Le féminisme s’empare des rues et du débat public chiliens

Après avoir présenté les tenants et les aboutissants du débat argentin sur la légalisation de l’avortement la semaine passée, le GEG Amérique latine analyse ce mardi un autre phénomène sud-américain où se conjuguent questions de genre et remise en cause des structures sociales. En effet, depuis avril dernier, des manifestations et occupations sont menées, à l’échelle de tout le Chili, par des étudiantes protestant contre le sexisme de l’enseignement supérieur et l’impunité des harceleurs agissant dans les universités. Si elles s’inscrivent dans un mouvement plus large de protestation étudiante au Chili, qui depuis 2011 s’érige épisodiquement contre les inégalités d’un système éducatif payant et privé, Francisca Corona Ravest souligne cependant que les revendications de 2018 dépassent largement le seul cadre universitaire et que le caractère ouvertement féministe du mouvement constitue une grande nouveauté : il pourrait même signifier l’avènement de la « troisième vague » féministe chilienne. 

La version espagnole de l’article est disponible ici.


par Francisca CORONA RAVEST

Le Chili vit aujourd’hui des événements inédits. En effet, malgré la prise de conscience progressive au sein de la société chilienne de l’existence des inégalités homme-femme, du sexisme, du machisme et de la violence envers les femmes, le constat n’avait jamais vraiment dépassé la sphère privée. Les manifestations des étudiantes dans l’ensemble du pays ont contribué à amener la question des droits de la femme au cœur de l’actualité et du débat public. Un débat nécessaire puisque, selon l’enquête nº 227 de Plaza Pública-CADEM, un institut qui enquête hebdomadairement sur des sujets d’intérêt public, 77% des personnes interrogées considèrent que le Chili est un pays machiste. De la même façon, pour la presse étrangère, et notamment européenne, le Chili demeure un pays « où les droits des femmes sont bafoués ». Cette image s’est vue confirmée lorsqu’en décembre 2016 le Ministre de l’Économie a reçu une poupée gonflable comme cadeau de Noël de la part de l’Association d’Exportateurs de Produits Manufacturés et de Services (Asexma) « pour stimuler l’économie », d’après le message glissé dans la bouche de la poupée.

Jusqu’à très récemment, le Chili faisait partie des rares pays au monde où l’avortement était interdit dans la totalité des cas, sans exceptions. Ce n’est qu’en août 2017, après vingt-huit ans de propositions législatives et d’interdiction, que le Congrès a approuvé la loi qui dépénalise partiellement l’interruption volontaire de grossesse (IVG) dans trois cas de figure : le viol, le risque pour la vie de la mère et la non-viabilité du fœtus. De même, ce n’est qu’en mai 2004 que le pays a légalisé officiellement le divorce, lorsqu’il a pour la première fois adopté une loi sur celui-ci.

S’il n’est pas nouveau de constater le machisme enraciné dans la société chilienne, ou de débattre et de militer, depuis la fin de la dictature de Augusto Pinochet en 1990, en faveur de la reconquête des droits individuels et collectifs longtemps réduits longtemps, la vague de contestations menées par les étudiantes des différentes universités chiliennes qui s’est formée au cours des dernières semaines en est une. Ce mouvement a fait irruption avec une force et une ampleur inattendues et il agite le pays depuis la fin du mois d’avril. Les étudiantes dénoncent les abus sexuels au sein des établissements universitaires et exigent la réforme d’un modèle d’éducation jugé sexiste et la fin des inégalités homme/femme qui traversent ce milieu, ainsi que la mise en place de protocoles visant à protéger les victimes et à sanctionner les agresseurs.

