Étoiles en marche

Le programme voté par les inscrits du Mouvement cinq étoiles contenait des passages clairement eurosceptiques, anti-atlantistes, philo-russes et tiers-mondistes. Il a été remplacé subrepticement par une autre version qui semble normaliser et préparer, sous l’écorce populiste, le Movimento à la mise en place d’un agenda technocratique. Luciano Capone, journaliste de Il Foglio, est l’auteur de la révélation politique de la journée en Italie


Di Luciano Capone

Luigi Di Maio a chargé le Professeur Giacinto della Cananea d’examiner les programmes de la Ligue et du PD pour indiquer lequel des deux était le plus compatible avec celui du Mouvement 5 étoiles. Mais de quel programme du Mouvement 5 étoile parlons-nous au juste ? Celui d’avant, ou celui d’après les élections ? Parce que le programme électoral actuellement disponible sur le site du Mouvement est complètement différent de celui qui y était en février. Quelqu’un à la tête du parti, probablement Di Maio, son chef politique, avec l’accord de Davide Casaleggio qui, à travers l’Association Rousseau, gère le site, a remplacé le programme voté par les inscrits par un autre, qui n’a pas grand chose à voir avec le premier.

“En Italie est né le premier et le seul programme politique basé sur la participation et la démocratie directe, en ligne grâce à la plateforme Rousseau”, lit-on sur le site du Mouvement. Mais il n’en est rien. Les vingt PDF qui composaient le programme voté en ligne – créés matériellement par l’agence de communication Web Side Story – ont été remplacé par vingt PDF différents, auxquels se sont ajoutés quatre thèmes qui n’ont jamais été proposé ou votés sur Rousseau (Smart nation, Sport, Édition, Union européenne). C’est indéniablement une manipulation de la volonté des inscrits, un pied de nez aux électeurs, une violation des règles du parti (démocratie directe et transparence), et la négation de la rhétorique du citoyen comme vrai “souverain” et du politique comme simple “porte-voix”.

Pour récupérer l’ancien programme, il suffit d’aller sur “Internet Archive” – la plus grande bibliothèque du web – et utiliser la fonction Wayback Machine, qui permet de remonter aux pages web modifiées ou effacées. Jusqu’au 2 février, il y avait un programme sur le site du Mouvement, le 7 mars – trois jours après les élections – il y en avait un autre, totalement différent et souvent diamétralement opposé.

C’est le cas du “programme relations extérieures”, un thème qui, compte tenu de l’évolution de la situation en Syrie, est d’une très grande importance et d’une actualité pressante. Les inscrits avaient voté pour une structure radicale, tiers-mondiste, philo-russe et anti-atlantiste. Le “nouveau programme Relations internationales” a été bonifié : les contestations contre l’OTAN et les États-Unis sont envolées, les critiques contre l’Euro et l’Union européenne adoucies, et les éloges de la Russie atténués.

Le chapitre sur “Souveraineté et indépendance” s’ouvrait ainsi : “Le chaos qui règne en Libye démontre que l’unilatéralisme de l’intervention humanitaire a échoué.” Et encore : “Nous répudions toute forme de colonialisme, néocolonialisme et ingérence étrangère.” Tout cela a disparu. Dans la nouvelle version, on parle “d’affronter ensemble en Europe” les défis de demain “en tant qu’États souverains et indépendants” dans le monde multipolaire. Une autre musique se joue, plus tempérée.

Le chapitre sur le “Refus de la guerre” commençait avec ces mots : “Irak, Somalie, ex-Yougoslavie, Afghanistan, Libye, Ukraine, Syrie. Le catalogue des pays détruits par l’unilatéralisme pourrait être beaucoup plus long.” Et il continuait, catastrophiste : “Les guerres de conquête de la dernière période ont porté le monde à un pas de l’Apocalypse et ont causé des centaines de milliers de morts, de blessés, de mutilés, de déplacés. Des territoires dévastés, démembrés, des économies faillies, des déstabilisations étendues à des régions entières et à des millions de personnes.” Tout cela a été effacé. Désormais le ton est plus posé et bureaucratique, on parle de “recherche du multilatéralisme, de la coopération et du dialogue entre les populations” et on répète que “les opérations de maintien de la paix doivent avoir lieu en stricte conformité avec la Charte des Nations Unies.”

