Genre et différence sexuelle en Chine

Traduction par Adrien Mugnier (GEG-Chine) de l’article « Sexualisation chinoise du corps : Une brève histoire du genre et de la différence sexuelle en Chine » de Sarah Mellors (@s_mellors) sur le blog Wagic.org.

Sarah Mellors est une doctorante en histoire à l’Université de Californie à Irvine. Ses recherches portent sur l’histoire chinoise moderne, le genre et la sexualité, et l’histoire de la médecine. Sa dissertation, “Du vinaigre et des boules de coton aux diaphragmes et aux vasectomies : contrôle des naissances en République et sous l’ère maoïste en Chine”, examine les pratiques de contrôle des naissances au XXe siècle dans la Chine urbaine avant la mise en œuvre de la politique de l’enfant unique.  


Commentaire de Lola Salem (GEG-Genre)

Au regard des entorses aux droits humanitaires qui lui sont régulièrement reprochées, la Chine ne semble pas si mal placée à l’échelle internationale en terme de respect du droit des femmes : 87e sur 142 selon le « Global Gender Gap Report » commandité par le World Economic Forum en 2014 qui calcule les disparités de genres selon l’accès aux richesses, à l’éducation, au vote ainsi qu’aux dispositifs de santé. Pourtant, comme ailleurs, on retrouve à différents niveaux de la société chinoise et dans son histoire même les éléments traditionnellement propres à l’établissement à la perpétuation d’un système patriarcal oppressif. En premier lieu, un accès au travail plus difficile (63.9% contre 78.3% pour les hommes), tout particulièrement vis-à-vis des postes clefs du pouvoir (environ 24% des sièges parlementaires).

Source : Global Gender Gap Indexes 2006 & 2014

De fait, ce sont les femmes qui souffrent le plus des inégalités socio-économiques colossales que connaît la République Populaire de Chine, renforcées par la tradition culturelle de répartition des tâches domestiques et de valeur hiérarchique des genres au sein du foyer. Il est admis qu’une célibataire de plus de 27 ans est un « reste de femme » au yeux de la société.

« Une touche de vermeil pour plaire »

Le confucianisme et ses valeurs clefs de compassion, rituel et devoir, assoit cette vision. Ses règles portant sur la conduite des êtres et leurs vertus décrivent la femme comme devant soumission et obéissance à son mari comme un ministre à son roi. Ce à quoi il ne faut pas oublier d’ajouter l’objectification et la sexualisation des corps féminins ; phénomène constant à travers l’histoire et de part le monde – bien qu’il puisse prendre des formes et finalités diverses – et qui, à l’ère de la mondialisation post-moderne et digitale, n’épargne aucunement la Chine.

S’il a été répété que le régime maoïste eut comme objectif de réduire les inégalités liées au genre – rappelant que les femmes « soutiennent la moitié du ciel » – le pragmatisme et la réalité politique l’emportèrent sur les idéaux. L’exemple le plus symbolique est peut-être le frein mis à l’implémentation de la « Nouvelle Loi sur le Mariage » de 1950 qui, cherchant à bousculer les anciennes pratiques, défendait ouvertement une égalité entre hommes et femmes et le bonheur mutuel comme valeur fondatrice de la composition du foyer. Le modèle féminin n’échappa pas, là encore, à une forme de romanticisation qui s’accommoda d’être placée côte-à-côte avec des figures plus franchement violentes, servant la cause militariste du régime. Les réformes économiques qui suivirent à partir des années 90 formèrent, elles, un marché où les inégalités de jure et de facto trouvèrent un terrain favorable.

