Sur la politique africaine de Macron

Nous rencontrons Olivier Vallée, économiste et consultant international, auteur de plusieurs livres importants sur l’armée et sur l’Afrique et d’une série de travaux sur la dette, contributeur de La lettre du lundi. Subtil connaisseur des contradictions illimitées des politiques françaises sur le grand continent, il nous propose un an après son entretien précédent une cartographie inédite de l’évolution de la politique africaine de Macron.


Groupe d’études géopolitiques — Le temps des premiers bilans arrive. Dans un entretien que vous nous aviez donné il y a un an vous esquissiez la figure d’un Macron dont la nouveauté aurait potentiellement pu se transformer en adhésion des Africains de France et de ceux du continent, c’était « l’effet bel enfant » selon votre expression. Qu’en est-il un an plus tard ?

Olivier Vallée — Le président Macron n’a pas réussi sur ce point. Mitterrand, pourtant le bourreau des militants du FLN quand il était ministre de la justice, était parvenu à attacher à sa personne la révolution des relations avec les peuples, qui, dans la vie et les urnes, étaient reconnus enfin. L’aura personnelle faite d’élégance et de pensée du nouveau président n’a pas suffi à séduire et à convaincre le continent. Le charme a cessé d’opérer à Paris comme à Douala, la capitale économique du Cameroun. C’est loin cependant d’être un échec politique. Le succès de Mitterrand ne doit pas cacher ses terribles fautes que j’espère nous aurons l’occasion d’évoquer plus loin. Il vaut sans doute mieux moins de magie et plus de réalisme. Mais reconnaissons à une autre époque un discours et des options qui ont changé la relation de la France avec l’Afrique. La place de cette dernière reste à trouver dans la géopolitique française. Mais en un an le président a cependant rebattu les cartes. Certaines sont biseautées, il faut le rappeler, mais le jeu a changé et la partie ne fait que commencer.

François Mitterrand et son homologue zaïrois Mobutu Sese Seko s’apprêtent à effectuer une croisière sur le Congo © AFP/Georges Gobet

On peine, par ailleurs, à définir l’effet réel de la présidence Macron sur les les relations internationales françaises et sur la position géopolitique française. Il paraît encore suspendu entre un souverainisme européen revendiqué et en même temps entre une tendance ou une tentation néogaulliste — le dossier Afrique subsaharienne pourrait-il servir de papier de tournesol pour Macron ?

Le souci du président Macron de préserver l’accord avec l’Iran incarne bien cette tension. D’un côté s’assurer le leadership sur l’Europe et de l’autre planer dans la stratosphère nucléaire comme puissance indépendante des rapports de force. L’Afrique n’offre pas de telles perspectives. Sans les remettre en cause, les Américains et Européens ne veulent pas s’engager totalement derrière la France dans ses schémas de contention locale de l’immigration, de stimulation des forces armées africaines et de couplage de la sécurité et du développement.

Au Sahel, pas moyen de susciter un enjeu géopolitique mondial et de mobiliser l’opinion publique davantage ébranlée par les armes chimiques et les réfugiés d’Orient. L’immigré africain catégorisé opportuniste économique par les paradigmes du nouveau droit d’asile n’interpelle pas vraiment la conscience des politiques ni du peuple. La guerre africaine de la France coûte cher en hommes et en euros et il n’est pas possible de la valoriser comme signe de quelques résidus de dimension impériale. Bien lourd héritage, accepté sans inventaire, de l’aventurisme du président normal sans bénéficier de l’effet de soulagement de ne pas voir l’improbable prise de Bamako par les « narcoterroristes ».

Emmanuel Macron à Bamako avec le président malien Ibrahim Boubacar Keïta (à droite) et Mohamed Ould Abdelaziz, président mauritanien (à gauche). © AFP

Le désarroi de l’appareil des affaires étrangères obère également l’offensive géopolitique africaine du jeune président : le corps diplomatique français préfère Abidjan et Dakar à Abuja et Luanda, et pourtant y compris dans le pré carré, c’est le président, le ministre des Affaires étrangères et son conseiller qui prennent les décisions pendant que les diplomates sur place sont souvent de médiocres autocrates se dispensant de rapporter à Paris les failles ouvertes de leur environnement et auxquelles ils contribuent.

Pensez-vous à l’évolution récente de la séquence en République centrafricaine ?

