Nous avons rencontré Édouard Baer

Propos recueillis par Mathéo Malik et Baptiste Roger-Lacan pour notre chapitre culturel

Nous rencontrons Édouard Baer par un lundi d’hiver, après sa matinale sur Radio Nova. Pas aussi matinaux que lui, nous arrivons alors que son émission se termine. Au milieu de la petite station parisienne de l’avenue Ledru-Rollin, tout le monde s’agite autour de la pile électrique de cette matinale. Les cheveux déjà en bataille, Édouard Baer parle en direct avec une aisance déconcertante : il nous salue et nous sourit à travers la vitre du studio pendant son émission. Bientôt, nous le suivons, accompagné d’un public hétéroclite, dans le petit patio du rez-de-chaussée d’immeuble où est joué et filmé le live musical de l’émission avant qu’il ne rende l’antenne. Nous croisons la route d’un dénommé « JB », qui est ici en qualité de stagiaire, et qu’on connaît comme « JB le stagiaire », qui nous prépare un café que nous ne boirons finalement jamais… En quelques minutes, le décor et l’atmosphère de Nova sont posés, et le calme ne reviendra peu à peu que lorsque nous entrerons dans le bureau d’Édouard Baer, couvert de courrier, de livres, de journaux et orné d’une lampe Napoléon qui trouble l’uns des deux interviewers. 

 

Nous aimons commencer nos entretiens par cette question : quel serait selon vous un symbole européen pour une Union en mal d’incarnation ?

La première chose qui viendrait à l’esprit c’est l’idée de vieux monde et de nostalgie. On oppose toujours l’Europe à l’Amérique ; la culture contre la consommation ou la peinture face à l’image comme le disait Marc Fumaroli. En somme, l’idée du temps contre l’instantané. Mais je ne vois pas de symbole ou d’image très positifs et j’aurais du mal à vous définir un humour européen, probablement parce qu’il n’existe pas. J’ai l’impression que la notion de géographie s’efface énormément dans le monde virtuel qui est le nôtre.

Pour ma part je suis plutôt attaché à la langue française. Les liens avec la francophonie me touchent plus que l’identité européenne : je trouve cela plus poétique, même si le phénomène constituant de cet ensemble francophone est la colonisation, et son lourd passé. Mais le résultat culturel est extraordinaire. Un Africain, un Américain – car un Québécois c’est un Américain qui parle français –, ou un Indien de Pondichéry peuvent avoir notre langue, y amener leurs histoires et leurs différences. Dès lors qu’on ne parle pas la même langue, ça devient très compliqué car j’ai l’impression que chaque pays a un trop plein d’histoire. Nous sommes tous trop installés dans son passé et dans sa géographie. Certaines formes de spectacle, comme le cirque ou la danse, voyagent plus facilement bien sûr, mais ce que je fais est plus naturellement destiné aux francophones, puisque mon travail tourne beaucoup autour de la langue.

 

Entrons donc dans le vif du problème avec l’exemple du cinéma. Pourquoi l’Europe n’y est-elle plus compétitive ? Pourquoi n’y a-t-il plus de grandes coproductions européennes comme on en voyait encore beaucoup dans les années 1970 ?

Pour le cinéma, il existe une théorie de l’effondrement des coproductions avec l’arrivée de la Nouvelle Vague qui serait une conspiration de la CIA. Il y a l’idée qu’Hollywood est très important pour les États-Unis – même dans leur modèle commercial, bien plus que pour les sociétés européennes –, et que la CIA aurait empêché les coproductions européennes : la Nouvelle Vague, c’est en effet l’effondrement du spectaculaire dans le cinéma européen. C’est un cinéma où la langue et la réalisation sont tellement particulières qu’il devient beaucoup plus difficile à exporter.

Le vrai problème c’est que les coproductions peuvent exister et qu’elles ont un intérêt au niveau économique, mais qu’elles ne s’incarnent pas comme telles dans les mentalités. Culturellement et linguistiquement, les mondes cinématographiques nationaux ou, dans le cas de la Belgique ou de la Suisse, régionaux, sont presque imperméables.

