Paix impossible…

En avril dernier, Henry Laurens, titulaire au Collège de France de la chaire d’histoire contemporaine du monde arabe, proposait dans un entretien au Grand Continent quelques jalons pour affiner notre compréhension de « l’idée méditerranéenne ». Revenant sur l’historicité de cette notion, il affirmait que celle-ci avait émergé à la fois en réaction à une modernité considérée comme désincarnée et contre une division binaire trop affirmée entre Orient et Occident. Elle est cependant aujourd’hui mise à l’épreuve, notamment par la « fragmentation » politique de la rive sud de la Méditerranée. Si les deux protagonistes du livre-dialogue L’impossible paix en Méditerranée proposent sans doute une vision plus classique et essentialiste, de la « Méditerranée » que celle de Henry Laurens, ils s’accordent cependant avec lui pour en faire un espace avant tout marqué par la conflictualité, où le problème de la « paix impossible » se déploie à la fois au niveau israélo-palestinien et à l’échelle de toute la région. Le GEG Méditerranée a lu pour vous cet entretien virtuel dont le premier mérite est d’aborder la Méditerranée d’un point de vue transdisciplinaire.


Compte-rendu réalisé par Marion Messador

L’impossible paix en Méditerranée est un dialogue entre le neuropsychiatre français Boris Cyrulnik et l’écrivain algérien Boualem Sansal. Paru aux éditions de l’Aube en 2017, l’ouvrage est animé avec intelligence par le journaliste José Lenzini, directeur de la collection« Méditerranée ». Entre deux personnalités très différentes, le journaliste a su faire naître un riche échange à distance consacré à la question des conflits en Méditerranée. Si ces deux intellectuels d’expression française semblent suffisamment éloignés pour permettre un potentiel dialogue entre les deux rives de la Méditerranée, ils se rejoignent par leur expérience commune de régimes oppresseurs. Issu d’une famille juive immigrée en France dans les années 1930, Boris Cyrulnik a échappé de peu à la déportation vers les camps nazis où ses parents ont trouvé la mort. C’est d’ailleurs cette expérience traumatique qui est à l’origine de sa vocation pour la psychiatrie et qui a informé toute sa trajectoire intellectuelle. Boualem Sansal a quant à lui consacré une grande partie de son œuvre à la critique de l’autoritarisme du régime algérien et de la montée de l’islamisme dans le monde arabe. 

La Méditerranée, espace d’échanges et de civilisation, mais surtout de conflits

« Ici est née La Civilisation, d’abord orientale puis subrepticement occidentale, dont le monde a fait l’étalon de référence » (p. 15)

Interrogés en guise d’introduction sur leur conception de la Méditerranée, les deux intellectuels se réfèrent à un espace forgé par les échanges et à un certain art de vivre construit à partir d’une unité climatique. Alors que Boris Cyrulnik évoque aussitôt la figure de Braudel et l’importance de l’histoire, Boualem Sansal adopte une approche plus civilisationnelle qui n’est pas sans rappeler la vision de Paul Valéry, pour lequel « la Méditerranée est une machine à faire de la civilisation ». Pour ce dernier, cette civilisation est devenue une référence mondiale, bien qu’elle apparaisse également, au cours de l’échange, comme un recours possible pour les critiques de la mondialisation contemporaine. C’est dire si l’idée méditerranéenne est forte chez l’auteur algérien, qui voit dans cette région tout à la fois l’origine des normes civilisationnelles les plus répandues et consensuelles, et un potentiel de résistance et d’opposition aux standards d’une civilisation mondialisée.

C’est donc une définition très classique, nourrie des réflexions de Braudel et des poètes français, qui est ici proposée. L’unité climatique et un art de vie indéfini servent de support à la constitution, à partir d’une mosaïque de peuples et de cultures différents, voire antagonistes, d’une civilisation méditerranéenne unique. L’idée, ancienne et discutable, dérive assez rapidement vers une conception plus originale, mais plus discutable encore : la Méditerranée serait le berceau de « La Civilisation », celle qui ne désigne donc plus un ensemble culturel, mais bien plutôt la culture toute entière, et avec elle le principe même de l’organisation des sociétés humaines. Faire de la Méditerranée l’origine du processus de civilisation, et considérer que la culture qui en serait l’émanation, en s’occidentalisant, est devenue « l’étalon de référence » mondial, c’est certainement se montrer trop méditerranéen. Car ce n’est qu’en regardant la Méditerranée comme un monde clos, à part, que l’on peut de la sorte surestimer l’opposition (ou le relai) entre Orient et Occident. Dans le même temps, il serait absurde d’oublier le rôle primordial des États-Unis dans l’élaboration d’une « civilisation occidentale » qui, il est vrai, s’est imposée au monde entier avec une efficacité sans pareille.