Oui, c’est un exemple récent de cette schizophrénie. L’installation en RCA, longtemps pour la France un espace cynégétique présidentiel et une plateforme militaire, d’un contingent de mercenaires russes sans aucune réaction, ne serait-ce qu’en sous-entendus, du Haut-Commissaire français est remarquable. Le ministère du XXIe siècle de Laurent Fabius comme le discours de Ouagadougou de Macron sont oubliés parce qu’ils ne contenaient aucun projet d’action politique et de renouvellement des vecteurs. Paradoxe encore, on se souviendra plus longtemps du discours de Dakar de Nicolas Sarkozy et on n’a pas fini de payer, ailleurs qu’en France, l’addition de l’assassinat de Kadhafi. Il est possible de faire table rase du passé africain en reconnaissant sa part d’ombre. Pour l’avenir, la persistance dans l’appareil extérieur français d’une ambition néo-gaullienne voisine toujours avec la propension présidentielle à privilégier dans la relation avec le continent africain l’économie en marche et les nouvelles élites.

Quel dispositif, quelle cartographie du pouvoir de Macron en Afrique ? 

Une des cartes premières du nouvel élu a été royale et musulmane. L’année dernière, Emmanuel Macron a partagé la rupture du jeûne avec sa majesté Mohammed IV du Maroc.

Le roi Mohammed VI du Maroc et le président français Emmanuel Macron le 12 décembre 2017 à Paris. © Ludovic Marin / AFP

Encore, les banques marocaines qui ont déjà conquis la zone franc et poursuivent leur expansion offrent des relais utiles à la diplomatie du chiffre de l’ancien banquier qui regarde aussi avec intérêt les grandes manœuvres de l’Office Chérifien des Phosphates (OCP). Le secteur financier français s’allie déjà avec ses partenaires du Sud proche. La BPCE, le deuxième groupe bancaire français, est en voie de céder une large partie de son portefeuille africain à une banque marocaine de poids tandis qu’Axa pour le moment partage des réflexions stratégiques avec l’OCP, du moins son think tank. Dans le registre économique, le président entend inaugurer une réconciliation de fond avec le nouveaux pouvoir angolais qui défait une par une les niches financières du clan Dos Santos. Ainsi Joao Lourenço, le nouveau « lider » sera à Paris au mois de mai pour concrétiser, espère-t-on, les accords préparés par la visite de Le Drian à Luanda. Macron ira au Nigéria en juillet pour également parachever les programmes d’affaires en cours. Le peu de cas fait de l’intrusion russe en RCA peut donc se comprendre. La dernière incursion française dans ce pays a laissé une fois de plus des souvenirs amers avec l’implication de militaires dans des cas d’abus sexuels que beaucoup veulent oublier. La carte africaine de l’action de Macron a raturé le coeur du continent.

Y a-t-il une européanisation de l’action française à l’époque de Macron ou reste-t-elle toujours enfermée dans les réseaux nationaux ?

Pour rester dans le fil de votre binôme précédent (souverainisme européen et tentation néogaulliste), il contient une bonne partie de la réponse. Les représentations permanentes de la France auprès de l’Union ou de l’ONU, ses diplomates et ses autres fonctionnaires qui subsistent dans les organisations internationales (après l’hécatombe connue pendant la période Hollande) pensent d’abord à leur progression dans la hiérarchie administrative nationale et demeurent dans la culture néolithique de l’indépendance gaullienne qui ne peut s’affirmer que par différence avec les Anglo-saxons, les « sous-développées » et les « marginaux » de la scène internationale.

Au sein de l’Union, les dossiers somalien et libyen restent majeurs et la position française avec Haftar et les Égyptiens ne démontre par un alignement avec les partenaires européens, dont en particulier les Italiens. Il s’agit plutôt d’une résurgence néogaulliste qui conforte Le Drian et les militaires français à la recherche d’un glacis saharo-sahélien qui engloberait les confins du Maghreb et le G5 Sahel (Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger et Tchad). Par contre si les partenaires européens ne sont pas hostiles à l’idée du président Macron de fixer l’immigration dès le Niger, le Soudan, le Mali et la Libye, ils rechignent à affecter les ressources de l’Union et leurs troupes au G5 Sahel. Le défi de Boko Haram ou le Sahara occidental reçoivent des États-Unis une attention particulière confortée par un réseau anglo-saxon de chercheurs et d’activistes qui constatent le souci de l’administration américaine de diminuer son exposition militaire dans la zone sahélienne après les pertes subies au Niger en une seule opération. Là aussi la carta magna macronienne et les territoires africains ne coïncident pas.  

