Le mythe du bon Caucase

Alors que tout le monde parle de la Russie, nous sommes heureux de donner la plume à une Russe dans nos colonnes. Celle-ci nous confie que « comme beaucoup d’autres Russes, la mille et unième réélection de Vladimir Poutine m’intéresse moins que la culture russe sous toutes ses formes » – et nous prenons donc prétexte de l’actualité politique pour publier son analyse sur la figure du Caucasien[note] Par Caucasiens, cet article se réfère évidemment aux peuples du Caucase, sans référence aucune au « type caucasien ». [/note] dans la culture russe et l’appropriation de la culture traditionnelle tchétchène. Notre rubrique culturelle gegflix espère ainsi prolonger la réflexion sur la difficile unité interne de la Fédération de Russie, que notre site décrivait de manière générale il y a quelques mois. Il en analysait aussi un cas dans l’extrême Nord récemment : nous nous déplaçons maintenant vers le Sud, dans une région de montagnes et de grands espaces, une région qui émerge à peine d’une décennie de la guerre la plus cruelle.


par Mariia Nevzorova[note]Je remercie les frères Lojkine pour leur aide concernant la langue française.[/note]

Mais pourquoi donc danse-t-on la lezginka dans les boîtes de nuit moscovites ? Rien ne semblait prédisposer cette danse traditionnelle caucasienne, très populaire en Tchétchénie, à ce surprenant destin. Pour répondre à cette question, nous retracerons la construction des représentations russes-occidentales du Caucasien, en deux étapes. La première se situe dans la première moitié du XIXe siècle, lorsque Pouchkine, en exil dans un pays en train d’être conquis par le tsar, invente une certaine figure du libre guerrier caucasien comme contre-modèle à l’aristocratie désœuvrée de Saint-Pétersbourg. La seconde est contemporaine : nous verrons comment le rap proche du pouvoir a promu un nouveau stéréotype, où le Tchétchène, plutôt bonhomme, offre par sa danse de nouveaux horizons de divertissement à la jeunesse urbaine de la Russie occidentale.

Admirer le guerrier tcherkesse

Pendant une bonne partie du XIXe siècle, l’Empire russe se livre dans le Caucase à une guerre de conquête afin de contrôler cette région stratégique : « la Russie avait toujours eu un immense intérêt pour la côte ouest de la mer Caspienne » car « c’est exactement là que se trouvaient les villes riches et commerciales et c’est là que se trouvait la route commerciale principale vers l’Orient mystérieux d’où l’on apportait des tapis, des épices, de la soie et d’autres produits extraordinaires [note]Koulikov A.et Rounov V., « Toutes les guerres du Caucase » Moscou, Yauza Exmo, 2013, p. 8-381, traduction personnelle[/note]». La zone est alors partagée entre l’Empire russe, l’Empire ottoman et l’Empire perse, et la guerre a donc deux dimensions : d’une part les Empires s’affrontent entre eux ; et d’autre part ils affrontent les résistances des populations autochtones – dont les Tchétchènes réputés particulièrement indomptables. Jusqu’en 1827, c’est le grand général russe Iermolov qui cherche à écraser les résistances indigènes, ce qui finit par consolider une profonde animosité à l’égard de l’armée russe dans les populations caucasiennes.

La Guerre du Caucase (1817-1864)

Deux poètes en exil

Dans la première moitié du XIXe siècle, pour le public russe, le Caucase était avant tout un espace mystérieux dont on ne savait rien, et les aristocrates qui l’élisaient comme la destination de leurs cures thermales (mineralnye vody) n’avaient pas pour lui d’intérêt ethnographique. L’image russe de la culture caucasienne se constitue alors par deux autres sources. D’une part, il y a la présence effective de soldats russes à l’occasion de la guerre et d’opérations constantes de pacification ; mais aussi, à la même époque, de jeunes aristocrates considérés comme indésirables y sont déportés par le tsar. Ceux-ci vont jouer un rôle absolument déterminant car on trouve parmi eux des écrivains qui vont explicitement s’atteler à la construction d’un imaginaire russe à propos de cette région et des peuples qui l’habitent.

