Une Tempête sans tempête

Présentée à la Comédie-Française jusqu’au 21 mai prochain, La Tempête de Shakespeare mise en scène par le célèbre Canadien Robert Carsen ne fait pas l’unanimité parmi les critiques. Cependant, peu d’entre eux ont pris la peine de relever que Carsen a décidé de commencer le spectacle directement à la scène 2 de l’acte I de la pièce. Pour notre rubrique culturelle gegflixK. M. Ebner-Landy démontre cette semaine que cette suppression de la première scène est pourtant fondamentale et discutable. Elle en dévoile également la portée géopolitique et y voit le reflet d’une évolution récente de l’état d’exception, loin de la théorisation qu’en proposait Carl Schmitt dans les années 1920.

La version originale de l’article est disponible ici.


Par K. M. Ebner-Landy

La Tempête, pièce de Shakespeare de 1611, se déroule dans le cadre d’un état d’exception qui ressemble fortement à celui décrit par le juriste allemand Carl Schmitt au début du XXe siècle. Une situation d’urgence y a conduit à la suspension de l’ensemble de l’ordre juridique, ce qui correspond à ce que Schmitt définit comme « état d’exception ». La Tempête nous présente comment un orage a mené Prospero, souverain d’une île, à suspendre l’ordre légal qu’il avait préalablement établi sur le territoire qu’il contrôle. Dans la mise en scène qu’en propose actuellement Robert Carsen à la Comédie-Française, il n’y a plus de tempête. Une telle décision transforme La Tempête : elle ne correspond plus à l’état d’exception théorisé au début du XXe siècle et se rapproche de ceux qui existent aujourd’hui, c’est-à-dire de ces black sites (« sites noirs ») de la CIA où les détenus arrivent sur des rivages étrangers sans tempête politique.

La tempête comme état d’exception

La Tempête s’ouvre au milieu d’un orage. Le Capitaine d’un navire y ordonne à son Maître d’équipage de faire en sorte que leurs marins évitent à tout prix que le bateau ne s’écrase sur les rochers. Si cette tempête ne dure que le temps d’une courte scène et apparaît comme une catastrophe naturelle, elle donne toutefois accès à la dimension politique de la pièce. Dans la scène suivante, le spectateur découvre en effet que l’orage était une opportunité politique dont s’est saisi Prospero, Duc de Milan en exil. Quand est passé au large de l’île où il est banni depuis douze ans un navire et qu’il s’est rendu compte qu’à son bord se trouvaient les ennemis qui l’avaient envoyé là, Prospero a décidé de profiter de ce hasard en créant une tempête capable de placer les passagers importants à portée de sa main. Interrogé par sa fille Miranda sur les raisons de la tempête, il lui répond : « Par un accident fort étrange, la bienveillante fortune (…) a conduit mes ennemis sur ce rivage ».

« By accident most strange, bountiful fortune, now my dear lady, hath mine enemies brought to this shore … », illustration de la scène 4 de l’acte I de La Tempête par William Crane (1893)

Autant que son déroulement, ce sont les événements prenant place après la tempête qui révèlent la nature de cette dernière. À sa suite, Prospero suspend les lois ordinaires de son île. Il indique à Ariel, l’esprit puissant qui l’accompagne, qu’il lui est impossible de le délivrer comme il avait promis car il y a désormais davantage de travail à accomplir. Il révèle ensuite à sa fille Miranda qui elle est, chose qu’il avait plusieurs fois entrepris de faire sans jamais aller jusqu’au bout. Pour Prospero, « le temps », « l’heure » et « la minute précise » pour raconter l’histoire de leurs vies à sa fille est arrivée. Ainsi, l’urgence installée par la tempête inaugure une journée extraordinaire pendant laquelle le souverain de l’île a le droit de suspendre l’ordre normal des choses.

La tempête ouvre donc un « état d’exception », concept politique élaboré par Carl Schmitt dans La dictature (1921) et Théologie politique (1922), ouvrage utilisé en son temps pour soutenir le Troisième Reich. Dans Théologie politique, l’état d’exception (Ausnahmezustand) est décrit et caractérisé par la « suspension de l’ordre général établi » [note]Schmitt, Carl, Théologie politique [1922], Paris, Gallimard, traduction française de 1988[/note] par le souverain du fait d’une situation d’urgence, d’un cas de péril extrême, d’un danger menaçant l’existence de l’État. Est souverain celui qui a la capacité de décider « quand existe ou non un cas extrême d’urgence et quoi faire pour le supprimer » . Comme l’ordre juridique est intégralement suspendu, la décision du souverain mène à un “état d’exception” plutôt qu’à “un état d’urgence”.

