintée d’antisémitisme et de nationalisme renforce l’idée de la conspiration européenne contre l’Empire afin de l’affaiblir.  

La série avance donc l’argument nationaliste pour justifier la défense de la Palestine. Or l’Empire ottoman n’est pas un empire national. Ce n’est même pas un empire religieux malgré le titre de Calife du Sultan puisqu’il intègre plusieurs minorités chrétiennes. Parler d’une nation « ottomane » à l’époque d’Abdülhamid II ne fait donc pas sens face à la réalité d’un empire qui s’est désagrégé territorialement et dont la composition ethnique a souvent justifié pogroms, massacres, crimes de guerre, voire génocide. L’usage du terme révèle en revanche l’importance accordée aujourd’hui encore à l’unité politique et à la volonté de lutter contre la désintégration de l’Empire. Il correspond également à l’idée que la Turquie de 2018 se fait d’elle-même : celle d’une autorité sur le monde arabo-musulman ou au moins d’une légitimité à parler en son nom. L’idée d’une Turquie protectrice et impliquée au Moyen-Orient est depuis plusieurs années l’un des chevaux de bataille de la diplomatie turque. Le discours tenu par Abdülhamid II dans la série Payıtaht Abdülhamid renvoie à la position actuelle de la Turquie, un moyen de réhabiliter le rôle du pays au Moyen-Orient.

Abdülhamid II, père d’Erdoğan ?

La série intègre plusieurs éléments qui ont structuré la géopolitique de l’Empire ottoman et structurent encore celle de la Turquie. D’abord, la théorie d’une conspiration extérieure destinée à déstabiliser, voire à condamner l’existence du pays. La rhétorique conspirationniste est souvent utilisée par les pays héritiers des grands empires comme la Russie ou la Turquie qui développent des revendications régionales voire mondiales. Ne pouvant atteindre la puissance géopolitique des pays européens et surtout des Etats-Unis, ces pays justifient en partie leur incapacité à atteindre leurs ambitions par l’ingérence de ces puissances. Cette idée a fait date en Turquie. Le “syndrome de Sèvres” est l’expression de la peur géopolitique du démembrement de la Turquie. Le traité de Sèvres, signé en 1919, divise l’Anatolie entre les vainqueurs – Grèce, Royaume-Uni, Italie, France – octroie le nord-est du pays à un nouvel État arménien et propose la possibilité d’un État kurde. La Turquie ne conserve qu’une faible partie de l’Anatolie centrale. Si ce traité n’a jamais été appliqué, il a marqué les représentations turques[note]Dorothée Schmid, « Turquie : le syndrome de Sèvres, ou la guerre qui n’en finit pas », Politique étrangère, 1/2014), p. 199-213[/note]. Aujourd’hui Vladimir Poutine et surtout Recep Tayyıp Erdoğan ne cessent d’invoquer l’immiscion des pays européens ou des Etats-Unis dans leurs affaires intérieures afin de les affaiblir[note] Nefes, Türkay Salim : « The impacts of the Turkish government’s conspiratorial framing of the Gezi Park protests », Social Movement Studies, 2017, 16:5, p. 610-622 propose une analyse de la rhétorique complotiste du gouvernement turc dans le cadre particulier des protestations de 2013[/note]. Ils opposent ainsi dans un conflit binaire la nation unie – à saisir ici dans sa conception française – aux ennemis extérieurs et à leurs soutiens en Turquie et en Russie.

Le mythe de la conspiration internationale est né dès le XIXe siècle dans l’Empire ottoman. Il est alimenté par la guerre d’indépendance grecque, soutenue par une alliance des royaumes européens, par les pertes de territoires successives dans les Balkans et en Afrique du Nord puis par les ambitions européennes dans l’Empire ottoman (Moyen-Orient et Afrique du Nord). La conspiration internationale s’appuierait sur des relais au sein des pays ciblés. Les chrétiens, puis les Arméniens ont joué ce rôle au sein de l’Empire ottoman. Payıtaht Abdülhamid ajoute une influence européenne au sein même du mouvement Jön Türk dont est issu le Comité Union et Progrès. Le prince Sabahattın, neveu du sultan et intellectuel membre du courant libéral, en est l’incarnation. Plus récemment cette cinquième colonne a été incarnée par les Kurdes et surtout par les partisans de Fethüllah Gülen depuis la scission politique entre ce dernier et Recep Tayyıp Erdoğan à la fin des années 2000.