Le point de départ du mouvement a vu le jour le mardi 17 avril 2018. À cette date, à l’Université Australe de Valdivia – à 850 kilomètres de Santiago, la capitale du pays – des étudiantes ont décidé d’occuper les locaux de l’université après avoir appris qu’un enseignant accusé de harcèlement allait bénéficier d’une importante prime de licenciement. Ces étudiantes ont été les premières à se mobiliser ; ensuite, au cours du mois de mai, d’autres universités, ainsi que des lycées, ont adhéré au mouvement. Un mois plus tard, le 16 mai 2018, une manifestation historique contre la violence machiste a rassemblé plus de 150 000 personnes à Santiago, et plus de 200 000 personnes à travers tout le pays. Fin mai, vingt-quatre universités étaient en grève et vingt-six étaient occupées, alors que de plus en plus de lycées tout au long du pays rejoignaient la mobilisation pour dénoncer haut et fort les abus sexuels et en finir avec l’indifférence.

Cette vague féministe ne touche pas uniquement le Chili mais s’inscrit dans une dynamique mondiale : si les inégalités homme/femme et les violences sexistes semblent faire fi des frontières et ne pas faire la différence entre les pays développés et ceux en voie de développement, ou entre les classes sociales privilégiées et défavorisées, elles s’inscrivent de manière significative dans chaque territoire, notamment en Amérique latine.

L’affaire Harvey Weinstein, point de départ du mouvement #MeToo, ainsi que l’affaire La Manada en Espagne, ont marqué la scène internationale ces derniers mois en dévoilant l’étendue des abus sexuels, l’ampleur du machisme, la force des mouvements féministes ainsi que le rôle clé des réseaux sociaux à travers les hashtags #YoSiTeCreo (« Moi, je te crois ») et #NoEsNo (« Non, c’est non »). Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ce ne sont pas ces deux affaires qui ont donné lieu aux occupations et aux mouvements féministes au Chili et dans l’ensemble de la région. Si le contexte global et le contexte régional sont complémentaires, et si les mobilisations mondiales contribuent à accroître l’attention sur les abus et les violences faites aux femmes, les manifestations contre les violences de genre et les « féminicides » en Amérique latine datent d’avant et présentent des spécificités propres à chaque pays. Dans le cas du Chili, cette nouvelle vague féministe est unique et ne se réduit pas au contexte des abus sexuels ; elle s’inscrit dans la nécessité d’un changement structurel, politique, culturel et social. Pour certains spécialistes, tels que María José Cumplido, historienne de la Bibliothèque Nationale du Chili, il s’agit de la révolution la plus importante du mouvement féministe chilien des quarante dernières années.

Comment le mouvement féministe chilien s’insère-t-il dans cette nouvelle vague féministe ? Pourquoi ce phénomène singulier a-t-il lieu au Chili et pas ailleurs ?

  1. QUELS DROITS ET QUELLES LIBERTÉS DANS UN PAYS CONSERVATEUR ?

Ce n’est pas une coïncidence que les manifestations féministes étudiantes se produisent au Chili. Elles sont dues à de multiples facteurs, mais principalement, à la culture patriarcale et aux pratiques machistes qui sont ancrées dans la société, dans les institutions et dans l’État chiliens. Pour bien comprendre cette relation de cause à effet, il est nécessaire de comprendre premièrement comment le mouvement féministe est né et s’est développé dans le pays.

Tour à tour leader étudiant, avocate, femme politique et fondatrice en 1935 du MEMCH pour « l’émancipation économique, biologique et politique » des femmes, Elena Caffarena (1903 – 2003) est une figure majeure de la vie politique chilienne au XXe siècle.

Le mouvement féministe au Chili n’est pas récent. Le début de la lutte pour l’attribution des droits civiques et politiques aux femmes, remonte au début du XXe siècle, période durant laquelle un groupe de femmes, dont l’avocate et juriste Elena Caffarena, fonde le Mouvement pour l’émancipation des femmes du Chili (MEMCH), une organisation non gouvernementale et transversale qui cherche à contribuer à l’égalité des droits des femmes dans la société.