 La tempête à la Comédie-Française

Le parti-pris de Robert Carsen de monter La Tempête à la Comédie-Française sans inclure la première scène de l’orage prive le public de l’occasion d’assister à la mise en place de l’état d’exception. Aux spectateurs, Carsen ne montre ni son émergence par le biais de l’orage, ni le souverain qui l’a créé. À la place, nous voyons Prospero au lit : il se souvient du crime commis par son frère et par le Roi de Naples à son encontre. Ce sont précisément ces deux hommes qui se retrouvent livrés sur l’île où leurs victimes lésées les attendent. Il ne nous est pas montré comment ces personnages sont arrivés là, qui contrôle le lieu où ils ont atterri et ce que signifie leur arrivée pour le jeu politique à l’œuvre sur l’île.

Selon Carsen, ne pas montrer la première scène relève d’un choix de mise en scène plus large concernant le traitement de la magie de Prospero. Le metteur en scène rappelle qu’il a été confronté au problème de savoir que faire des déclarations de Prospero sur ses propres pouvoirs : faut-il penser que le Duc en exil est littéralement capable de réveiller les morts, de convoquer les éléments et de créer des orages ou faut-il interpréter autrement sa magie ? Carsen a fait le choix de lire La Tempête comme « une étude psychologique… examinant ce que signifie le fait d’être en vie, ce qu’est une île déserte. »

Son choix s’accorde cependant mal avec ses déclarations selon lesquelles « tenter d’expliquer des personnages tels qu’Ariel ou Caliban a un effet réducteur sur la pièce ». L’explication de l’orage qu’il avance réduit en effet la portée de la pièce, sur un plan politique comme sur le plan dramatique. Elle limite ainsi fortement le dessein de Carsen qui veut révéler au public que La Tempête est une pièce « sur la politique du pouvoir ». La politique n’est d’ailleurs pas la seule perdante et le théâtre souffre aussi. Lorsque Shakespeare apparaît dans Chambre en Inde, l’actuelle mise en scène d’Ariane Mnouchkine, c’est jeté à travers d’une fenêtre à la suite d’un orage. Avant de l’accueillir, l’actrice tenant le rôle de Mnouchkine s’exclame « Quelle ouverture ! ».

Si l’élimination de la tempête par Carsen est réductrice du point de vue de la politique à l’œuvre dans La Tempête, elle évoque cependant par inadvertance quelque chose de bien plus contemporain : les actuels états d’exception qui se sont éloignés et différenciés de celui décrit par Carl Schmitt. Ils ne reposent plus sur une décision politique publique mais sont conçus pour opérer sous couvert, comme s’ils arrivaient seulement par hasard.

Des sites noirs sans tempêtes
Répartition des 54 pays impliqués dans le programme d’extraodinary rendition selon l’Open Society Foundation

L’aspect de la politique contemporaine qui se rapproche le plus de La Tempête sans tempête est le réseau des black sites, un ensemble de prisons secrètes de la CIA qui s’est développé à l’échelle de la planète de 2002 jusqu’en 2009, date à laquelle le Président Obama les a interdites. Lorsque les black sites fonctionnaient, au moins 119 hommes, femmes et enfants ont été enlevés, transportés en avion puis torturés dans l’une des prisons secrètes présentes dans le monde. Les opérations étaient menées selon le principe de l’extraordinary rendition, c’est-à-dire au mépris des procédures légales d’extradition. Elles ont impliqué 54 pays, dont huit entretenaient leurs propres prisons : l’Afghanistan, la Lituanie, la Roumanie, la Pologne et la Thaïlande le faisaient officiellement tandis que le Maroc, Diego Garcia (un territoire ultramarin du Royaume-Uni) et Djibouti opéraient officieusement [note] »Officiel » renvoie ici aux pays cités dans le rapport de 2012 de l’Open Society Foundation tandis que « officieux » renvoie à des révélations provenant d’articles de presse. La rapport de 2012 prend acte qu’il « n’existe pas de rapport exhaustif sur l’implication des pays étrangers dans les opérations d’extraordinary rendition » et que les chiffres proposés sont susceptibles de changer[/note]. Les pays qui n’ont pas accueilli de prisons de la CIA ont participé au programme de plusieurs façons : détention et torture d’individus, aide à la CIA pour le transport des détenus, ouverture de leur espace aérien et de leurs aéroports aux vols secrets de la CIA, transmission d’informations conduisant à la détention, au transfert secret et à l’interrogation d’individus.