Le comédien belge Benoît Poelvoorde.

Regardez en Belgique, les Flamands ne connaissent pas le cinéma wallon. C’est fou mais personne ne connaît Benoît Poelvoorde à Bruges. Réciproquement, un succès flamand peut faire deux millions d’entrées, alors qu’ils sont six millions ! Ce sont des cartons aussi importants que les Ch’tis ou qu’Astérix mais personne, ici ou en Wallonie, ne sera au courant.

 

Pour les honneurs, on semble pris dans une contradiction symptomatique : il y a deux systèmes de remises de prix : les festivals nationaux et les festivals mondiaux, sans véritable échelon intermédiaire, européen. Ne serait-il pas souhaitable de créer un festival européen ?

Il faut que les choses soient incarnées, et non qu’elles soient décidées par des journalistes. La beauté des coproductions, c’était de prendre des acteurs de différents pays, un Allemand, un Italien, des Français, qui gardaient tous leurs spécificités culturelles dans leur jeu, leur élégance ou parfois leur accent. Il n’est pas certain que des prix européens marcheraient. Ça uniformiserait, ça enlèverait  des complications, des petites particularités qui font le charme de la vie. C’est un peu comme l’euro : ça nous a facilité la vie, mais ce faisant nous avons perdu la poésie du change.

 

Pendant les tournées ou les déplacements de la matinale en province, est-ce que l’Europe est un sujet qui revient ?

Lorsqu’on entend parler d’Europe au café du commerce, c’est autour de l’idée des gens gris, de la technocratie de Bruxelles dont l’éloignement suscite la colère. Mais la colère commence avec Paris et les “bobos”, un mot qui veut dire parisien aujourd’hui : un bobo à Bordeaux est simplement un type “à la parisienne.”

C’est lié à une limite du jacobinisme et la colère contre Paris dans les villes moyennes françaises est très perceptible. C’est un peu la même chose pour l’Europe. Les gens ne sont pas en colère contre l’Europe ou l’idée européenne mais ils sont en colère contre Bruxelles comme si celle-ci conspirait pour compliquer la vie des gens. Cette colère est renforcée par les politiques nationaux qui aiment se défausser de leur lâcheté ou de leur impuissance sur les normes européennes qu’ils agitent comme des pantins.

À côté de cela, on va plus facilement à Barcelone qu’à Paris si on vit dans le Sud-Ouest. Les Provençaux vont facilement en Italie. Les gens de l’Est en Allemagne ou en Belgique. Ce n’est même plus une affaire de vacances, mais de week-end. Le paradoxe, c’est que les gens ne se rendent pas compte qu’ils sont devenus très européens et qu’ils sont très attachés à ce confort.

 

Quand on écoute les matinales à la radio, on a l’impression que seul un petit groupe de gens a le droit de s’y exprimer avec une petite fenêtre ouverte pour les auditeurs. C’est un peu le monde des experts. Lorsqu’on écoute votre matinale, c’est un peu l’antidote à ce sentiment d’une tyrannie des experts. Vous cherchez activement à donner la parole à tout le monde. Qu’en dites-vous ?

C’est que précisément je pense que, dans beaucoup de choses importantes de la vie, il n’y a pas d’experts.  Pour moi l’actualité personnelle, anecdotique, est aussi importante que les grands sujets verticaux. Ma matinale est plus une émission d’humeur ou d’impression. Cela m’intéresse autant de poser des questions personnelles que des questions qui “devraient” nous intéresser. À partir du moment où des sujets sont imposés, on doit inviter des experts ; mais si on considère que les humeurs, les désirs, les projets qu’on a pour la journée, les personnes qu’on a croisés le matin ou les lieux par lesquels on est passé sont importants, on peut donner la parole à tout le monde, sans pour autant faire de la démagogie.