« Il est clair que, par sa configuration, la Méditerranée était dès le départ promise à une vie agitée. Trop de pays, trop de peuples, de tribus, de particularismes, de dieux, trop de soleil, trop de tout, autour d’une mer minuscule » (p. 33)

Cependant, pour Boualem Sansal comme pour Boris Cyrulnik, l’espace méditerranéen est surtout caractérisé par les conflits qui l’agitent. Présenté comme une « zone de haute sismicité », il est dominé par les contentieux et les « vieux ressentiments ». Cette « culture du ressentiment », qui prend souvent un caractère officiel lorsqu’elle est reprise par les États et les partis politiques, serait encore aggravée aujourd’hui par la recomposition des conflits au prisme des oppositions religieuses, ce que Boris Cyrulnik appelle l’époque de « la guerre des croyances ». Dans ce contexte, de nombreux conflits doivent encore avoir lieu en Méditerranée, et la seule paix possible est une paix armée, car dans ce contexte conflictuel, la paix construite par conciliation est impossible. Dès lors, une paix en Méditerranée ne pourrait naître que de la coercition : soit qu’une puissance impose le calme, soit que les appareils militaires des États de la région jouent dans le sens d’une dissuasion réciproque. Et Boris Cyrulnik de rappeler le rôle historiquement fédérateur de cette « forme de socialisation » ambiguë qu’est la violence.

Il est clair que cette vision de la Méditerranée comme espace conflictuel n’est pas plus originale que la précédente. En fait, les deux visages de la Méditerranée, celui de l’unité culturelle faite de chants homériques, d’huile d’olive et de petits villages côtiers, et celui d’une somme de conflits, de trafics et de migrations incontrôlées, ne cessent d’alterner dans les discours. Sorte de fantastique Janus, notre mer intérieure semble toujours être intégrée à une vision déterministe de l’histoire : principe de civilisation ou espace destiné à la tragédie, la Méditerranée ne cesse, dans les imaginaires, de suivre sa logique téléologique.

Une épine dans le pied de la Méditerranée : le conflit israélo-palestinien

« Qui pourrait résoudre le problème ? Dieu lui-même se contente de regarder. » (p. 63)

Parmi les conflits méditerranéens, celui que l’on qualifie d’israélo-palestinien possède certainement la plus grande visibilité internationale et c’est lui qui symbolise le mieux, sans doute, les enjeux régionaux. Interrogés sur ce sujet, Boualem Sansal et Boris Cyrulnik s’entendent sur une vision pessimiste, n’imaginant pas d’issue prochaine au conflit. A l’antisémitisme européen et arabe qui serait à l’origine de la création de l’État d’Israël et de la permanence du conflit jusqu’à aujourd’hui s’ajouteraient les divisions internes à la communauté juive : la situation serait probablement moins tendue si la mise en place d’un État israélien avait été organisée par des juifs sépharades, ces « Méditerranéens de toujours », plutôt que par des juifs ashkénazes. Analysant l’évolution du conflit et l’échec du processus de paix au cours des dernières années, les auteurs dénoncent la « propagande » et la falsification de l’histoire utilisées comme « armes de guerres » par les forces en présence, en insistant sur les partis pris qu’elles impliquent : ainsi, la communauté internationale et les opinions publiques seraient plus sévères et vigilantes envers l’État israélien, se mobilisant massivement au moindre incident, tandis que des crimes et des conflits d’une plus grande envergure seraient quasiment ignorés dès lors qu’ils impliquent d’autres États. À cela s’ajoute la responsabilité indirecte des pays arabes de la région, dont l’échec à construire des sociétés stables et inclusives a engendré un exode massif des Juifs du pourtour méditerranéen vers l’État hébreu, exacerbant les oppositions régionales. Une stabilisation durable de ces pays s’accompagnerait ainsi du retour d’un certain nombre de Juifs vers les pays où ils sont nés et rétablirait une mixité ethnique et religieuse propice au processus de paix.

L’islam à la conquête de la Méditerranée ?

« La pensée religieuse, si elle ne s’inscrit pas dans un progressisme puissant et dominant, a naturellement tendance à se prévaloir du sacré pour tout dominer » (p. 84)

La thématique de l’islam revient régulièrement au cours de l’ouvrage à travers les interventions de Boualem Sansal, parfois appuyées par son interlocuteur français. L’écrivain algérien est connu pour ses prises de position contre la montée de l’islamisme dans les pays méditerranéens. Héritier par certains aspects des mouvements nationalistes arabes, il se montre très méfiant envers les religions, et l’islam en particulier, surtout lorsqu’elles interagissent avec la sphère politique. Il défend au contraire une laïcité stricte, qui relèguerait la religion dans le domaine privé, et ferait de l’islam un fait individuel. Dans un roman récent intitulé Le village de l’Allemand, il compare l’islamisme et le nazisme, qui ont d’après lui une proximité historique – certains membres influents des Frères musulmans affirmaient publiquement leur admiration pour le mouvement nazi – et idéologique, le point commun le plus évident étant l’antisémitisme. Pour Boris Cyrulnik, interrogé sur ce rapprochement, les deux idéologies ont bien en commun une même « structure du langage totalitaire », selon la terminologie du philologue allemand Victor Klemperer.

