L’avenir politique de l’Iran

Entretien fait le 18 février 2018 avec Bernard Hourcade, géographe, directeur de recherche émérite au CNRS, spécialiste de l’Iran.

Nous revenons avec Bernard Hourcade (avec lequel nous avions déjà évoqué le rôle de l’Union Européenne dans les négociations du JCPOA) sur la nature et l’avenir du système politique iranien, et formulons quelques hypothèses sur les prochaines élections présidentielles de 2021. Supposant que l’Iran est « le laboratoire politique du Moyen-Orient au XXème siècle », nous examinons successivement plusieurs concepts de théorie politique appliqués à l’Iran : pragmatisme, populisme,  bonapartisme, jacobinisme, nationalisme, ainsi que des concepts plus spécifiquement iraniens (réformisme, républicanisme islamique, gouvernement du jurisconsulte), afin d’examiner si ces derniers pourraient fournir les cadres théoriques d’une nouvelle modernité politique au Moyen-Orient.

Rohani ou la victoire d’une ligne pragmatique

Groupe d’Etudes Géopolitiques. Parlons tout d’abord de la situation du président Rohani et des réformateurs. Après l’enthousiasme des premiers temps, de nombreuses personnes disent regretter d’avoir voté Rohani. Désormais, peu de gens le soutiennent, à part quelques rares figures, comme l’intellectuel médiatique Sadegh Zibakalam (alors qu’il était très critique lors de la première élection de Rohani). Depuis que le président n’a pas vraiment pris position après les manifestations, il semble se trouver dans une position de pur gestionnaire. Comment voyez-vous ça ?

Bernard Hourcade. J’ai exactement l’opinion contraire. Le plus important, c’est que les personnes du Mouvement Vert n’ont pas manifesté, et ont même eu une peur bleue de ces manifestations. Ils étaient terrorisés, et analysaient la situation de la manière suivante : « le lumpenprolétariat se révolte, Ahmadinejad est en vogue, Rohani est contesté car il n’a pas pu faire ses réformes. Par conséquent, vive Rohani, de facto, aujourd’hui, qui est capable de tenir la boutique, et a empêché une répression de masse ».

Deuxièmement, la manifestation a eu lieu après que Rohani a déclaré, lors du dévoilement du budget pour l’année 1397 [mars 2018- mars 2019], qu’il ne contrôlait qu’un tiers de son budget. Il s’agit là d’une victoire politique, car le Guide a ordonné, il y a 15 jours maintenant, aux chefs de l’armée de vendre les actions des entreprises non stratégiques appartenant aux forces armées ou aux fondations, comme Khatam al-Anbiya [sorte de trust immobilier aux mains de « l’Etat profond »] . C’est une évolution intérieure encore plus importante que l’accord nucléaire, signé par M. Zarif, un simple ministre. Cette mesure de privatisation revient en effet à enlever l’argent à ceux qui le détiennent depuis 40 ans. Et ça, Rohani a réussi à l’imposer au Guide. Concrètement, derrière la déception face à Rohani, on se rend compte que la situation est très compliquée, et que Rohani a fait le maximum, en évitant l’anarchie, et en convainquant le Guide de faire des réformes.

Sadegh Zibakalam est un professeur d’université médiatique, disposant de 640.000 abonnés sur Instagram, et de 350.000 « likes » sur Facebook. Sa notoriété lui a notamment permis de récolter directement plus de 600.000 euros, après le séisme dévastateur de Kermânchâh, du 12 novembre dernier, pour venir en aide aux victimes. 

Certains pensent que les manifestations ont été vite dissipées, sans grande difficulté, d’autres que le régime a véritablement pris peur, voyant sa base électorale se retourner contre lui. Vous adopteriez donc la seconde interprétation ?

BH. Les Iraniens sont devenus républicains. Tout le monde dit que l’Islam mange la république. Ce n’est pas vrai. Alors même que l’Islam reste un facteur essentiel, la république a pris le contrôle de l’Islam. En 2009, les manifestants demandaient « où est mon vote ? », et, aujourd’hui, « où est mon argent, où est mon salaire, où est mon travail ? ». La réforme économique demandée par le Guide aux Gardiens de la Révolution [seconde « armée » de la République islamique] a été imposée par la société iranienne, qui s’est exprimée par le vote, puis par des manifestations.