Le passage de “l’Apocalypse” à la “stricte conformité” n’est rien comparé à la métamorphose de la position sur l’OTAN : “Le système de sécurité occidentale non seulement ne nous a pas rendu plus sûrs, mais il est le premier responsable du chaos actuel. De l’invasion de la Libye jusqu’à la destruction planifiée de la Syrie – était-il écrit – le système de sécurité occidental a enregistré une série d’échecs qui ont provoqué des des milliards d’euros de pertes pour les populations des pays membres, une immigration hors de contrôle et la déstabilisation d’aires fondamentales pour la sécurité et l’économie européennes.” L’alliance atlantique était décrite comme la cause principale de l’instabilité globale, arrivant à aspirer à une rupture du pacte : il y aurait désormais “une disjonction entre l’intérêt de la sécurité nationale italienne et les stratégies mises en places par l’OTAN.” Pour cela le Mouvement proposait “un désengagement de toutes les missions militaires de l’OTAN en contradiction manifeste avec la Constitution.” Toutes les attaques contre l’OTAN ont été éliminées. Dans la nouvelle version, changée un peu avant ou un peu après les élections, le passage le plus dur parle de “l’exigence d’ouvrir un front d’opposition au sein de l’OTAN.”

La partie concernant le Moyen Orient était également une dure accusation portée contre l’Occident : “Nos gouvernements ont détruit des populations entières, comme la population syrienne, en suivant l’interventionnisme occidentale de l’OTAN, à qui l’Italie a coupablement prêté main forte en rompant les relations diplomatiques avec Damas.” Désormais, toute référence au régime d’Assad a été supprimée et sont apparues les responsabilités des pays arabes, qui ont “un système de gouvernement à tout le moins inadapté aux standards universels.”

De manière analogue, les critiques contre l’Euro ont été revues. De “la situation italienne dans la zone euro est intenable. Nous sommes soumis à la monnaie unique.” on passe à “Cela ne signifie pas nécessairement abandonner la monnaie unique de manière péremptoire.”

Dans le chapitre sur la Russie certaines critiques sur les sanctions ont été amendées. “L’UE, s’ajoutant aux États-Unis – était-il écrit –, a graduellement imposé des mesures restrictives à l’encontre de la Russie” et on ajoutait que “les actes de Moscou” en Crimée et en Ukraine était “destinées au maintien de sa sphère d’influence dans l’espace post-soviétique face au progressif élargissement de l’OTAN.” Cela aussi a disparu.

Ces quelques exemples concernent seulement les dix petites pages du “programme sur les relations internationales”, mais ils se multiplient dans les autres 19 rubriques thématiques, plus les quatre ajoutées sans aucune consultation.

Dans le “programme pour les Banques” ont été insérées des propositions jamais votées. Du “programme pour le Travail” a été retiré le chapitre sur les “Syndicats sans privilèges”. Il y a des programme complètement dénaturés, comme celui sur le “Développement économique”, passé de 92 à 9 pages et d’autres toilettages intégraux comme celui sur l’Agriculture.

Qui a écrit le nouveau programme et décidé de le substituer à celui voté par les inscrits ? Probablement Di Maio et son cercle restreint. Mais à l’évidence le rôle matériel de Davide Casaleggio, qui s’est occupé de remplacer les documents à travers la plateforme Rousseau, montre bien que celui qui s’est placé au-dessus de tous n’est pas le “garant” de la démocratie directe, mais son manipulateur.

Cette manœuvre, qui concerne le principe le plus sacré (la démocratie directe) et l’instrument le plus important (le programme) de la vie politique du parti, révèle la grande fiction du Mouvement et la puissance totalitaire de son mécanisme. L’histoire est pleine de partis qui ont trahi leur programme électoral, ce n’est pas la première fois et ce ne sera pas la dernière. Mais on a ici franchi un cap : le programme a été complètement modifié en secret pour faire croire aux militants et aux électeurs qu’il est ce qu’ils ont toujours voulu et ce qu’ils ont consacré par leur vote. Plus que la volonté générale de Rousseau, c’est un système qui rappelle la ferme des animaux d’Orwell

Raffaele Alberto Ventura parle de « macronizzazione » pour rendre compte du phénomène de normalisation du Movimento. Nous en avions parlé  au lendemain des élections
La victoire du Mouvement 5 étoiles donne à voir immédiatement quels sont les deux grands piliers autour desquels se déroule le processus de réorganisation du pouvoir politique : le populisme et la technocratie.