Le Prisonnier du Caucase, de la main de Pouchkine

C’est le cas du jeune Alexandre Pouchkine qui est envoyé en exil par Alexandre Ier pour l’irrévérence de ses premiers vers – il a alors vingt ans et s’installe un moment à Piatigorsk, à la limite entre la Russie européenne et le Caucase, aujourd’hui dans le kraï de Stavropol. Il devient alors le premier poète à faire découvrir le Caucase au public russe, au travers de son œuvre Le prisonnier du Caucase (Кавказский пленник, 1821), l’histoire d’un jeune Russe désabusé qui se lance dans la campagne du Caucase pour donner du sel à son existence et se trouve capturé par des Tcherkesses (aussi connus sous le nom d’Adyguéens ou de Circassiens)[note]Le peuple qui habite au nord du Caucase et qui forme la république de Karatchaïévo-Tcherkessie avec les autres peuples de cette région.[/note]. C’est alors l’occasion de décrire la région, ses paysages, ses habitants et ses traditions.

Le poète raffiné exilé par l’empereur dans une région lointaine que tous considèrent comme barbare ne peut manquer de nous rappeler Ovide envoyé par Auguste dans l’actuelle Roumanie. Mais l’attitude est en fait toute autre. Aux lamentations des Pontiques – « je vis entouré d’ennemis et au sein des dangers, comme si, en perdant ma patrie, j’avais aussi perdu la tranquillité » – Pouchkine substitue une admiration sans rancœur, qui se déploie dès les premières pages du Prisonnier du Caucase où il propose sa vision du peuple tcherkesse :

Le village est tranquille, au seuil de leurs logis
Les Tcherkesses sont tous oisivement assis,
S’entretenant entre eux des soucis de la guerre
Et des tristes malheurs qu’elle entraîne sur terre[note]Pouchkine A. S., Poésie et nouvelles, 1888, Paul Ollendorff, traduit par F. E. Gauthier, p. 79[/note].

Pouchkine contribue ainsi à la formation d’un stéréotype du Caucasien qui perdure aujourd’hui : un homme libre, fort et guerrier. Voici comment il décrit les mœurs et le caractère des Tcherkesses qui vivent au village où le prisonnier russe a été envoyé :

L’Européen captif, par une lente étude,
Cherchant à pénétrer ce peuple étrange et rude,
Observant et ses mœurs et sa religion
Et la rusticité de son instruction,
Aimant ces montagnards avec leur simple vie,
Leur hospitalité si largement fournie,
Leur ardeur aux combats, leur souple agilité,
De leurs membres la force et la légèreté[note]Pouchkine A. S., Poésie et nouvelles, 1888, Paul Ollendorff, traduit par F. E. Gauthier, p. 88-89[/note].

On a souvent souligné, avec raison, la valeur ethnographique du poème relativement à l’époque, par le travail propre de l’auteur et par ses lectures. Mais on voit ici que le mouvement fondamental de l’œuvre est de nature morale. Une fois dépassée la première hésitation due au caractère « étrange et rude » de ce peuple, l’Européen découvre en effet sa valeur morale fondée sur la simplicité du paysan et le courage du guerrier.

Vue sur Tiflis, huile sur carton de Lermontov, 1837, cadeau au général Petrov.

Mais avant d’analyser plus avant ce stéréotype en cours de formation, avançons un peu dans l’histoire de la littérature russe. En effet, vingt ans plus tard, alors que Nicolas Ier a succédé à Alexandre Ier, les pratiques se perpétuent et c’est au tour du jeune Lermontov de connaître l’exil dans un régiment de l’armée du Caucase. Comme en témoignent ses Mémoires, il admire le maniement des armes par les autochtones. Mais surtout, inspiré par la beauté de la région, il écrit en 1839 son grand poème Mtsiri (qui peut signifier en géorgien aussi bien « novice » qu’« étranger »), fondé sur l’histoire vraie d’un enfant caucasien forcé d’habiter dans un monastère. Passionné de liberté, celui-ci a du mal à accepter une autre culture et les règles monacales strictes. Un jour il se souvient la liberté de son peuple et des traditions de sa famille natale :

Le monastère géorgien orthodoxe de Djvari, où le poème est censé se dérouler

Mais mon père, lui, surgissait
comme un vivant dans ma mémoire ;
son harnais de guerre et de gloire
comme autrefois m’éblouissait.
L’acier de sa cotte de mailles
sonnait toujours terrible et claire
Oui, je reconnaissais sa taille
et son œil inflexible et fier[note]Lermontov M., Œuvres poétiques, 1985, L’âge d’Homme, p. 252[/note]…

Le guerrier libre contre l’homme superflu

Le Prisonnier du Caucase et Mtsiri concordent pour exalter un Caucase libre, sauvage et rebelle face au monde hypocrite et cupide de la haute société pétersbourgeoise. Pour comprendre cette figure poétique, il faut se tourner vers le milieu littéraire qui la conçoit. Celui-ci se caractérise à la fois par l’influence du romantisme anglais – Lord Byron et Walter Scott – et par une situation sociale particulière, celle d’une nouvelle génération de l’aristocratie russe qui, atteignant l’âge de trente ans après la fin des guerres napoléoniennes, a l’impression de n’avoir plus rien à faire de sa vie. La figure du Caucasien ne peut donc se comprendre que comme le dédoublement inversé de celle de l’« homme superflu » (лишний человек) auquel le poète s’identifie tout en le méprisant, et qui donne leur sujet aux œuvres les plus célèbres de nos deux poètes : Eugène Onéguine et le Héros de notre temps.