GEG. Certaines personnes reprochent à Rohani d’avoir fait le pari que, en montrant la valeur d’un positionnement modéré, il réussirait à convaincre le Guide de rester lui-même « modéré ». Selon vous, ce pari est-il réussi ?

BH. Le président et le Guide sont à mon avis d’accord sur l’essentiel. Mais leur fonctions ne sont pas identiques. L’un défend les institutions, l’autre doit les faire fonctionner. En Iran, les dirigeants politiques ont le mérite de faire fonctionner, grosso modo, le pays. Personne ne veut de révolution comme en Syrie ou en Irak, mais en même temps, tout le monde veut que la situation politique évolue. Or les religieux ont une bonne connaissance des rapports de force locaux. S’il y a une vraie rupture entre l’islam et le peuple, elle sera synonyme de catastrophe pour le régime. Ainsi, Rohani voit son discours renforcé, car il peut se contenter de faire constater l’état de mécontentement bien réel et concret qui s’est manifesté dans les rues. Et ce n’est pas en faisant 3000 morts que les plus conservateurs, partisans de la manière forte, pourront apaiser la situation. D’autant plus que les milices locales – les bassijis – ont des parents et amis parmi les manifestants. La répression est réelle, mais ils ne tireront pas en rafales dans la foule. L’Iran mène aujourd’hui un combat qui, bien que très difficile, est républicain.

L’issue de la crise ne semble pas pouvoir venir ni d’un coup d’État militaire ni d’une révolution populaire spontanée, ni même d’un populisme discrédité par les deux mandats d’Ahmadinejad.

La fin d’Ahmadinejad et l’avenir du populisme

GEG. Parlons justement d’Ahmadinejad, qui a beaucoup fait parler de lui au cours des mois d’octobre et de novembre derniers, en accusant sans cesse le pouvoir judiciaire, et notamment son chef, Sadegh Laridjani, de corruption. Il a finalement été mis à l’écart par le Guide, au cours d’un discours évidement ambigu qui ne le citait qu’indirectement. Quelques semaines après les manifestations, c’est au tour du chef des Gardiens de la révolution, M. Jafari, de reprocher à Ahmadinejad d’être à l’origine des manifestations. S’il s’agit de la fin de la vie politique d’Ahmadinejad, que va devenir la tendance politique qu’il représente ?

BH. Ahmadinejad était, en 2005, un excellent choix du Guide, car il permettait d’affirmer que le régime était sensible aux aspirations populaires. Khomeiny disait « on n’a pas fait la révolution pour des pastèques » mais il est vrai que la population s’attendait, en faisant la révolution, à un progrès social, qui a eu lieu, mais de manière insuffisante. Donc, en montrant que ce n’étaient pas des intellectuels, comme M. Khatami, qui étaient au pouvoir, mais le peuple de base, le Guide pensait adresser un signe au peuple qui serait bien reçu. En effet, Ahmadinejad n’a jamais fait partie de l’élite, ni cléricale, ni militaire.

Cependant, au lieu de mobiliser les forces populaires, et de s’en servir pour imposer une véritable redistribution, Ahmadinejad a servi les nantis. Il n’a jamais eu tout le pouvoir, et n’a jamais pu le prendre, mais n’a pas non plus réussi à mettre en marche les masses pour faire une révolution sociale. En fait Ahmadinejad a simplement acheté la paix sociale en dépensant l’argent public et en développant la corruption parmi les élites. Certaines couches populaires attendaient de l’Islam, qu’elles voient comme une religion égalitaire, et du gouvernement de la République islamique, des mesures redistributrices. Après l’échec d’Ahmadinejad, ils espéraient que l’ouverture internationale consécutive au JCPOA allait apporter rapidement la prospérité. La politique américaine et l’absence de réformes intérieures ont brisé cet espoir et provoqué un mécontentement global à la fois contre l’Amérique, qui ne respecte pas les accords internationaux, contre le gouvernement de Rouhani qui semble impuissant, et contre un régime islamique, ou plutôt clérical, qui en quarante ans de pouvoir n’a pas réalisé les ambitions de liberté et de justice sociale de la révolution de 1979.

Pour éviter que la solution proposée soit à nouveau celle d’Ahmadinejad, il faudrait contrôler et apaiser la situation. La base électorale, qui existe, s’est réveillée. A présent, la priorité n’est donc pas de contrôler la bourgeoisie intellectuelle, qui ne proteste pas, et qui est souvent liée – ou achetée –  par le régime. En revanche, la base populaire existe, et il ne faut pas que quelqu’un l’utilise pour en faire un mauvais usage. Qui peut prendre en main cette base pour créer un mouvement électoral ? Qui succédera à M. Rohani dans trois ans ?

