Un « modèle chinois » pour une « nouvelle ère »

Par Sean Golden, traduit depuis l’anglais

Au début du mois de mars le Parlement chinois – appelé Assemblée populaire nationale – se réunissait pour sa session annuelle. Le remaniement officiel des institutions étatiques, mais surtout le retrait de la limite de renouvellement du mandat présidentiel voté à cette occasion, ont attiré l’attention d’observateurs des quatre coins de la planète. Cette manœuvre demeurait prévisible depuis l’inscription de la « Pensée de Xi Jinping » dans l’idéologie officielle du Parti Communiste Chinois, lors de son 19e. Congrès d’octobre 2017.

Sean Golden, professeur au département d’études est-asiatiques de  l’Université autonome de Barcelone, retenait suite à cet événement deux points clés. 1 / Avant Xi Jinping, les deux seuls leaders chinois à avoir introduit leur théorie dans l’idéologie du PCC, Mao Zedong et Deng Xiaoping, sont tous deux restés à la tête de la Chine plus d’un quart de siècle. Il est donc très probable que Xi Jinping essaie de s’installer durablement au pouvoir. 2 / A l’aube d’une « nouvelle ère » pour l’ordre mondial, la « Pensée de Xi Jinping » redéfinirait le modèle de développement chinois. En officialisant pour la première fois de l’histoire des intentions de développer les intérêts de la RPC à l’international, elle proposerait le modèle chinois en alternative à un modèle occidental sur le déclin. 


L’« élévation extraordinaire » de Xi Jinping – expression de Donald Trump suite au résultat du 19e Congrès National du Parti Communiste Chinois (PCC) – fait écho à l’extraordinaire essor de la Chine en tant que superpuissance géoéconomique après l’inauguration par Deng Xiaoping de la politique de « réforme et d’ouverture » en 1978.

Un pouvoir géoéconomique tend à devenir un pouvoir géopolitique. C’est l’objectif à moyen-long terme de Xi Jinping.

Il a divisé l’histoire de la révolution socialiste chinoise en trois périodes de 30 ans ; la première dominée par la « Pensée de Mao Zedong », la seconde dominée par la « Théorie de Deng Xiaoping », et la nouvelle période devant être dominée par la « Pensée de Xi Jinping » sur le « socialisme à caractéristiques chinoises pour la nouvelle ère ». L’« Ouest » qualifie la Chine de pays « émergent ». Mais en termes historiques, la Chine réémerge. Elle revient à la position prééminente qu’elle a tenue dans l’économie mondiale avant d’être l’objet de l’agression impériale occidentale du 19e siècle. Voici l’essence du « Rêve Chinois » de Xi. Il le définit comme un « rajeunissement » de la Chine. En termes traditionnels chinois, cela signifie une consolidation de la richesse et du pouvoir militaire, deux des thèmes majeurs dans son rapport politique du 19e. Congrès du PCC. La première priorité est de consolider et de maintenir le contrôle du système politique par le Parti Communiste Chinois. La deuxième est d’améliorer le niveau de vie global. La troisième est « d’occuper le devant de la scène » dans les affaires mondiales. Occuper le devant de la scène fait appel au « Modèle Chinois » de développement économique, à la modernisation et au renforcement du pouvoir militaire chinois. Le rapport politique de Xi établit clairement sa confiance dans la capacité de la Chine à devenir « l’alternative » au modèle occidental néolibéral dans l’ordre du monde émergent que la Chine mènera au 21e siècle, la Pax Sinica.

 