M. Lermontov, Tcherkesse, 1838

La société de Saint-Pétersbourg de cette époque, décrite dans d’autres œuvres comme un ensemble de règles impliquant trahison, mensonge et mépris, apparaît donc en creux dans les descriptions du Caucase, où le peuple est décrit comme ouvert, simple et amical. La fierté et la détermination dont l’expression est frustrée par les circonstances chez l’homme superflu orientent donc naturellement celui-ci vers une région où il peut observer l’homme qu’il voudrait être : fier, indépendant, libre, courageux. On peut noter au passage que cette issue exotisante au sentiment de superfluité est parallèle à une autre solution envisagée par l’intelligentsia : celle de l’action politique, qui trouve une première expression spectaculaire dans l’insurrection décabriste de 1825 dont les prolongements sont nombreux.

Le voyage dans le Caucase, malgré la guerre qui y sévit, est ainsi un moyen pour le membres de cette génération d’échapper à la vie des grandes villes dont ils ressentent la vacuité et c’est ainsi qu’à partir de leur situation historique et littéraire propre, Pouchkine et Lermontov ont contribué à forger dans l’inconscient russe le stéréotype essentiellement équivoque d’une terre d’exil, à la fois hostile, belliqueuse et magnifique.

Promouvoir l’aimable Tchétchène

Petite histoire de la lezginka

Des Lezghiens dansent dans le village d’Akhty, dans la région du Daghestan (1900)

La lezginka (Лезги́нка, litt. « lezghienne ») est une danse très populaire aujourd’hui, non seulement parmi les Lezghiens, peuple caucasien qui vit actuellement entre le Daghestan russe et le nord de l’Azerbaïdjan, mais aussi chez les autres peuples du Caucase et notamment ceux de Tchétchénie, de sorte qu’il en existe plusieurs types : la géorgienne, l’arménienne, l’ossète, la tchétchène et même la turque. Elle se danse principalement à l’occasion des mariages caucasiens et semble conserver sa place traditionnelle dans la culture caucasienne en dépit de la mondialisation culturelle. Mais c’est un autre phénomène qui nous intéresse ici : l’appropriation de la lezginka par la culture de masse des métropoles de Russie occidentale, à commencer par les boîtes de nuit moscovites.

Pour comprendre ce phénomène, il faut d’abord comprendre à quel point cette appropriation aurait été impensable, il y a seulement quelques années, alors que la capitale connaissait de vives tensions ethniques. Alors que la seconde guerre en Tchétchénie vient de s’achever, des affrontements violents éclatent en décembre 2010 à Moscou entre supporters de foot moscovites et immigrés caucasiens suite à un meurtre commis par un membre de cette communauté. On scande le slogan « La Russie pour les Russes, Moscou pour les Moscovites » et dans les années qui suivent se développe la stigmatisation des pratiques typiquement caucasiennes, y compris les danses.

« Egor Sviridov a été tué par les Caucasiens », manifestation de slaves nationalistes, place du Manège, 11 décembre 2010. Source : epochtimes.ru

Dans les années qui suivent, la phrase « danser la lezginka à la Manejka » devient idiomatique et il arrive à la police d’arrêter des personnes parce qu’elles ont dansé la lezginka dans les lieux publics de certaines grandes villes. L’opposant politique Alexeï Navalny, connu aujourd’hui comme un militant anticorruption d’orientation libérale, affirme alors que quand de jeunes Tchétchènes dansent la lezginka au centre de Moscou, ils vont « contre les règles » et propose d’interdire cette pratique.

Derrière Timati, Poutine et Kadyrov

Comment comprendre alors l’incorporation de cette danse à la culture de masse des métropoles russes ? Il semble en fait qu’on le doive avant tout à un individu : le rappeur russe Timati. Celui-ci a forgé dans ses œuvres sa propre image stéréotypée de jeune homme caucasien, en s’efforçant de rassembler et de sélectionner certains clichés et d’en effacer d’autres.