Osons la comparaison entre Abdülhamid II, Louis XVI et Nicolas II, tous trois derniers symboles d’une ère révolue et éjectés du trône. Tous trois représentent l’incapacité d’une élite à réformer les institutions d’un État, préférant les œillères à la plume jusqu’à la poudre et une révolution qui les écarta du pouvoir. Tous trois furent les derniers dirigeants d’un ancien régime et leur chute marquent la difficile entrée de leur pays dans la modernité. Pourquoi alors réhabiliter une telle figure ? D’abord parce que, à des échelles différentes, Nicolas II et Louis XVI ont tous deux été plus ou moins réhabilités. La construction de la mémoire des États passe aussi par la réhabilitation de leur dernier souverain d’ancien régime.

Le cas d’Abdülhamid II est plus spécifique. Recep Tayyıp Erdoğan a trouvé en lui un modèle politique : l’AKP le considère en coulisse comme le « Grand Sultan »[note]Guillaume Perrier, Dans la tête de Recep Tayyıp Erdoğan. Solin / Actes Sud, 2018[/note] qui lutte, comme lui, contre les forces évoquées ci-dessus. Guillaume Perrier évoque sa piété, son combat contre l’ingérence des puissances européennes, sa stratégie panislamiste et sa volonté de considérer les populations musulmanes de l’Empire et enfin sa lutte contre la démocratisation du régime impérial, facteur d’affaiblissement. Les deux dirigeants « ont été accusés d’être des despotes par l’Occident, qui, derrière des exigences de réformes, travaille en réalité à l’affaiblissement de l’État turc » (Perrier, 2017). Une prise de recul permet de replacer Recep Tayyıp Erdoğan dans la continuité d’Abdülhamid II et de Mustafa Kemal. Lorsque Mustafa Kemal met fin au sultanat, fait de la Turquie une République et abolit le califat, il s’inscrit dans la continuité du Comité Union et Progrès qui a affaibli puis destitué Abdülhamid II. Recep Tayyıp Erdoğan tente de mettre fin à ce qu’il appelle « la parenthèse républicaine » et au tropisme européen et de détruire les symboles kémalistes. Il ne s’agit pas de rétablir l’Empire mais de faire de la Turquie une République héritière de l’Empire ottoman. La célébration du centenaire de la République en 2023 est considérée par le président turc comme l’occasion de clôturer cette parenthèse et de fonder une nouvelle Turquie.

La question juive est le dernier enjeu géopolitique visible dans Payıtaht Abdülhamid. La création d’un État juif jalonne les discussions autour de l’établissement du rail du Hedjaz et fait partie des fondements de la conspiration menée par les Britanniques. Abdülhamid II évoque la volonté cachée des Juifs de créer un État « du Nil à l’Euphrate », poncif des discours antisémites musulmans et ottomans. La Turquie républicaine a entretenu des relations ambigües avec Israël depuis sa création au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. En tant que membres du bloc atlantiste, les relations entre les deux ont longtemps été privilégiées, y compris lors des conflits qui ont opposé Israël à ses voisins arabes.

L’arrivée de l’AKP au pouvoir en 2003 n’a pas modifié les relations israélo-turques avant 2009 et l’épisode du Mavi Marmara, bateau envoyé par la Turquie à Gaza afin de porter assistance aux populations palestiniennes victimes du blocus de Gaza. Arraisonnés par les patrouilles de Tsahal, dix membres d’équipage turcs du Mavi Marmara, sont tués. Cet épisode entraîne la première rupture diplomatique entre Israël et la Turquie. Malgré la normalisation des relations entre les deux pays en juin 2016, les relations entre les chefs d’États restent tendues comme l’ont montré les réactions de la Turquie au déplacement de l’ambassade des Etats-Unis en Israël de Tel-Aviv à Jérusalem. L’antisémitisme assumé d’une série louant la grandeur d’Abdülhamid II s’inscrit dans l’affaiblissement des relations israélo-turques et le renouveau de la religion musulmane dans la politique de l’AKP.  

Néo-ottomanisme ? Ottomania ? Effet de mode ?