L’idée n’est absolument pas d’opposer les gens de la rue aux experts. Ce serait imbécile et dangereux. Internet permet cette dérive idiote qui voit des gens répondre en deux minutes à quelqu’un qui a mis huit ans à élaborer ce qu’il pense. Mais je ne pense pas qu’il faille ne s’intéresser qu’aux grands mouvements, aux grands sujets. Si l’on ne fait que cela, on laisse place au gris, ce que je trouve très triste. D’autant plus triste que notre mouvement naturel va vers la mort.

 

Après le Brexit, l’anglais pourrait perdre sa position dominante en Europe. Pour un amoureux du français comme vous, notre langue pourrait-elle redevenir la langue européenne ?  

Mon inconscient est forgé en français. Dans un métier où l’on fait autant appel à son inconscient qu’à son conscient, j’ai des petites folies qui me sortent parfois en français. Donc c’est presque par paresse que je suis attaché au français. Hélas, la plupart des langues sont édulcorées pour convenir à internet et aux annonces dans les aéroports. Pour moi, l’important pour le français n’est pas qu’il devienne une langue internationale, mais de l’enrichir et de m’amuser avec ses mots. Il vaudrait mieux que chaque langue soit parlée ainsi, avec du respect pour ses particularités, ses bizarreries, sa richesse quoi. Le plus dommage linguistiquement, c’est une langue qui s’appauvrit.

La question n’est pas de savoir quelle langue sera hégémonique, mais quelles langues resteront riches.

 

Le français est-il une langue qui s’enrichit ?

Je pense que les choses se compliquent pour une langue quand les intellectuels sont plus souvent désignés comme les ennemis que les riches.

Et puis je trouve que les nouveaux idiomes qui émergent, dans les textos, sur internet, ne sont souvent que des français très appauvris. Ce ne sont pas des mélanges de langue qui enrichissent le français et l’anglais, mais qui les limitent et les rendent imprécises. Pourtant, la précision des mots est ce qui nous sauve et la richesse du vocabulaire est une merveille.

Ce que je veux dire c’est que toutes les folies linguistiques et lexicales sont permises, bien sûr, mais il ne faut jamais se satisfaire d’écrire un texto moins bien qu’une lettre.

 

Vous nous avez dit à plusieurs reprises dans cet entretien que nos contemporains vous semblaient perdus culturellement et linguistiquement. Ne pensez-vous pas que la culture peut remplir une fonction, qu’elle peut servir de boussole ? Le théâtre notamment, où le public continue d’aller sans nécessairement posséder une grande culture théâtrale.

Il y a un besoin animal de se réunir dans le spectacle vivant, ce que je trouve très rassurant. L’important c’est presque moins le spectacle que de le regarder ensemble. C’est un peu la même chose que pour les grands évènements, les grandes cérémonies publiques. Prenez Charlie ou la mort de Johnny, que les Français ont transformés en grands évènements, il y a quelque chose de rassurant à être ensemble pour assister à la même chose.

C’est pour cela que je ne suis pas inquiet pour l’avenir du spectacle. Il dépasse l’image pure : l’écran. C’est qu’on a beau nous mettre plein d’écrans sous les yeux, l’envie de chair demeure.

 

Selon vous que vient-on voir sur scène?

Je ne sais pas. C’est au public de vous répondre.

 

On oppose souvent l’humour français et l’humour américain. Ressentez-vous vraiment une différence du rire entre ces deux cultures ?

Difficile de vous répondre parce qu’il y a une part de l’Amérique à laquelle on n’a pas accès et dont on ne sait pas grand chose. C’est cette Amérique qui divise son temps entre son église et son centre commercial. Je remarque simplement que Trump, pour qui cette Amérique a voté, ne fait jamais de blagues, il donne l’impression de ne pas ressentir l’humour.

Je connais l’humour américain qui arrive jusqu’à nous en Europe et qui rit souvent de la même chose que nous. C’est une sorte d’irrévérence intelligente et maligne. Après, j’ai l’impression que, comme ici, il y a des humours plus ou moins référencés, plus ou moins visuels.

Mais la question de l’humour de catégorie – sur les sexes, les races, les pays – se pose peut-être un peu plus aux États-Unis. J’ai l’impression que ce qu’on appelle le politiquement correct a jeté une forme de peur sur cette forme de rire et c’est quelque chose que l’on comprend mal en France parce que l’idée de communauté n’est pas une idée très ancienne pour nous.