De 1900 à 1950, l’histoire des droits des femmes chiliennes s’inscrit dans un processus d’émancipation féminine, qui correspond à leur entrée progressive dans le monde du travail et à leur participation de plus en plus active dans la vie politique, laissant ainsi de côté l’idée selon laquelle la femme devait rester à la maison. À cette époque, lorsqu’une femme se mariait, elle était sous l’autorité de son époux et, lorsqu’elle travaillait, elle n’avait pas le droit de disposer de son salaire. Dans le domaine éducatif, les femmes n’avaient pas non plus de libertés. Ce n’est qu’en 1913, lorsque de l’approbation du décret Amunategui, que les femmes ont eu la possibilité d’aller à l’université. Cependant, l’éducation a continué d’être réservée principalement aux hommes, et c’est dans le but d’améliorer leur propre situation et de démocratiser la société que les premiers mouvements féministes organisés sont apparus dans le nord du pays. Bien que le Chili soit reconnu comme pionnier dans la formation professionnelle des femmes, la réalité est qu’elles n’étaient pas appréciées par l’opinion publique.

Ces mouvements ont continué à se développer : la conférencière féministe espagnole Belén de Sárraga, lors de sa visite au pays en 1913, a révolutionné le regard porté sur ces mouvements chiliens et sur les femmes, en invitant ces dernières à devenir des « libres penseuses » ; elle reste aujourd’hui une des principales figures de référence pour le féminisme chilien.

Ensuite, le Chili et le monde ont connu trois vagues féministes. Pour Teresa Valdés, sociologue et coordinatrice de l’Observatoire Género y Equidad, quand on parle de « vagues féministes », il s’agit des « moments de demandes clés pour l’ensemble de la société avec un impact visible ». Dans la lignée de cette définition, on considère que la première vague a eu lieu entre le milieu du XIXe siècle et le début du XXe avec le combat pour l’obtention du droit de vote : l’objectif principal des femmes était de parvenir à l’égalité en matière de citoyenneté, de réussir à exister en tant que femme et en tant que citoyenne. Cette vague a manifesté sa force au Chili en 1949, avec la participation clé de Elena Caffarena et du MEMCH, lors de la promulgation de la loi du Suffrage Universel des Femmes, loi par ailleurs marquée par son caractère fortement élitiste.

La deuxième vague féministe se déroule pendant les années 1960, dans la période d’après-guerre et dans le contexte de la libération sexuelle des femmes. Elle est concrétisée par l’accès aux méthodes contraceptives. Toutefois, cette deuxième vague, et tout ce qu’elle a impliqué, a du mal à s’implanter au Chili, qui se trouve, entre 1973 et 1990, sous la dictature d’Augusto Pinochet. Elle n’atteint véritablement le pays que dans les années 1980. Elle a été essentiellement axée sur la participation citoyenne dans la sphère politique, en réaction à la restriction des libertés individuelles et collectives qui durait depuis des années. Malgré l’obtention du droit de vote, les Chiliennes avaient souvent été réduites à leur rôle de mère et de femme au foyer sous le régime de Pinochet. Les politiques sociales bloquaient leur insertion sociale et politique tandis que l’éducation était définie par une politique sexiste de militarisation qui excluait les femmes. Elles étaient également victimes de meurtres, de tortures, de viols, d’abus et d’emprisonnements. Ce contexte ne fit que renforcer les mouvements féministes en faveur de la démocratie, du mouvement du « NON ». L’ère post-Pinochet a été marquée par la participation active et massive des femmes : elle a permis la promulgation de la Loi contre la violence domestique (1995), l’interdiction de faire passer des tests de grossesse avant l’embauche (1998), la légalisation du divorce (2004) malgré la forte opposition à la loi de la part de l’Église catholique et l’autorisation de la pilule du lendemain (2007), qui reste encore assez chère par rapport au salaire minimum, et donc réservée surtout aux femmes aisées.