Selon l’euphémisme utilisé dans ces prisons, les détenus étaient soumis à des « techniques d’interrogatoire améliorées », incluant supplice de la baignoire, privation de sommeil, enfermement dans des espaces confinés jusqu’à 18 heures d’affilée, contrainte à demeurer dans des positions douloureuses, nudité forcée, menaces à caractère sexuel et soi-disant « réhydratation rectale ». Dans un long rapport de 2014 consacré aux dérives de l’ère Bush, le Comité sur les services secrets du Sénat des États-Unis a conclu que « l’utilisation par la CIA de méthodes d’interrogatoire améliorées n’a pas été un moyen efficace d’acquisition de l’information ». Ce dossier est de nouveau d’actualité puisqu’en janvier 2017, l’administration Trump a déclaré qu’elle prévoyait d’étudier la réouverture de black sites à l’étranger et que Gina Hapsel, le nouveau directeur de la CIA nommé en mars dernier, a supervisé un black site en Thaïlande entre 2003 et 2005.

Rapport de l’Open Society Foundation dénonçant en 2012 l’existence des « black sites » de la CIA

Le programme des black sites visait à éviter que le public ne voit la tempête. C’était une opération clandestine permise par un covert action memorandum of notification, c’est-à-dire un décret secret signé par le Président Bush la semaine suivant le 11 septembre. Elle n’a pas fait l’objet de déclaration politique et n’a été connue que par le biais des journalistes et des groupes de défense qui ont révélé la localisation et la nature de ces prisons. Pour reprendre les mots d’un rapport de la Open Society Foundation en 2012, ce programme « était conçu pour être entièrement conduit hors des États-Unis et dans le plus grand des secrets. » (p. 61). Les détenus ne bénéficiaient pas de procès public. Ils étaient enlevés et emmenés sur des îles où les États agissaient hors de la loi. Leur arrivée était prévue pour ne pas ressembler au résultat d’une décision politique.

Réinsérer la tempête

 Pour comprendre le fonctionnement du réseau des black sites, nous devons comprendre la tempête, c’est-à-dire comment les détenus ont été déplacés de leur lieu de résidence vers un des sites secrets. Cela suppose d’examiner le réseau géopolitique qui soutenait ces black sites.

Le rôle tenu par l’Europe fut fondamental. Trois pays possédaient une prison secrète : la Lituanie, la Roumanie et la Pologne. Vingt ont facilité les procédures de transfert extraordinaire des prisonniers : l’Albanie, l’Allemagne, l’Autriche, la Belgique, la Croatie, Chypre, le Danemark, l’Espagne, la Finlande, la Grèce, l’Islande, l’Irlande, l’Italie, la Lituanie, la Macédoine, le Portugal, la République tchèque, la Roumanie, le Royaume-Uni et la Suède.

Le réseau des 54 pays impliqués dans les black sites excluait au contraire la Chine, la Russie et le continent sud-américain. Cet aspect de la tempête permet de comprendre dans quelle constellation géopolitique particulière les black sites étaient capables de fonctionner. Si l’on met à part l’Amérique du Sud, cette constellation est celle de l’influence américaine et correspond plus ou moins, à l’échelle mondiale, aux régions de forte utilisation de Facebook. Le fait qu’il n’existe pas de black site en Chine ou en Russie montre des divergences de programmes de politique internationale mais aussi des lignes de clivage dans la nature de la souveraineté. Alors que les frontières de cette dernière sont très claires dans certains lieux, elles peuvent être transgressées ailleurs afin de créer des états d’exception miniatures.

Dans La Tempête, l’orage secoue soit la Méditerranée, soit les Bermudes : les deux lieux sont évoqués dans la scène 2 de l’acte 1. Au sein de l’œuvre de Shakespeare, c’est un fait unique que l’on ignore la localisation précise de « l’île inhabitée ». La Tempête est une exception géographique parmi un corpus de pièces dont la situation est précise – le Danemark, Athènes, Venise – et d’une importance capitale. Dans le réseau contemporain des états d’exception, les territoires en bordure de la Méditerranée ou de la mer des Caraïbes ont joué un rôle central dans le transport des détenus vers les prisons secrètes d’Europe et d’ailleurs, en particulier vers Guantánamo, premier révélé et le plus connu parmi les black sites.

Pour Schmitt, le souverain décide de l’exception. Dans La Tempête, on voit Prospero se saisir du passage opportun de ces ennemis pour annoncer une exception. Au XXIe siècle, la mise en scène de Carsen ne nous montre pas cette décision. La production de la Comédie-Française s’inscrit dans le contexte politique actuel : les états d’exception n’ont plus besoin d’une décision souveraine et publique pour fonctionner. Ils essaient de s’instituer sans tempête et sans faire de vague

traduit de l’anglais par Lucie Rondeau du Noyer