 

Que ce soit dans vos films comme  La Bostella et Ouvert la Nuit ou vos spectacles, par exemple dans À la française, vous mettez souvent en scène des personnages nomades, inquiets dès qu’on cherche à les fixer, à les immobiliser. L’identité européenne est-elle une identité en mouvement ou une sédentarité ?

Surement les deux : c’est un peu l’idée d’appartenir à quelque chose pour mieux aller voir ailleurs. Sinon, on est comme le toubab, en Afrique, qui n’est chez lui ni là ni ailleurs. Ce qui est merveilleux, c’est de “revenir plein d’usage et raison”. J’adore me sentir très français, c’est quelque chose de formidable. Mais j’adore aussi voyager et quand je suis loin j’essaie d’être curieux de tous. Par contre, je ne comprends pas du tout ce que ça veut dire de se sentir international.

Mais j’aime beaucoup l’idée de mouvement. C’est pour ça que j’aime les grandes villes : les grandes capitales européennes, ce sont des changements de décors, des lieux où on échappe sans cesse au confinement, des histoires et des influences qui s’additionnent, une sédimentation, des gens en mouvement. Ce sont des lieux dans lesquels on peut être ouvert à notre propre mouvement comme au mouvement des autres.

 

Votre message pour la nouvelle année sur la matinale, que vous aviez fait en 2017 a été vu plus d’un 1,5 millions de fois. Être une voix populaire, c’est une responsabilité?


C’est une responsabilité, bien sûr, mais ce qui est formidable avec une petite radio comme Nova qui est relayée sur internet, c’est que quand c’est raté, ça n’est pas vu. Ça enlève un poids, quand même.

Alors qu’à la télé, c’est forcément un truc de masse. Dans ces médias globaux, des choses nouvelles apparaissent, qui sont écoutées dans elles sont réussies.

Après, plus généralement, la prise de parole hors du cercle familial ou amical est toujours une prise de risque.

 

En 2012, vous aviez fait un spectacle, À la française, une promenade picaresque dans les images et les stéréotypes français. Pourriez-vous faire une suite intitulée À l’européenne ?

Oui, on y collerait plein de choses. Ce ne serait pas vraiment À l’européenne, mais autour de cette expérience étrange qu’est l’Union européenne, ce collage bizarre de peuples qui ne cessent de revendiquer leurs singularités, au risque d’énerver. Un sentiment que je peux comprendre. Il y a quelque chose de frustrant à vouloir regrouper des singularités dans des ensembles très larges. On aime être de sa rue, de son quartier, de sa ville et pouvoir le dire sans être toujours renvoyé à un ensemble plus large.

L’affiche du spectacle À la française (2012).

 

Vous avez été un des animateurs historiques de la chaîne Canal + à l’époque qui est considérée comme son âge d’or. Considérez-vous que la parole est moins libre, plus pauvre à la télévision aujourd’hui ?

Le luxe avec Canal au début, c’est qu’on faisait ce qu’on voulait. Alors que maintenant, les décideurs à la télévision ont décidé que les gens ne voulaient voir que des choses qu’ils connaissaient déjà. C’est idiot parce que le plus souvent le premier réflexe n’est pas de s’intéresser à ce qu’on ne connaît pas : on prend rarement un plat qu’on ne connaît pas au restaurant. Le pire c’est que cet état d’esprit s’est transmis au service public, alors qu’il devrait avoir le courage politique de surprendre. On aurait évidemment pas d’audience les six premiers mois, puis les gens s’y intéresseraient. Aujourd’hui, le modèle économique des grandes chaînes ne permet plus cela. Mais c’est honteux que les petites chaînes de la TNT, qui ne sont pas liées par l’obligation de faire des audiences de masses, ne fassent qu’imiter en moins bien ce que produisent les grandes chaînes. Ce qui est certain c’est que ce qui m’intéresse dans mon métier n’est pas de donner aux gens exactement ce qu’ils veulent voir