Le retard de l’État chilien lorsqu’il s’agit de prendre des mesures et d’assurer les droits des femmes est souligné par Amnesty International dans un rapport de 2016 sur les violences faites aux femmes. Selon l’ONG, « la violence de genre en Amérique latine a acquis le statut de violence institutionnelle envers les femmes ». S’il faut reconnaître qu’il y a eu des avancées grâce à la création du Ministère de la Femme et de l’Égalité des Genres sous le deuxième mandat de Michelle Bachelet (la seule femme à avoir été Présidente de la République au Chili), les structures étatiques chiliennes permettent, ou du moins tolèrent, l’inégalité et la discrimination liées au genre ainsi que les violences envers les femmes de par le manque de lois et de mesures visant à protéger les femmes et à assurer leurs droits et leur égalité vis-à-vis de leurs pairs masculins.

La troisième vague féministe est celle que nous connaissons actuellement, et qui s’inscrit également dans un contexte mondial.

2. UNE NOUVELLE VAGUE TRANSVERSALE  

La troisième vague féministe au Chili s’inscrit, à la fois, dans un contexte régional et mondial. Le premier précède le second. En 2016, suite à la répudiation du viol et de l’assassinat d’une jeune femme de la ville de Rosario, en Argentine, le mouvement #NiUnaMenos (« Pas une de moins ») a été créé. L’Amérique latine reste le continent où les femmes souffrent le plus des violences de genre, et les taux de féminicides restent dans cette région parmi les plus élevés au monde, malgré les réglementations en vigueur dans la plupart des pays, d’après l’ONU et le PNUD (2017). La Commission Économique pour l’Amérique Latine et les Caraïbes (CEPAL) a relevé en 2016 qu’en moyenne, au moins 12 femmes meurent chaque jour en Amérique latine en raison de leur genre. À l’échelle mondiale, une femme sur trois souffre de violences physiques ou sexuelles. Il s’agit d’un phénomène social, politique et culturel, qui n’a pas été abordé jusqu’à présent comme il devrait l’être.

Pendant le premier mandat de S. Pinera (2010 – 2014), un mouvement étudiant de grande ampleur avait eu lieu en 2011 au Chili contre la marchandisation de l’enseignement supérieur.

En outre, cette troisième vague a une nouvelle composante: la puissance des réseaux sociaux. Bien que les étudiants se soient déjà mobilisés à deux reprises en 2006, lors de la Révolution des Pingouins, et en 2011 pour demander une éducation gratuite et de qualité, c’est grâce aux témoignages et aux appels faits à travers les différents réseaux sociaux utilisés par les étudiantes que les revendications actuelles, centrées sur la lutte contre les violences faites aux femmes, ont pris une telle ampleur.

Ce que les étudiantes exigent aujourd’hui ne se réduit pas à l’obtention d’une égalité juridique entre les femmes et les hommes. Les revendications dépassent largement ce que décrivent par certains médias internationaux. Les étudiantes visent aussi l’obtention d’un sentiment de protection et de respect de la part de l’État chilien, des institutions et de la société. Elles demandent un changement structurel, un changement de paradigme et un changement dans la société. Cette revendication ne les concerne pas elles seulement, dans leur qualité d’étudiantes : elle est aussi faite au nom de l’ensemble des femmes chiliennes.

Bien que chaque université ou lycée ait ses propres demandes, les étudiantes exigent de façon générale :

  • La création de protocoles à appliquer en cas de harcèlement et d’abus sexuel, y compris des sanctions pour les coupables à mettre en place dans toutes les universités
  • La parité dans les postes à responsabilité au sein des universités et l’élimination des écarts de salaire entre les fonctionnaires.
  • Une éducation non sexiste avec une perspective de genre où les femmes ne seront pas sous-estimées, qui passerait par la création de quotas dans les cursus présentant un déficit de quorum féminin.
  • La reconnaissance de l’identité de genre des étudiants et des fonctionnaires.
  • L’établissement d’une commission d’accompagnement psychologique pour les victimes des violences de genre.
  • Une féminisation de l’éducation et des enseignements par l’introduction de problématiques de genre dans chaque spécialité ou par la mise en place d’ateliers obligatoires sur l’égalité.