Les cinq du G5 Sahel, de gauche à droite : Burkina Faso, Mali, Niger, Mauritanie, Tchad

Les étreintes que multiplie le président avec les hommes du pouvoir africain ne font pas une rencontre. Elles n’ont pas la chaleur réelle que faisait passer Chirac ou la distance calculée de Mitterrand. Le style présidentiel est d’adopter les coutumes africaines tout en gardant le cap sur des objectifs désincarnés, quitte à insister sur les signaux. Il a ainsi fait plus que Hollande déjà en rencontrant Kagamé, le président du Rwanda. Mais sans donner d’empreinte spécifique à cet échange, pas moins et pas plus que pour d’autres. Cette diplomatie a peut-être la faiblesse de se passer de contenu en oubliant qu’un dialogue franco-africain sur Boko Haram ou sur la crise de la RDC ne peut être remplacé par la simple et froide observation. La cartographie peut ressembler à une toile d’araignée mais il faut en tisser les fils jour après jour.

En ce sens, de quoi Weah est-il le nom ?

Il est en creux le symbole de l’évanescence du « soft power » de la France. Le président Macron ne peut être responsable du long déclin de l’influence culturelle nationale. Il montre encore peu d’activisme devant le délabrement des ressources symboliques et imaginaires tricolores sur le continent africain. Il faudrait recenser toutes les organisations internationales présentes à Paris où l’Afrique compte. Mais citons simplement l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) et l’UNESCO. Ces enceintes, loin de faire entendre une pensée et des talents liés à la langue, sont des machins à recycler des fonctionnaires français et africains champions de l’intrigue et rejetés par leurs propres systèmes bureaucratiques. Tout leur est bon pour drainer des financements afin de sortir du domaine de compétence de l’institution. L’OIF se mêle de suivre les élections démocratiques d’États membres qui ne le sont pas tandis que l’UNESCO, impuissante à enrayer la faillite de l’éducation en Afrique, prétend résoudre les déséquilibres multiples du lac Tchad. Les nombreux pseudo think tank qui s’annexent aussi l’Afrique souffrent des mêmes travers, cimetière des éléphants blancs et universitaires, ignorant les savoirs d’Africains. Organes où la recherche d’une vision du monde laisse la place à la culture des rentes de situation. Mais revenons à Weah, il est aussi le symptôme de la faillite française sur la planète foot. Elle agrège peut-être le plus grand nombre de citoyens parlant le français en Afrique. Cependant à Ouaga, c’est le Barca et le Real Madrid qui départagent les quartiers.

Le ministre des sports et des loisirs du Burkina Faso reçoit un maillot du Barça

Cela ne tient pas seulement à l’excellence de leurs équipes mais au peu de cas des excellences françaises pour le ballon rond. Il faut les Nations Unies à bout de souffle pour inviter des basketteurs ou des footballeurs d’équipes françaises sur les terrains minés de la réconciliation nationale. Il semble que ce soit encore parfois honteux « à la résidence » de voir un joueur venu de Marseille ou de Lille qui ne soit pas blanc représenter le sport français. Les communautés françaises en Afrique sont davantage invitées à célébrer des actifs dévalués dans ces contrées comme la cuisine et le beaujolais nouveau. Tout cela semble étriqué, sans souffle, dans des réceptions mesquines où les ambassadeurs rognent sur leurs frais de représentation en oubliant le peuple des bars et des cours qui regarde les matchs des coupes françaises et européennes. C’est Orange qui fait venir des groupes de rap comme Sexion d’Assaut et ses dissidents en Abidjan et pas les moribonds Instituts français où les expatriés se complaisent devant Bernard Lavilliers et des plasticiens de seconde zone à l’heure du triomphe pictural mondial des artistes ghanéens et des Nigérians.

Bolloré, Zinsou, une partie un peu implicite ou peut-être inavouable de la Macronie africaine ne semble pas vraiment pouvoir se réjouir en ce moment. Est-ce la fin de la Françafrique historique ? Une relève ? Quel poids a joué la venue d’un Président d’un parti non historique ?