La possibilité d’un bonapartisme

GEG. Il est amusant de constater que, en Iran, dans la presse, sur les réseaux sociaux, on parle déjà des prochaines élections présidentielles de 2021. Les noms évoqués sont surtout ceux d’Ali Laridjani, ou bien d’Ehsaq Djahanguiri.

BH. Si Rohani a été élu président, c’est parce qu’il fait partie du système depuis le tout début. Il a travaillé avec l’armée pendant la guerre, été député pendant près de 20 ans, à la tête du conseil de sécurité nationale pendant 15 ans, et connaît ainsi parfaitement l’Iran politique depuis 40 ans. Djahanguiri de même que Aref, qui est quelqu’un d’excellent, n’ont pas le réseau, ni même l’expérience pour avoir de l’autorité sur les Gardiens de la révolution, les ayatollahs ou des fils de gens très importants, qui contrôlent les réseaux politiques médiatiques et économiques depuis 40 ans. Il est naïf de penser qu’un homme très sympathique, aimable et intelligent puisse prendre le pouvoir dans la République islamique d’Iran comme ça, par le simple fait d’une élection !

Eshaq Djahanguiri, vice-président depuis 2013

Je vais répéter une chose qui va m’attirer les foudres. Avant les élections de 2009, j’ai rencontré un membre de l’équipe électorale de Moussavi qui espérait que son candidat serait battu parce que s’il était élu président, il n’aurait pas les moyens de contrôler le clergé, l’armée, la base populaire, et provoqué malgré lui l’irruption de multiples forces politiques rivales, violentes potentiellement destructrices.

GEG. Ali Laridjani a-t-il le poids politique nécessaire pour devenir Président ?

BH. Laridjani a certes l’avantage d’être le fils d’un grand ayatollah, et d’avoir une certaine notoriété. Il a été proche des Gardiens de la révolution, ce qui lui donne une certaine légitimité, et est assez ouvert. Il a une crédibilité raisonnable. Les réformateurs se diraient alors « on n’a pas le choix, votons pour lui ». Mais soyons sérieux, et constatons que la majorité de la population veut des changements économiques rapides, sans mettre la priorité sur la Syrie et Israël.

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GEG. Pensez-vous qu’un réformateur pourrait se démarquer ?

BH. Un modéré à l’eau de rose ? Les Iraniens sont des gens modérés mais veulent un dirigeant actif, dynamique, qui parle aux désirs de changement des femmes, des jeunes, des prolétaires. Un gouvernement de gens aimables et polis ne permettrait aucun changement ! Mohammed Ben Salman a mis plus d’une centaine de parents et notables corrompus en prison (dorée) pendant deux mois. En Iran, on ne peut pas faire cela aussi facilement, car personne n’a autant de pouvoir que MBS dans son propre pays, et personne ne peut mettre 20 anciens généraux et autant d’ayatollahs en prison pour récupérer leur argent. En tout cas, ce n’est surement pas M. Aref, ni même M. Laridjani qui pourraient le faire !

GEG. Les réformateurs n’auront donc jamais le pouvoir en Iran ? 

Les réformateurs auront peut-être le pouvoir un jour en Iran, mais ne contrôlent pas suffisamment l’appareil des anciens combattants et du clergé. Qu’on le veuille ou non, il y a parmi les Gardiens de la Révolution, les anciens combattants de la guerre Iran-Irak, et les révolutionnaires de 1979, des personnalités fidèles au régime, qui connaissent bien la gestion de l’Etat dans tout ce qu’il a de profond et souvent de sombre, et qui seraient capables d’imposer des changements à leurs compagnons d’arme qui ont accaparé les biens de l’Etat. Cette issue bonapartiste à la crise ne plairait ni aux élites cléricales, ni aux réformateurs, ni aux conservateurs, mais qui pourrait l’exclure ?

GEG. En Iran, quand on pense à une solution bonapartiste, le nom du général Soleymani vient immédiatement à l’esprit…

Le général Soleymani, à gauche, qui opère en Syrie en soutien de Bachar-el Assad, est également un grand utilisateur de l’application Instagram, extrêment populaire en Iran, et utilisée par tous les hommes politiques – y compris le Guide suprême.