Ce qui est intéressant, c’est qu’actuellement, au Chili, il existe une loi qui interdit le harcèlement dans les lieux de travail, mais pas dans les universités, qui restent encore des espaces très conservateurs. Le harcèlement et l’abus sexuel ne sont pas conçus comme des délits, puisque les universités ne sont pas obligées d’avoir des protocoles. Ils ne sont pas adoptés dans la plupart des établissements, et lorsqu’ils le sont, ils s’avèrent être inefficaces et méconnus par la communauté étudiante et par les professeurs. Nulle institution n’est destinée à prendre en charge les victimes, ce qui laisse trop souvent ces agressions impunies et réduites au silence.

Dans la Faculté de Droit de l’Université du Chili, l’une des plus prestigieuses du pays, cela fait plus de huit mois qu’une étudiante a dénoncé l’ancien président du Tribunal Constitutionnel, professeur de l’établissement, pour harcèlement sexuel sur son lieu de travail, et le cas n’a toujours pas été résolu. Les fondements de ce problème résident dans le fait que ce genre d’agressions sont intériorisées par la société chilienne, et ne sont pas considérées comme des délits ou des crimes, principalement à cause d’une absence de lois concernant les établissements éducatifs, au sein desquels ces actes bénéficient d’une indifférence presque endémique. Au Chili, alors que 2,5 millions de femmes ont été victimes de violences, seulement 4% d’entre elles portent plainte ou demandent de l’aide, selon les chiffres du gouvernement.

Le cœur du problème réside dans la structure même des institutions étatiques. Ce n’est pas un pur hasard si le mouvement a commencé avec la mobilisation des étudiants, qui jouent un rôle clef dans les revendications sociales depuis 2006. Pour Sandra Palestro, historienne chilienne et l’une des principales chercheuses sur le sexisme dans l’éducation, le Chili et ses étudiants vivent une période cruciale, marquée depuis quelques années par les discussions autour d’une volonté de réformer l’éducation. Cela a déjà commencé avec la Loi pour la Gratuité adoptée par le gouvernement de Michelle Bachelet, qui permet à certains étudiants d’étudier gratuitement à l’université, dans un pays où l’enseignement supérieur est, complètement privatisé et l’un des plus chers au monde. Pour Palestro, on parle beaucoup de la nécessité d’avoir une éducation publique gratuite et des formes qu’elle peut prendre, mais cela n’aboutit pas. Il semble qu’aujourd’hui le mouvement de contestation apporte une solution à la problématique du projet éducatif chilien. Comment l’éducation devra-t-elle être envisagée ? Comme une éducation non sexiste.

3. Quelle éducation non sexiste ?

Ce que demandent les étudiantes chiliennes est en directe relation avec les rapports publiés il y a quelques années par des organismes chiliens et étrangers. Pour les partisans de cette mobilisation féministe, une des causes de l’enracinement du machisme et du sexisme dans la société chilienne est le caractère sexiste de l’éducation et son contenu. Dans un rapport fait par la Red Chilena contra la Violencia hacia las Mujeres, conglomérat de collectifs, d’organisations sociales et non gouvernementales, Paula Espínola pointe du doigt le sexisme dans l’éducation en prenant l’exemple des manuels scolaires, qui contiennent de nombreux préjugés relatifs aux genres: l’association de certaines activités et de certains rôles uniquement avec le genre féminin, l’utilisation d’un langage machiste, la référence ultra-majoritaire à des personnages historiques masculins, la présentation des femmes comme « l’exception » dans l’histoire chilienne.

Rapport d’une ONG dénonçant le caractère structurellement sexiste du système d’éducation chilien.

Un des symptômes les plus saillants de ce sexisme éducatif, qui a été dénoncé en 2013 par la Banque Interaméricaine de Développement (BID), est le grand nombre d’écoles exclusivement masculines ou féminines – donc non mixtes. C’est dans ces institutions que les enfants commencent à apprendre et à intérioriser les différences de traitement et de comportement entre les sexes, conceptions qui se reflètent dans des phrases telles que « Les filles doivent se comporter comme des señoritas » et « Les garçons ne doivent pas pleurer ». Dans les universités, on aperçoit des indices de ce sexisme lorsqu’on analyse les différentes carrières choisies par les femmes et les hommes, où ces derniers s’orientent principalement vers l’ingénierie ou vers les parcours scientifiques.