La Françafrique est indépendante de la Macronie. Elle est un système de chevauchement de positions publiques et privées qui crée des ambiguïtés qui peuvent mal tourner. Est-il souhaitable que les anciens ambassadeurs se reconvertissent, sans délai de grâce, après la fin de leur mission dans des écuries de représentation de groupes privés français qui la plupart du temps ont été subventionnés par l’argent public ? Les personnes que vous citez sont interrogées par la justice parce que des plaignants, souvent concurrents, osent se plaindre de leurs agissements. Ils disposent de moyens financiers et judiciaires pour ce faire. Dans la presse ou à travers les associations, ne bénéficiant pas de ces ressources, certains ont osé rapporter les collusions entre BHL[3], Pinault et l’Etat français au plus haut niveau sur le dos des Africains. La Françafrique n’est ni de droite ni de gauche et souvent déconnectée du mythe Foccart. Ce ne sont pas les rapports des missions françaises de coopération ou de l’AFD qui dénonceraient les pratiques actuelles de Vilgrain ou passées de Rougier qui « disait détenir 2,1 millions d’hectares de concessions forestières sur le continent. En 2016, il avait été accusé par l’ONG Survival International de «déboiser une vaste zone de forêt tropicale au sud-est du Cameroun», détruisant ainsi l’habitat de populations pygmées bakas après les avoir expulsées. «Rougier est un groupe familial (…) respectueux aussi bien de l’environnement que des populations qui vivent dans et en périphérie des concessions forestières qui lui ont été légalement attribuées par les États», avait alors répondu l’entreprise » En 2018, Rougier a déposé son bilan et Véolia a été expulsé du Gabon. Mais les désagréments apparents de ces groupes français traduisent bien leur complète négligence de l’intérêt national, une fois les aides publiques raflées. Qui les empêchera de céder leurs actifs aux Chinois[note]Un concurrent pensait «que Rougier avait accru ses surfaces à ce point pour valoriser un patrimoine avant de se vendre, éventuellement, à un groupe asiatique». Tout un symbole dans une région où l’Asie place ses pions et où les pays européens sont à la peine…[/note]. Devant le repas des fauves de la Françafrique, la Macronie qui tout en était intellectuellement proche des patrons a fait le choix plutôt sain de s’en tenir à distance, semble soit impuissante au mieux, soit indifférente au pire ! Pour ne pas dire « en même temps » !

Comment se porte la thèse désormais classique de Glaser sur l’Africafrance (l’Afrique a marabouté la France) dans la séquence macronienne ?

Votre question précédente et les quelques éléments d’éclairage apportés peuvent illustrer l’actualité, voire l’avenir des renversements pointés par Antoine Glaser. Les règlements de compte(s) entre Zinsou et ses créanciers, Bolloré et ses compétiteurs sont des parties de billard qui se jouent au moins sur quatre bandes. Les nouveaux acteurs extérieurs s’entendent bien avec la Françafrique. Les Japonais ont repris la vieille Compagnie française de l’Afrique occidentale (CFAO) à Pinault et Bolloré cédera volontiers son réseau ferroviaire aux Chinois. Les Africains ne sont pas tout à fait étrangers à cette redistribution des cartes. La pression fiscale s’accroissait sur la CFAO, le réseau cultivé par le breton de droite Bolloré est vieillissant. Il est temps de faire de nouvelles alliances avec de nouveaux hommes des deux côtés. Les contestataires africains de la zone franc, les défenseurs de la vertu de tous bords, les néo-humanitaires, les champions de la communication, la planète finance ouest-africaine plutôt que le petit prince du cash-flow sont les figures de ce champ en pleine recomposition. Le tableau moderniste des entreprises africaines du troisième type que Macron avait réussi à esquisser lors de ses grandes messes de Bercy reste barbouillé d’idéogrammes ou de masques. Cependant, l’ancien banquier d’affaires n’est pas l’homme du capitalisme paternaliste ni des coups avec les copains. Son option de tourner la page et d’accompagner une mutation libérale du continent le place dans un angle délicat : se débarrasser des oripeaux du vieux monde tout en attirant les nouveaux entrepreneurs africains dans un espace africain ouvert au grand large.

On aurait pu croire que le dossier rwandais allait être au moins entrouvert avec l’arrivée d’une génération nouvelle au pouvoir — où en est-on ?  