BH. Eh oui ! Il ne s’agit pas de faire campagne pour tel ou tel leader, mais de regarder les scénarios possibles et de ne pas mettre en avant, comme en Israël, à la Maison Blanche, ou même dans certains cercles parisiens, la « chute du régime » ou le retour du chah. Le général Soleymani n’était pas un gradé pendant la guerre Irak-Iran, mais fait partie d’une nouvelle génération de cadres des Gardiens de la révolution n’est pas connu comme corrompu, et jouit d’une belle image populaire. Son action en Irak et en Syrie contre Daesh est vue comme une opération de défense nationale, contrairement au soutien apporté au Hezbollah libanais ou aux Palestiniens. Sa victoire est la première remportée par l’Iran hors de ses frontières depuis des siècles, ce qui ne déplait pas aux nationalistes iraniens. Cela n’efface pas la réalité répressive des Gardiens de la Révolution, très mal vécue par la plupart des iraniens.

Cependant, en Iran, les révolutionnaires ont souvent des objectifs paradoxaux. Souvenez-vous que l’ayatollah Montazéri a été démis parce qu’il s’opposait aux massacres de 1988, rappelant combien l’Islam est attaché au principe d’une justice équitable, alors même qu’il était lui-même très radical. Il y a, chez les religieux ou les Gardiens de la révolution les plus radicaux des années 1980, des personnalités qui sont restées attachées à chacun des termes du slogan de 1979 : indépendance, liberté, République islamique. Il ne faut pas oublier que Mohammad Khatami, président modéré très apprécié des pays occidentaux, avait été élu en 1997 avec le soutien d’un grand nombre de Gardiens de la révolution.

Ayatollah Montazeri, tenant un fusil à baïonnette devant l’université de Téhéran, en 1979. (AP)

Influence limitée des révolutions technologiques sur la politique

GEG. Revenons sur les manifestations de début d’année. On parlait en 2009, lors du Mouvement vert de « Révolution twitter ». A l’époque, il y avait un million de smartphones en Iran. Il y en a aujourd’hui quarante millions. Or Telegram, l’application de loin la plus utilisée en Iran, dit ne pas coopérer avec les autorités (sinon pour lutter contre des contenus que ses dirigeants condamnent – comme la pornographie ou les appels à la violence). Pensez-vous que de tels moyens de communication contribuent à la mobilisation politique ?

BH. Le succès le Luther et du protestantisme a largement bénéficié de l’imprimerie. Aujourd’hui, nous avons des smartphones qui peuvent jouer dans le rapport de force. Cependant, ces éléments sont seulement des outils qui doivent s’appuyer sur des faits et des idées. Telegram ne représente que 5% du problème. Tout mouvement politique implique un contexte, un consensus à partir duquel les gens peuvent se mobiliser.

On ne peut pas comprendre les manifestations à partir des outils de communication seuls. Prenons la ville de Doroud, par exemple. C’est une des premières villes où il y a eu la loi martiale lors de la révolution de 1978. La réalité sociale et politique de cette ville est complexe avec à la fois une réalité tribale, mais également l’existence une grande cimenterie moderne employant de très nombreuses personnes. La tradition syndicale et ouvrière a toujours été présente et a apporté à Doroud une certaine tradition de revendication qui n’a visiblement pas disparu.

La théocratie flexible

L’Iran est le laboratoire politique du Moyen-Orient

GEG. Quand on parle du Guide en Iran, on le voit toujours comme un personnage monolithique, alors même que les déclarations de ses porte-paroles, par exemple, sont souvent beaucoup plus fermes que la position de fait du régime. Ainsi, M. Velayati, son « Conseiller », insulte les dirigeants occidentaux, qui sont malgré tout accueillis en Iran. De même, les journaux conservateurs (liés au Guide) sont farouchement opposés au JCPOA, alors que le Guide a forcément donné son approbation personnelle pour la signature de l’accord. 

BH. Le Guide n’est pas un grand ayatollah au sens religieux du terme. C’est par contre un homme politique expérimenté, qui a réussi là où le Shah a échoué. Le Shah est tombé à cause des méthodes brutales de la Savak[1], et de son incapacité à organiser des élections démocratiques (probablement, parce que les Américains ne souhaitaient surtout pas voir des députés communistes au Parlement iranien, ce qui n’aurait pas manqué d’arriver). Pour conserver le pouvoir et assurer la stabilité de l’État, le Guide a su prendre la mesure des problèmes, et a été capable de faire des concessions : sur le programme nucléaire hier, et aujourd’hui avec la demande de privatisation des entreprises possédées par l’armée.