 

Dans l’article qui suit, l’autrice expose les jalons de l’histoire du genre rapportée au cadre géopolitique bien particulier de la Chine. Il s’agit là d’un exercice fondamental qui renouvelle en profondeur l’approche d’un contexte historique, politique et culturel dont on a jusqu’à récemment écarté toute analyse spécifique à la place des femmes, aux normes socio-culturelles de genre et à la nature genrée des relations de pouvoir. En dégageant ce qui était jusqu’alors en marge de la grande histoire, Sarah Mellors réalise un jeu dialectique entre phénomènes au long cours (création des catégories de genres sur fond « mythico-rituel » [1]) et moments de ruptures majeurs (ici, par exemple, « la violence sexiste » consubstantielle à la Révolution culturelle chinoise, de 1966 à 1976). Ainsi, l’autrice relève et analyse l’importance de la place du genre dans le débat politique qui suivit la chute de la dynastie Qing.

Enfin, l’originalité de ce texte réside surtout dans l’effort pour souligner la particularité des mythes chinois et leur place dans l’univers intellectuel, les codes esthétiques et culturels du pays. Le mythe de l’androgyne cité rompt avec celui dont l’Occident a hérité de Platon – à travers le récit d’Aristophane dans Le Banquet – qui prône la binarité des genres comme archétype de l’organisation sociale et naturelle des êtres. L’ambivalence traditionnelle des catégories du féminin et du masculin que nous connaissons est ici déjouée pour donner place à un « continuum » de la matière. En plongeant les racines de son analyse dans des sources ancienne, alliant mythologique et médical, Sarah Mellors offre une profondeur de champ précieuse pour comprendre la place du genre dans la Chine moderne.

Scène issue des Illustrations de la dynastie Song (960-1279) dans le Livre de la Piété Filiale Féminine. Écrit par la professeure Zheng sous la dynastie Tang (618-907), il fut considéré comme un incontournable pour l’éducation des femmes.

Grâce à cette toute première collaboration, réalisée avec le GEG-Chine, nous célébrons la naissance du pôle GEG-Genre. Celui-ci cherche à réévaluer les problématiques habituellement étudiées dans le domaine de la géopolitique au moins à un double niveau. D’une part, l’étude du genre engage un questionnement sur la nature profonde des pouvoirs et des institutions, leur histoire et leur substrat culturel. D’autre part, en cherchant à relever le mécanisme systémique d’élaboration des différences entre les genres, le pôle GEG-Genre interroge le jeu multi-scalaire dynamique que les différentes formes du pouvoir entretiennent tout autour du monde. Si notre mantra vous intéresse, n’hésitez pas à contacter la rédaction du GEG : nous recrutons !

 


 

Alors que nous cherchons à interpréter et à débattre du statut contemporain des femmes et des personnes LGBTQ en Chine, il est utile de prendre du recul et de réfléchir sur les racines historiques des formations de genre contemporaines. Ici, je pose quelques questions de base et explore comment le travail de pionnier dans l’histoire du genre en Chine peut nous aider à y répondre. Le genre en Chine a-t-il toujours été conçu comme il est aujourd’hui ? Comment la différence biologique entre le sexe et le genre a-t-elle été historiquement représentée en Chine, en particulier dans les discours médicaux ? Quelles implications ont eu ces discours sur le statut des femmes ?

Comme dans d’autres endroits, les conceptions du sexe et du genre en Chine ont évolué avec le paysage sociopolitique. Dans les textes médicaux chinois datant de l’époque des Han (206 av. J.-C. à 220 ap. J.-C.), les corps étaient, au moins en théorie, traités comme androgynes. Par la dynastie des Song (960-1279), cependant, les différences anatomiques et physiologiques étaient utilisées pour justifier un traitement médical différentiel pour les hommes et les femmes, ainsi que la subordination des femmes dans la hiérarchie des sexes. 