Le livre du capitaine Ancel est la vraie bombe, après Une guerre noire de Servenay et Périès, qui révèle la calamiteuse complicité des politiques français de droite et de gauche dans le génocide rwandais. Ce n’est donc pas une génération nouvelle qui demande des explications à la génération Mitterrand mais des acteurs militaires de cette terrible épreuve qui persistent à dénoncer les ordres qu’ils ont reçus et la machine infernale que l’alliance militaire et diplomatique avec un régime génocidaire a mise en marche. Le maintien d’un compromis politique avec les protagonistes encore vivants et souvent hyperactifs à cette époque est sans doute l’explication du bruit blanc qui entoure aujourd’hui la mise à jour des responsabilités. La rencontre déjà mentionnée avec Kagamé semble rendre acceptable l’intérêt de son ministre des Affaires étrangères à prendre la tête de la Francophonie. Ce serait une leçon pour les ambassadeurs qui trouvent que le prix Nobel Le Clézio parle trop bien l’anglais et certains nostalgiques de l’opération Noroît. Ne portant ni l’héritage du Parti socialiste dont Hubert Védrine reste le gardien du temple, ni du RPR, Macron est le premier président capable de regarder le rôle de la France au Rwanda de manière lucide, mais il a également nommé chef d’État-major, un général qui a été en charge de l’opération Turquoise !

Quel est le poids réel du Quai (et de Le Drian) dans la politique africaine de Macron ?

À travers les réponses précédentes il apparait que le ministère des Affaires européennes et étrangères est plutôt producteur de pesanteurs que de dynamisme en Afrique. Evincé de la Défense en raison de sa complaisance à la dépense militaire, Le Drian a une attitude prudente dans le déploiement des moyens de son nouveau ministère. Il en résulte des services centraux démunis d’hommes et de moyens. Ils ne peuvent s’attaquer aux questions stratégiques qui touchent le continent, des métaux rares à la protection de la biodiversité en passant par l’influence sur les élites. La réflexion est laissée aux multiples think tank à la française évoqués plus haut ou sous-traitée à des « experts » qui ne privilégient pas l’innovation ou la dissidence dans leur approche. Le ministre actuel venu de la guerre a vite pris le pli de la doxa actuelle du Quai, le multilatéralisme. Succédané du monde multipolaire de Védrine, il consiste à osciller entre d’une part le rapprochement avec les autres Européens mais avec condescendance ou avec arrogance pour reprendre encore une fois Antoine Glaser pour se positionner vis-à-vis des États-Unis et bénéficier des ressources de l’Union. De l’autre côté, en raison des nombreux conflits africains, le recours aux Nations Unies et au financement des Américains, qui ne saurait durer, est une autre facette de l’équilibrisme ad hoc que tente de maintenir Le Drian. Comme dirait l’autre autant avoir l’original de ce discours recuit de l’impuissance. Mais Le Drian n’est pas n’importe quel ministre des Affaires Étrangères, son passage et l’influence qu’il continue d’avoir à la Défense compte. Macron l’avait compris très tôt et c’est précisément pour ne pas lui laisser, comme sous Hollande, le véritablement commandement des Armées qu’il l’a exilé aux affaires étrangères.

L’armée s’est-elle remise de la déclaration d’Alger, du choc De Villiers ?

Le président Macron, à la différence de ses prédécesseurs, a brisé le silence sur les idées d’extrême droite qui banalement subsistent chez certains officiers. Plus que cela, ils les manifestent, ne serait-ce qu’avec des oriflammes et des signes de reconnaissance, et les diffusent à travers les réseaux sociaux. Des rappels à la discipline ne peuvent faire de mal à une institution dont c’est la raison d’être. Mais il parait que le nouveau pouvoir ne réalise pas que la défense nationale modernisée et rationalisée depuis les réformes de Jacques Chirac, garde en elle, comme lors des Républiques précédentes, une armée d’Afrique perpétuée à travers les conflits de ces vingt dernières années et peut-être encore rétive à un aggiornamento européen. Une armée française capable d’assimiler le discours d’Alger et la contrainte financière existe cependant. De plus sa composante africaine a su retenir les leçons de son engagement  et de ses combats. Les attitudes de certains militaires au Rwanda jadis ou en RCA récemment ont été parfois plus judicieuses que celles des politiques. Il reste encore à mobiliser ces ressources décisives et à les valoriser dans la transition entre le passé et l’avenir. Ainsi, l’échange avec les armées africaines sur le passé dont le traitement des anciens combattants de la Force noire et des tirailleurs sénégalais ne doit pas rester l’apanage des comptables ou des démagogues. De même, il ne faut pas laisser de tabou sur le passif des militaires africains qui s’imposent dans leurs pays ouvertement ou implicitement contre la démocratie formelle