Cette capacité à faire des concessions, provient, à mes yeux, des traditions du clergé chiite. Les chiites ont l’habitude d’interpréter les textes et de faire preuve d’une certaine souplesse dans cette interprétation. Ils ne répètent pas les textes mais essayent de répondre à des questions d’actualité à l’aide des textes. De ce point de vue-là, le Guide, avec ses idées, a été capable de répondre, bien que de manière incomplète, aux questions qui se posaient.

Iranien – film de Mehran Tamadon (2014), met en scène un iranien occidentalisé qui discute de sujets de société avec des clercs chiites.

Donc, à mon avis, le Guide n’est pas lui-même le problème. Il représente une force politique légitime, celle des « conservateurs », tout en montrant qu’il était capable de signer l’accord sur le nucléaire, et, récemment, de demander aux généraux de vendre les actifs non stratégiques ! Si cela est fait, ce sera une vraie révolution. La répression ne saurait résoudre la crise, et il faut donc que dans les trois mois qui viennent, des décisions judiciaires fortes soient prises pour que les grands trusts, les grandes fondations, comme Khatam al-anbiyya, jouent la transparence et acceptent de faire des concessions. C’est une question bien plus difficile à résoudre que celle du nucléaire.

Le républicanisme islamique comme nouveau modèle politique

Dans cette dialectique entre l’Etat et le peuple (dowlat o mardom), on dit toujours dowlat badé (l’Etat c’est mal) ; mardom khoubé (le peuple c’est bien)

GEG. Dans le Moyen-Orient actuel, il n’y a aucun régime politique satisfaisant. Le nationalisme arabe n’a pas fonctionné, les monarchies religieuses ne sont pas satisfaisantes, les néo-califats religieux types Daesh ne marchent pas. L’Iran, s’il parvient à trouver un régime politique viable, pourrait fournir un modèle au Moyen-Orient !

BH. L’Iran est le laboratoire politique du Moyen-Orient. C’est en Iran qu’ont eu lieu la première révolution constitutionnelle, l’émergence d’un Etat nationaliste et moderne avec Reza Shah, le coup d’Etat de la CIA et la première grande expérience d’ingérence américaine, le développement de la société par le haut de Mohammad Reza Pahlavi, et enfin, la première révolution qui n’oppose pas des communistes à des capitalistes, la première révolution islamique.

Dans le modèle de l’islam politique – je crois Olivier Roy en cela – l’Islam se fait peu à peu dévorer par la politique. La loi morale de l’islam ne peut pas s’appliquer à un Etat. Ce sont des règles qui s’appliquent à des groupes, à des individus, mais ne peuvent pas se transposer dans des structures politiques. En revanche, l’islam peut, bien sûr, apporter à la politique un système de valeurs dans un cadre institutionnel républicain. Si l’expérience marchait, il s’agirait d’un modèle tout à fait enviable !

Depuis toujours, l’Etat a de nombreux défauts, mais ne parvient pas à empêcher que la société évolue. Dans cette dialectique entre l’Etat et le peuple (dowlat o mardom), on dit toujours dowlat badé (l’Etat c’est mal) ; mardom khoubé (le peuple c’est bien). La république permet une forme de dialogue entre les deux instances. L’outil est là, utilisons-le, car, même s’il ne fonctionne pas complément, les Iraniens en redemandent. Ils sont devenus républicains.

L’inefficacité des explications par l’histoire ancienne

Est-ce qu’on imagine l’Iran acheter l’OM pour concurrencer le PSG du Qatar ?

GEG. Quelle validité pouvons-nous accorder aux comparaisons entre la politique actuelle de l’Iran, et le modèle des grands empires iraniens Sassanide, voire Achéménide ?

BH. Rappelons d’abord qu’à l’inverse de l’Arabie Saoudite, l’Iran, par sa nature même d’État « minoritaire » ethniquement iranien et religieusement chiite, n’a jamais eu de réseau politique structuré et ayant une quelconque continuité territoriale[3], La politique extérieure iranienne ne peut compter que sur le soutien d’un archipel  de minorités dispersées, les Iraniens n’ont jamais gagné de guerre depuis le 8ème siècle, et l’État iranien indépendant n’a pas existé entre le septième et le seizième siècle. Les Iraniens rêvent de l’empire Sassanide  ou Achéménide – la belle affaire ! De même, les fascistes italiens rêvaient de l’empire romain, mais on ne peut pas analyser la politique intérieure de l’Italie par l’empire romain ; de même, ce n’est pas parce que les Iraniens rêvent de Darius que la politique de l’Iran se fonde sur l’impérialisme ou l’expansionnisme.