Le fait que la Chine et le Modèle Chinois puissent devenir l’alternative pour une nouvelle ère est un symptôme de l’obsolescence du modèle existant – le modèle post-Seconde Guerre Mondiale basé sur des institutions supranationales de type Bretton Woods dominées par l’Amérique et l’Europe. Le modèle néolibéral occidental était défini par le « Consensus de Washington ». Ce que Xi appelle le Modèle Chinois fait référence au « Consensus de Pékin ». L’émergence de la Chine comme superpuissance économique a coïncidé avec le déclin rapide de deux des pouvoirs impériaux qui ont dominé les affaires mondiales depuis le 18e siècle. Le vote pro-Brexit au Royaume-Uni reflète une nostalgie futile et profondément enracinée pour l’Empire Britannique perdu et la Pax Britannica. Le leitmotiv de Trump, « Make America Great Again », est en même temps un aveu que les Etats-Unis ne sont plus grands. L’élection de Trump reflète une nostalgie futile et profondément enracinée pour l’Empire Américain et la Pax Americana. Ces deux cas représentent un retournement géopolitique à 180 degrés, s’écartant du libre-échange et de la coopération internationale pour le protectionnisme et l’isolationnisme. Dans sa critique des politiques de Trump, John McCain a résumé de manière éloquente le rôle que les Etats-Unis ont joué dans les affaires mondiales sur la base d’une liste d’idéaux que l’administration Trump a abandonnés, entrant ainsi en contradiction avec une tradition de politique étrangère américaine qui s’étend sur les trois-quarts du siècle passé. McCain insiste sur le fait que les Etats-Unis ont eu un impact positif dans le monde en exerçant un leadership mondial, qu’ils ont une obligation morale de continuer dans cette voie, et que, de fait, ne pas suivre cette voie était une honte pour l’Amérique et que celle-ci ne méritait pas de prospérer dans un monde dans lequel le leadership et les idéaux américains seraient absents.

 

La politique « America First » de Donald Trump a détruit l’autorité morale des Etats-Unis dans les affaires mondiales. Elle a obligé Angela Merkel à prévenir les leaders européens qu’ils ne pourraient plus compter sur les Etats-Unis. Le rejet du libre échange et le rejet de toute tentative de combattre le changement climatique ont isolé les Etats-Unis du nouvel ordre mondial, comme le Brexit dans le cas du Royaume-Uni (et l’Union Européenne a fini par réaliser que la perte du Royaume-Uni ne serait peut-être pas une mauvaise chose). L’obsession américaine du contrôle du Moyen-Orient lui a fait abandonner d’autres régions du monde. Cela a facilité l’essor de la Chine comme pouvoir régional en Asie. Les investissements chinois à l’étranger ont permis à la Chine de devenir une source majeure d’aide extérieure à l’Afrique et l’Amérique latine, remplaçant les Etats-Unis et l’Union Européenne.

Le défenseur le plus fort du libre-échange à l’échelle mondiale à Davos est Xi Jinping.

La tentative américaine d’empêcher ses alliés de l’OTAN de joindre la nouvelle Banque Asiatique d’Investissement pour les Infrastructures (BAII) promue par la Chine fut un sombre échec. La BAII est devenue une alternative à la Banque Mondiale et au Fonds Monétaire International (FMI) et a ainsi affaibli le contrôle que l’Europe et les Etats-Unis peuvent exercer sur les nations en développement. La Chine promeut une coopération Sud-Sud dans les organisations internationales, aux dépens des relations asymétriques Nord-Sud. La « Belt and Road Initiative » chinoise, visant à construire des infrastructures de transport sur le continent eurasien et l’Océan Indien, va transformer les économies des pays participants, notamment en Asie centrale. Elle va aussi changer l’équilibre de forces en Afro-Eurasie en remplaçant le rôle de la 7e Flotte de l’US Navy, celui d’arbitre du hard power dans la région.

 

Aujourd’hui, comme autrefois, la Chine a opté pour les échanges et le commerce comme moyen de maintenir un ordre mondial pacifique et stable, plutôt que l’expansionnisme et la domination militaire.

Dans la nouvelle ère que Xi a proclamée, la Chine offre une situation gagnant-gagnant.

Elle offre la création d’une interdépendance économique basée sur l’égalité, le respect et le profit mutuels. La Chine est gagnante dans cette situation, mais ses partenaires aussi. La communauté américaine du renseignement a reconnu le déclin de la capacité américaine à imposer sa volonté dans le monde ou à maintenir sa domination sur les deux hémisphères occidental et oriental et en appelle à de nouvelles stratégies pour protéger les intérêts américains dans un monde que l’Amérique ne domine plus. Donald Trump et ses partisans n’écoutent pas. Ils sont préoccupés par des résultats électoraux à court-terme, un problème qui n’entrave pas le leadership de Xi Jinping sur la longue marche de la Chine vers le devant de la scène.

Le texte original a été publié par le Barcelona Centre for International Affairs, dans la série Opinion

Traduit par Gabriel Solans.

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