Pendant la période républicaine (1911-1949), dans le contexte de la chute de la dynastie Qing, de l’impérialisme occidental et des guerres avec les puissances étrangères, les débats sur le rôle correct de la femme chinoise moderne ont abondé. Les réformateurs d’élite ont cherché à étayer leurs affirmations sur les rôles liés aux genres en invoquant l’autorité de la science occidentale. Les rôles du genre ont été reconfigurés à l’époque Maoïste (1949-1976) lorsque les efforts pour promouvoir l’égalité des sexes et effacer les différences entre les sexes en République populaire de Chine se sont confrontés à la violence sexiste dans la Révolution culturelle (1966-1976) et dans d’autres campagnes de masse. Depuis la réforme et l’ouverture de la Chine (de 1976 à aujourd’hui), comme l’a noté Nuala Gathercole Lam, l’égalité des sexes en Chine a pris des proportions notables avec la résurgence de l’industrie du sexe, la violence contre les féministes autoproclamées, et un contrôle strict de l’État sur la vie reproductive, quelque chose qui cible de manière disproportionnée les femmes. Comme l’illustre le travail de Howard Chiang sur l’histoire trans et queer, une réflexion sur l’évolution des hypothèses sur le genre et le sexe en Chine est utile pour interpréter la classification en ces catégories.

 

Extrait du Canon Intérieur de l’Empereur Jaune

Il convient de souligner que les idées contemporaines sur la différence entre les sexes n’étaient pas toujours standard. Charlotte Furth a montré que les textes fondamentaux de la médecine traditionnelle chinoise, à savoir le « Canon Intérieur de l’Empereur Jaune » (黃帝經), dépeignaient les corps masculins et féminins comme théoriquement équivalents et contenant des niveaux équilibrés de yin (陰) et de yang (陽). Le yin et le yang sont les deux composantes complémentaires du qi (氣), « l’essence de la matière » dans la « médecine traditionnelle chinoise » (MTC). Contrairement au modèle théorique du corps idéal comme ayant un équilibre parfait du yin et du yang, en pratique, les corps fonctionnaient le long d’un continuum avec un surplus de yin indiquant des traits féminins et un surplus de yang signifiant des traits masculins.

De plus, le genre n’était pas perçu comme statique. Bien que les femmes aient tendance à avoir plus de yin et les hommes plus de yang, le rapport des deux a changé constamment dans un seul corps tout au long de la vie et avec les périodes. Par exemple, les filles pré pubères et les femmes ménopausées étaient considérées comme des hommes en termes de yin et de yang. Bret Hinsch a démontré que l’homosexualité masculine – parfois appelée académiquement « relations de même sexe » parmi les hommes en raison des significations culturellement spécifiques qui leur sont associées en Chine impériale – n’a pas été stigmatisée ; il était considéré comme juste un autre type de relation sexuelle entre des personnes ayant des niveaux complémentaires de yin et de yang (le partenaire pénétrant avait plus de yang alors que le pénétré avait plus de yin). En tant que parties constituantes de toutes les personnes, les quantités relatives de yin et de yang dans un couple étaient plus significatives que le sexe biologique de chaque personne.

« Le genre n’était pas perçu comme statique »

Bien qu’il soit probable que la différence sexuelle ait toujours été reconnue dans la pratique médicale, les textes de la dynastie Song soulignaient explicitement les différences biologiques à un niveau théorique, qui étaient ensuite utilisées pour justifier les traitements différentiels pour les hommes et les femmes. Cette ligne de pensée remonte au moins au septième siècle, quand un médecin vénéré de la médecine traditionnelle chinoise, Sun Simiao (孫思邈), a soutenu que les femmes étaient dix fois plus difficiles à traiter que les hommes et physiquement plus faibles en raison de problèmes liés aux menstruations et à la naissance des enfants. Les différences anatomiques, ainsi que les croyances sur les constitutions froides, humides et fragiles des femmes, justifiaient le cloisonnement des femmes dans les « quartiers intérieurs » de la maison. Même si les femmes d’élite étaient séquestrées là où leur corps ne pouvait pas « polluer » le monde (masculin) plus large, cette ségrégation forcée entre les sexes créait une niche dans laquelle seules les sages-femmes pouvaient pratiquer.