En avril 2015, le clip Lada sedane est publié sur Youtube. Le moins que l’on puisse dire est qu’il devient rapidement populaire, puisqu’il atteint aujourd’hui 150 millions de vues – soit un peu plus que la population totale de la Fédération de Russie. Cette vidéo nous montre un jeune homme du Caucase habillé à la mode tchétchène : survêtement sportif et mocassin rouges, avec quelques dents en or et une barbe noire. Il conduit une voiture russe «Lada» avec le pare-choc baissé, pratique à la mode chez les immigrés dans les quartiers populaires de Moscou.

Ce clip d’aspect humoristique promeut un nouveau stéréotype du Caucasien dans les grandes villes russes, qui remplace peu à peu les anciens clichés plus négatifs : certains éléments pouchkiniens sont repris (« je suis né là-bas, où il n’y a que de grands espaces ») mais surtout, le Caucasien devient un personnage amusant et inoffensif. Quoique l’on moque certains de ses traits, il semble généralement sympathique au spectateur.

Timati en Caucasien

Bien sûr, aucune allusion n’est faite à la guerre en Tchétchénie, et l’image du Caucasien belliqueux disparaît. Le rappeur se présente avant tout aux Russes occidentaux un simple garçon tchétchène, qui, comme les autres Moscovites, habite à Moscou, travaille à Moscou et s’inscrit donc pleinement dans la société occidentale. Dans la scène la plus euphorique du clip, Timati danse la lezginka debout sur sa voiture : la danse devient ainsi un des éléments de cette nouvelle image. On note de plus qu’il danse la lezginka non seulement dans ses clips mais aussi pendant les grandes soirées, fondant ainsi encore plus étroitement l’image du Caucasien dans sa propre personnalité. Cette représentation favorable de la culture tchétchène se retrouve également dans d’autres clips, que ce soit chez Timati lui-même dans « Мага » ou chez d’autres artistes populaires comme dans la chanson pop « За тебя калым отдам » (« Je paierai ta dot ») de Murat Thagalegetov.

L’importance de Timati pourrait être résumée en deux mots : populaire et officiel. Populaire, car il est aujourd’hui le rappeur le plus connu de Russie. Sa chaîne Youtube compte presque un milliard de vues et chacun de ses clips produit l’effet d’une bombe dans la société russe. Officiel, car il s’est illustré par la chanson « Mon meilleur ami, c’est le président Poutine » (2015) et est apparu en compagnie du dirigeant autoritaire tchétchène Ramzan Kadyrov, aujourd’hui le relais du président russe dans la région : il est donc pour le moins un propagandiste actif du pouvoir auprès de la jeunesse russe.

Timati et Kadyrov

La pacification en Tchétchénie s’est terminée récemment et bien sûr, pour les dirigeants russes, il n’y a aucun avantage à raviver une haine interethnique. Ce n’est pas un secret que Poutine mène une politique de développement et d’amélioration de cette région. En échange, Kadyrov, grâce à son influence dans le Caucase, mène une politique d’encouragement au patriotisme russe. Les clips de Timati peuvent donc être considérés comme la pièce proprement idéologique d’un dispositif politique plus large.

Le Tchétchène comme nigga

Mais la géopolitique de la lezginka ne se résume pas à l’axe Moscou-Grozny, car comment analyser l’œuvre d’un rappeur sans se référer à la patrie du genre, les États-Unis ? Le rap US s’ancre essentiellement dans l’identité noire-américaine prise comme opérateur de subversion des valeurs de l’ordre social tout entier. Le rap français transpose le même schéma à des artistes issus de l’immigration africaine ou nord-africaine. Mais si le rap entreprend de montrer l’envers de la société, comment un « rappeur officiel » peut-il exister ?

Nous entrevoyons ici comment la construction du personnage du Caucasien sympathique dans la production de Timati peut être plus qu’une simple propagande sur commande. Il s’agit en même temps de résoudre ses contradictions personnelles en bâtissant sa propre authenticité de marginal, d’immigré qui ne respecte pas les codes moscovites. La manière la plus évidente d’aller dans cette direction est l’imitation simple, en cultivant l’image d’un Afro-américain et en reproduisant le comportement et l’apparence des rappeurs américains. Timati l’a fait, mais cela ne suffit pas. En jouant le Don Juan immigré caucasien, il occupe le rôle de ceux que l’on appelle en Russie occidentale des « blacks » parce qu’ils ont souvent des cheveux noirs et une barbe noire, inventant ainsi une sorte de blackface slave