Le néo-ottomanisme est une critique politique de la théorie de relations internationales développée par Ahmet Davutoğlu, ancien conseiller diplomatique de Recep Tayyıp Erdoğan, Ministre des Affaires étrangères et Premier ministre de Turquie. Sa théorie, qu’il appelle « zéro problèmes avec les voisins », est expliquée dans son livre théorique Stratejik Derinlik (Profondeur stratégique en français). Elle consiste à relancer la diplomatie turque dans le monde arabe tout en conservant des liens privilégiés avec l’Union européenne, le Caucase et l’Asie centrale afin de profiter de la position géographique de la Turquie. Dans les faits cette politique a principalement ciblé les anciens espaces ottomans en misant sur la culture et l’héritage ottoman. Plus qu’une simple lubie, cette « Ottomania » selon les termes de Guillaume Perrier ne correspond pas pour autant à un « néo-ottomanisme », expression vague qui satisfait principalement les critiques de l’AKP mais n’informe ni sur les intentions des politiques menées ni sur les politiques elles-mêmes.

L’AKP et Recep Tayyıp Erdoğan se sont saisis d’un vide que le kémalisme n’a pas réussi à combler : intégrer l’héritage d’un Empire millénaire à une République. Mustapha Kemal a tenté d’arrimer la Turquie à l’Europe. C’était le but de ses grandes réformes. La stagnation politique, le rôle des militaires et les crises politiques qui se sont succédé dans la deuxième moitié du XXe siècle sont loin de l’avoir favorisé. Au contraire, la Turquie est restée à la marge de l’Europe et de l’Union européenne qui a repoussé son intégration puis les négociations d’adhésion depuis 1971 à 2005. L’ottomania est le contrecoup du balancement politique d’un pays qui n’est pas parvenu à concilier son héritage impérial ottoman et l’influence de l’Europe. Le développement de l’ottomania dans les secteurs culturels notamment cinématographiques est une des caractéristiques de la force de ce mouvement. Elle penche soit vers la propagande (Fetih 1453, Payıtaht Abdülhamid II) soit vers un effet de mode (Muhteşem Yuzyıl).

Pourtant il n’y a pas dans les politiques culturelles et extérieures de la Turquie une volonté de désarrimer la Turquie de l’Europe et d’en refaire une puissance autonome. Le ton du président et des ministres turcs peut être véhément et agressif mais il n’a jamais eu vocation à rompre tout dialogue avec l’Europe. Au contraire le président turc articule son dialogue autour de trois cibles principales : l’Europe, le monde musulman et l’électorat intérieur. Non sans monter les uns (le monde musulman et/ou sa propre population) contre les autres, incarnés par l’Europe.

Des oeuvres au service de la diplomatie

La réhabilitation culturelle de l’Empire ottoman est aussi un outil de politique extérieure dont les cibles sont, sans surprise, les anciens territoires ottomans des Balkans et du monde arabe. Les séries Payıtaht Abdülhamid et Muhteşem Yuzyıl s’exportent néanmoins au delà de ces espaces et touchent l’Europe centrale, les espaces post-soviétiques et l’Afrique. Assumer son passé est pour la Turquie un moyen de justifier sa diplomatie et de se présenter comme l’héritière de l’Empire ottoman. Le succès de ces séries leur a permis de s’exporter dans plus de quarante pays. Il ne s’agit pas d’une révolution. Les soap opéras turcs n’ont pas attendu l’arrivée de l’ottomania pour s’imposer dans les paysages audiovisuels est-européen, arabe et post-soviétique.

La nouveauté consiste en la concordance d’un projet politique d’affirmation régionale de la Turquie et des sujets et thématiques évoqués par les œuvres. A l’occasion d’un colloque dédié à Abdülhamid II et organisé à Istanbul en février 2018, Recep Tayıp Erdoğan a déclaré son souhait de voir la série s’exporter davantage à l’étranger. Les réseaux sociaux participent également au relais de ces séries, à tout le moins d’extraits, qui renforcent les discours de l’AKP. L’extrait de Payıtaht Abdülhamid, partagé plus haut, en est un exemple. Partagé (et traduit) par le groupe Facebook Turquie En FORCE, nom éloquent s’il en est, cet extrait renforce l’adhésion du public ciblé au discours de l’AKP. Il suffit de voir la teneur des commentaires pour juger des effets de ces extraits sur les populations, qu’elles soient ou non d’origine turque. De ce point de vue l’outil cinématographique comme moyen de réhabilitation et de diffusion des représentations politiques et géopolitiques fonctionneScreenshot 2017-08-24 23.44.37