Wang Juzheng (dynastie Song), Le rouet, encre et couleurs sur soie, Collection du Musée-Palais National, Pékin.

Passant rapidement au vingtième siècle et à la chute de la dynastie Qing, les rôles de genre ont continué à être un lieu de débat politique et social. La « question de la femme », ou la question de la meilleure façon de moderniser et de mobiliser les femmes pour contribuer au développement de la nation, a été un point de discorde majeur à l’époque républicaine. Sous les communistes, ce débat a continué. Le Parti cherchait en théorie à élever le statut des femmes par l’abolition du mariage arrangé et à effacer la différence entre les sexes à travers la déféminisation des femmes. Pourtant, dans la pratique, dans le climat de la Révolution culturelle, les dénonciations politiques publiques incluaient souvent des accusations d’infidélité conjugale, de sexe avant le mariage, voire d’homosexualité. De cette façon, un comportement sexuel « inapproprié » a été utilisé comme une excuse pour adopter une violence politique sexuée sur ses ennemis. Harriet Evans (qui a écrit le premier poste pour WAGIC) et Emily Honig, entre autres, ont soutenu que malgré le noble objectif du Parti d’égalité entre les sexes, le discours de la Révolution culturelle sur la sexualité tendait à renforcer la hiérarchie traditionnelle des sexes et l’objectivation des femmes.

« Marié, garde un oeil sur tes intérêts personnels et sors radieux de la registration » (1953)

Depuis les années 1970, les femmes ont continuellement supporté le poids de la croissance économique rapide de la Chine et de la baisse de son taux de natalité. Comme le soutient Gail Hershatter, l’affirmation selon laquelle les femmes sont agiles et mieux adaptées au travail méticuleux et fastidieux a renforcé la hiérarchie des sexes de la main-d’œuvre chinoise des femmes, qui assumaient désormais la responsabilité de l’agriculture et devenaient les principaux bas salaires des travaux urbains. Parallèlement, la mise en œuvre de la politique de l’enfant unique (1979-2015) impliquait un nombre disproportionné d’avortements et de stérilisations féminines (ligatures des trompes) par rapport au nombre de stérilisations masculines (vasectomies). Ceci, à son tour, a fait de la responsabilité d’assurer une baisse de la croissance démographique un fardeau de genre.

« L’éducation sexuelle hétéro normative contemporaine, quand elle existe, confond le sexe et le genre et réifie les conceptions conservatrices de l’identité de genre »

Comme le soutiennent Evans et d’autres, la science a longtemps été utilisée comme un outil pour légitimer des distinctions et des hiérarchies fixes entre les sexes en accord avec les intérêts du Parti (voir par exemple l’article récent de Yanzi Peng sur la thérapie de conversion gay). Alors que le binaire de genre est devenu de plus en plus fluide depuis les années 1990, l’éducation sexuelle hétéro normative contemporaine, quand elle existe, confond le sexe et le genre et réifie les conceptions conservatrices de l’identité de genre. De cette manière, l’information médicale apparemment neutre et l’accès à celle-ci servent également à renforcer les suppositions sur le comportement sexuel normatif et le comportement sexuel, tout en aliénant et en assimilant les comportements qui échappent à cette conceptualisation étroite.

De toute évidence, les significations de « l’homme » et de la « femme » en Chine ont évolué de façon spectaculaire depuis l’Antiquité. Alors que la différence de genre est rarement articulée exclusivement en termes de yin et de yang, comme dans les textes médicaux de la dynastie Han, certaines hypothèses sur la base biologique des rôles et des comportements de genre fondés sur la MTC ont des implications très réelles pour les femmes. Étudier la malléabilité historique des conceptions du genre et du sexe est important pour dénaturer le binaire du genre, qui est encore la norme en Chine – et ailleurs – aujourd’hui.

 

[1] Pierre Bourdieu, La domination masculine, Seuil, 1998, p. 19.