Pour lutter contre le sexisme et le machisme de la société chilienne, de nombreuses organisations ont commencé à se rendre dans les écoles et les universités pour mener des campagnes publicitaires, des conférences et des débats. Parmi ces organisations, on trouve La Rebelión del Cuerpo (La Rébellion du Corps), un mouvement social qui vise à mettre en lumière les effets négatifs qu’ont les stéréotypes de genre, la publicité sexiste et le sexisme dans l’éducation, à travers différentes initiatives et manifestations qui ont lieu dans l’ensemble du pays. Pour sa fondatrice, la psychologue Nerea de Ugarte, le Chili est également victime de ce qu’on connaît sous le nom de « violence symbolique », une agression souvent imperceptible, mais qui imprègne en permanence la société notamment à travers les médias.

Le mouvement féministe chilien qui se manifeste à l’heure actuelle bénéficie d’un large soutien au sein de la société : d’après l’enquête Nº 227 menée par Plaza Pública – CADEM, 71% des interrogés sont d’accord avec les demandes féministes et 65% soutiennent les mobilisations dans la voie publique. Néanmoins, il n’y a que 31% qui sont d’accord avec l’occupation des universités et des lycées. Le mouvement ne cesse de prendre de l’ampleur et pourrait à terme permettre des avancées considérables dans le champ aussi bien politique que social.

L’Université Catholique du Chili a déjà négocié avec les étudiantes la possibilité, pour les étudiants transgenres, de changer de prénom et de nom lorsqu’ils le souhaiteraient, ainsi que la mise en place d’un protocole contre le harcèlement et les abus sexuels. De plus, trois partis politiques (la UDI, partisan du gouvernement, la DC et le PS, qui font partie de l’opposition) ont présenté un projet de loi qui punit le harcèlement dans les universités, avec l’objectif de combler le « vide » juridique laissé par la non typification du harcèlement dans les universités comme un délit. Le projet propose d’établir une nouvelle approche pédagogique, des mesures de prévention, des sanctions, ainsi que la création d’une unité spécifiquement responsable du harcèlement sexuel dans toutes les universités. De la même manière, les institutions n’ayant pas de protocole de prévention et de sanction contre le harcèlement sexuel ne pourront pas être accréditées par le gouvernement. Quant à celui-ci, le Président de la République, M. Sebastián Piñera, vient de signer un projet de réforme constitutionnelle : de nombreuses initiatives ont vu le jour pour combattre la violence contre les femmes ; on retient notamment que l’État devra garantir l’égalité de droits entre les deux genres. Néanmoins, bien qu’il s’agit d’une percée, l’« Agenda de la Femme » de Piñera reste largement contesté par la société.

Le 1er juin à Valparaiso, les étudiants réclament « contre la violence machiste, une éducation non sexiste ».

C’est pourquoi, les étudiantes ont poursuivi la lutte, et la Confédération des Étudiants du Chili (CONFECH) – la plus grande organisation d’étudiants du pays – a lancé un appel pour une nouvelle manifestation le 1er juin, le jour où Sebastián Piñera a fait le premier compte-rendu public de son second mandat, durant lequel il a avoué « ne pas savoir ce que le féminisme signifie, mais que si cela signifie croire en une égalité totale des droits, des devoirs et de la dignité entre les hommes et les femmes », alors, il est lui aussi féministe. De même, une « grève nationale des femmes » a été organisée le 6 juin, où environ 100 000 personnes sont descendues dans les rues.

Ce que le Chili vit aujourd’hui n’est pas une période de changements, mais un changement d’époque. Pour certains, cette nouvelle vague féministe s’annonce déjà comme le « Mai chilien »Screenshot 2017-08-24 23.44.37

Bibliographie

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