Les Iraniens ont été de très bons résistants, et de très mauvais envahisseurs, et ont plutôt tendance à rester chez eux, à résister, contre les «ennemis extérieurs », enhardis en cela par un nationalisme exacerbé. C’est une qualité pour garder son identité, mais un défaut pour l’ouverture. Lorsqu’on vient leur proposer des investissements étrangers, ils les voient immédiatement d’un œil suspect. Le problème de l’Iran, ce n’est donc pas sa tentation hégémonique, mais le fait qu’il n’a jamais réussi à construire un système de relations complexe et stable à l’étranger. Le Qatar et les Emirats ont acheté des entreprises à l’étranger. Le shah d’Iran avait commencé lui-même à le faire. Mais aujourd’hui, quelle activité économique l’Iran a-t-il à l’étranger ? Rien ! Or on juge aujourd’hui de la politique étrangère d’un pays à ses activités à l’étranger. Est-ce qu’on imagine l’Iran acheter l’OM pour concurrencer le PSG du Qatar ? [NDLR. Et pourtant cela a été envisagé]

Un Etat jacobin et pourtant paranoïaque

Peut-on croire que quelques miliciens d’une minorité ethnique peuvent renverser un  État aussi fort, en tuant une dizaine de Pasdarans à Téhéran ! Dans un pays aussi jacobin et centralisé que l’Iran, c’est complétement absurde.

GEG. Il est étonnant de constater à quel point les Américains ont réagi aux manifestations, et à quel point tout sénateur, même d’un Etat du Midwest, se sentait particulièrement légitime à commenter et à analyser un mouvement politique en Iran, pour appeler à un changement de régime.

BH. Le régime islamique iranien adore ce genre de déclarations, qui étaient la pire des aides pour les manifestations. L’influence extérieure a ainsi immédiatement été montrée du doigt. En effet, les Iraniens sont préoccupés par les étrangers, et par les invasions, à cause des nombreuses fois où l’Iran fut conquis par des peuples étrangers (Grecs, Arabes, Turcs, Mongols, Afghans, Russes). Tout ce qui se passe mal en Iran est mis sur le dos du « kharedji » (étranger). Il s’agit d’une théorie du café du commerce, pourtant reprise par de nombreux hommes politiques.

Cette mythologie a été mise à mal par la Révolution Islamique, qui est un produit « mahali » (local). Le régime iranien est un régime made in Iran. Donc l’influence étrangère existe comme partout, mais aujourd’hui la République islamique a une base populaire locale, ce que le Shah n’avait pas du tout. Les Iraniens sont peut-être victimes de leurs propres mythes, n’ont pas confiance en eux-mêmes, et ont peur d’une influence extérieure qui en fait est peut-être plus faible que dans d’autre pays.

Ainsi, l’idée selon laquelle les Américains pourraient intervenir en Iran pour aider une rébellion à devenir une révolution relève du mythe. Qui pense sérieusement  que les minorités bahaïes, sunnites, kurdes arabes ou baloutches, avec un peu d’aide américaine, vont renverser le gouvernement de Téhéran ? Peut-on croire que quelques miliciens d’une minorité ethnique peuvent renverser un  État aussi fort, en tuant une dizaine de Pasdarans à Téhéran ! Dans un pays aussi jacobin et centralisé que l’Iran, c’est complétement absurde. Si une telle chose arrivait, le pays s’unira contre cette minorité très facilement. La vision ethno-religieuse et non politique des oppositions en Iran ne correspond pas du tout à la réalité du pays.

[1] Savak est l’acronyme en persan de l’Organisation du renseignement et de la sécurité nationale du Shah, entre 1957 et 1979, responsable de torture et d’assassinat politique. Elle a été dissoute en 1979 et remplacée en 1984 par la Vevak (Ministère du renseignement et de la sécurité nationale).

[2] Khatam al-anbiyya est le trust économique contrôlée par les Gardiens de la Révolution, qui reste touché par des sanctions américaines, européennes, et internationales.

[3] Voir l’article de Bernard Hourcade dans Le Monde diplomatique de février 2018, « l’Iran se réinvente en puissance régionale ».