« L’islam radical est dans une démarche planétaire » (p. 64)

D’après Boualem Sansal, qui assiste aux transformations de l’Algérie depuis plusieurs décennies, l’islam radical est entré dans une logique d’extension qui vise à dominer toute la Méditerranée, y compris sa rive européenne, et même au-delà. Dans ce contexte, la « réislamisation des peuples arabes » à la suite des « printemps arabes » est pour lui un facteur de conflit, qui a encore repoussé l’avènement de la paix dans la région. Face à la virulence et à l’efficacité du discours islamiste, les réponses apportées par les pays européens, qui s’appuient sur les outils de l’aide au développement, comme les politiques éducatives et les mesures de lutte contre le chômage, ne seraient pas efficaces. Seules des mesures politiques sévères contre les groupes à l’origine des discours islamistes pourraient avoir un impact ; mais elles « seraient immédiatement qualifiées d’islamophobes et soulèveraient un tollé planétaire ».

On reconnaît dans ces déclarations la démarche intransigeante et souvent excessive de l’écrivain algérien. Si donc une islamisation forcée du monde méditerranéen, y compris sur sa rive européenne, ne semble pas un péril immédiat, la frivolité des gouvernements sur le sujet traduit probablement une confusion répandue entre islam et islamisme : toute action entreprise contre l’irruption, dans la vie publique, d’un islam prosélyte, étant destinée à être perçue comme une mesure ciblant la religion musulmane.

Le grand échiquier méditerranéen

Face aux conflits et à la montée de l’islamisme radical, les deux intellectuels s’alarment du jeu des puissances étatiques et des organisations internationales, qui se positionnent dans la région selon des logiques contradictoires. Pour Boualem Sansal, l’Union européenne est désormais affaiblie et incapable de jouer son rôle de grande puissance en Méditerranée. « L’affaissement assourdissant de l’Europe » va donc aggraver la « sismicité » d’un bassin méditerranéen déjà extrêmement élevée. L’Union pour la Méditerranée, initiative lancée en 2008 par Nicolas Sarkozy, peine aujourd’hui à porter la « Méditerranée de projets » qu’elle devait engendrer. Malgré des réussites, ses échecs sont attribués à l’Allemagne et à ses satellites, qui auraient tué le projet en s’y immisçant.

On reconnaît là l’héritage de géopolitiques anciennes dont les lignes de crêtes traversent encore aujourd’hui le continent européen. Car si l’Allemagne s’est en effet émue d’une initiative française en Méditerranée qui semblait destinée à contrer son poids croissant dans les affaires européennes, peut-être n’était-ce pas tout à fait à tort. Associer l’Allemagne et ses prétendus « satellites », c’est ainsi faire renaître le spectre des empires, la latinité française, tournée vers la Méditerranée, s’opposant à l’ensemble germanique.

« Le souci n’est pas tant l’Amérique ou la Russie (…). Le souci, c’est l’Europe : ce n’est plus l’Europe, peu à peu elle disparaît, sa signature dans le radar mondial est invisible. » (p50)

Dans le même temps, les organisations internationales, au premier rang desquelles l’UNESCO, semblent décrédibilisées par leurs prises de position dans la région. Boualem Sansal et Boris Cyrulnik regrettent ainsi de concert les décisions prises par l’UNESCO, niant tout lien entre le peuple juif et certains lieux saints en Palestine, dont le tombeau des Patriarches d’Hébron. Ainsi, des instances comme l’ONU et l’OTAN seraient désormais « complètement disqualifiées » du fait de leurs résolutions inéquitables, de leur incapacité à empêcher ou à terminer guerres et conflits, et du poids qu’ont acquis en leur sein les États du Golfe.

« L’an prochain, à Jérusalem »

En octobre 2012, B. Sansal (au centre) et D. Grossman (à droite) lancent depuis la Mairie de Strasbourg un appel aux écrivains du monde entier à agir en faveur de la paix.

Ce sont finalement les initiatives privées qui semblent pour ces deux intellectuels porter les messages d’espoir pour une région où la paix paraît encore lointaine. Boualem Sansal présente l’écriture comme un acte de résistance, et évoque l’appel pour un Rassemblement mondial des écrivains pour la paix qu’il a lancé avec l’écrivain israélien David Grossman en 2012, à Strasbourg.

La même année, il racontait dans le Huffington Post son voyage en Israël : « Eux [les gouvernements] parlent de territoires, de sécurité, d’argent, de conditions, de garanties, ils signent des papiers, font des cérémonies, hissent des drapeaux, préparent des plans B, les hommes ne font rien de tout cela, ils font ce que font les hommes, ils vont au café, au restaurant, ils s’assoient autour du feu, se rassemblent dans un stade, se retrouvent dans un festival, dans une plage et partagent de bons moments, ils mêlent leurs émotions et à la fin ils se font la promesse de se revoir. « À demain », « À bientôt », « L’an prochain, à Jérusalem », dit-on. C’est ce que nous avons fait à Jérusalem. »Screenshot 2017-08-24 23.44.37