Bruxelles manque de sommets

par Mathieu Roger-Lacan

“A narrow and deserted street in deep shadow, high houses, innumerable windows with venetian blinds, a dead silence, grass sprouting right and left, immense double doors standing ponderously ajar. I slipped through one of these cracks, went up a swept and ungarnished staircase, as arid as a desert, and opened the first door I came to. Two women, one fat and the other slim, sat on straw–bottomed chairs, knitting black wool. The slim one got up and walked straight at me—still knitting with downcast eyes—and only just as I began to think of getting out of her way, as you would for a somnambulist, stood still, and looked up. Her dress was as plain as an umbrella–cover, and she turned round without a word and preceded me into a waiting–room. I gave my name, and looked about. Deal table in the middle, plain chairs all round the walls, on one end a large shining map, marked with all the colours of a rainbow. There was a vast amount of red—good to see at any time, because one knows that some real work is done in there, a deuce of a lot of blue, a little green, smears of orange, and, on the East Coast, a purple patch, to show where the jolly pioneers of progress drink the jolly lager–beer. However, I wasn’t going into any of these. I was going into the yellow. Dead in the centre. And the river was there—fascinating—deadly—like a snake. Ough! A door opened, a white–haired secretarial head, but wearing a compassionate expression, appeared, and a skinny forefinger beckoned me into the sanctuary. Its light was dim, and a heavy writing–desk squatted in the middle. From behind that structure came out an impression of pale plumpness in a frock–coat. The great man himself. He was five feet six, I should judge, and had his grip on the handle–end of ever so many millions. He shook hands, I fancy, murmured vaguely, was satisfied with my French. BON VOYAGE.”

« Une rue étroite et vide plongée dans une ombre profonde, de hautes maisons, d’innombrables fenêtres voilées de stores vénitiens, un silence de mort, de l’herbe qui poussait entre les pavés, à droite et à gauche d’imposantes portes cochères, d’immenses doubles vantaux qui se dressaient, lourdement entrebâillés. Je me glissai par une de ces fissures, montai un escalier bien balayé mais nu, aride comme un désert, et ouvris la première porte qui se présenta. Deux femmes, l’une grosse et l’autre mince, étaient assises sur ces chaises paillées, à tricoter de la laine noire. La mince se leva et marcha droit sur moi – toujours tricotant et les yeux baissés – et à l’instant précis où je songeais à m’écarter de son chemin, comme on ferait devant un somnambule, elle s’arrêta net, et leva les yeux. Elle avait une robe aussi coquette qu’un fourreau de parapluie, elle tourna les talons sans un mot, et je la suivis jusque dans une antichambre. Je donnai mon nom, et examinai les lieux. Une table de bois blanc au milieu, des chaises banales tout au long des murs, à une extrémité une grande carte luisante, colorée dans tous les tons de l’arc-en-ciel. Il y avait une énorme quantité de rouge – toujours réconfortant à voir, car on sait que là au moins s’accomplit du travail sérieux, une sacrée quantité de bleu, un peu de vert, quelques traînées d’orange et, sur la côte orientale, une tache violette, pour signaler l’endroit où les allègres pionniers du progrès boivent l’allègre bière de Munich. Ce n’est cependant dans aucune de ces couleurs que j’allais. J’allais dans le jaune. En plein milieu. Et le fleuve était là – fascinant – mortel – comme un serpent. Brrr ! Une porte s’ouvrit, une tête de secrétaire aux cheveux blancs, mais qui arborait une expression apitoyée, apparut, et un index décharné me fit signe d’entrer dans le sanctuaire. La lumière y était tamisée, et en son centre se tassait un bureau massif. De derrière cet édifice émanait l’impression d’une pâle corpulence en redingote. Le grand homme en personne. Il faisait un mètre soixante-dix à peine, à ce qu’il me sembla, et tenait entre ses doigts les commandes d’une quantité impressionnante de millions. Il me serra la main, je crois bien, murmura vaguement quelque chose, se montra satisfait de mon français. Bon voyage. »

(Traduction Jean Debeurgue, Gallimard, Folio bilingue, 1996)

 

Joseph Conrad (1857-1924)

Ainsi débute le long récit de Marlowe, héros et narrateur délégué d’Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad, rejoignant dans son déroulement sinueux la matière fluviale qui en sera le cadre même. Marlowe raconte ainsi comment, alors qu’il n’était encore qu’un jeune pilote de la marine marchande, il a été recruté par une compagnie belge pour conduire un bateau jusqu’aux postes coloniaux les plus avancés du le fleuve Congo, au cœur de l’immensité mal connue du Congo belge, possession personnelle du roi, dont la traite de l’ivoire nourrit les « ténèbres », multipliées par la distance au reste du monde, l’humidité étouffante et la dangerosité du fleuve qui s’étire sans limites.

Néanmoins, avant de suivre Marlowe dans son voyage au bout de la nuit des hommes et des géographies, arrêtons-nous un moment sur cette page où il se rend à Bruxelles pour être recruté. En effet, il est difficile, pour un Européen d’aujourd’hui, de ne pas identifier Bruxelles à la ville européenne par excellence, voire à la « capitale » de l’Union européenne. Or, il nous semble qu’en retournant lire à partir de notre point de vue contemporain cette page de Conrad écrite il y a plus d’un siècle, on ne peut qu’être saisi par la puissance avec laquelle s’y trouvent déjà saisies, dans une pureté que les catastrophes du XXe siècle et l’épopée de la construction européenne ont depuis brouillée, des écueils dans lesquels l’Europe, en sacrifiant son projet et son contenu politiques sur l’autel de l’administration et de la bureaucratie, risque de s’enliser. Conrad, prophète de l’Europe moderne, vox clamans in deserto Maastrichtis ? Avant de le dire, il est nécessaire de détailler un peu l’impression de lecture suscitée par cette page d’Au cœur des ténèbres.

Le grand continent

Lorsque paraît Au cœur des ténèbres en 1899, l’Europe n’existe pas encore sous la forme d’une communauté économique ou d’une union politique. Pourtant, dans la page que nous venons de lire, la présence du continent est évidente, notamment grâce à un dispositif très subtil de dédoublement. En effet, on est mis en présence d’une Europe à deux faces : l’une très intérieure, s’incarne – ou se désincarne ? – dans une ville qui est un point de rencontre entre les commerçants et du Rhin, de la Manche, des Flandres, de la Champagne ou de plus loin encore depuis plusieurs siècles ; et l’autre est hors-les-murs, témoin des vestiges des empires coloniaux. Cette seconde Europe est projetée sur l’Afrique par une carte qui distingue les puissances selon des couleurs : l’Angleterre en rouge, la France en bleu, les Pays-Bas en orange, le Portugal en vert, l’Allemagne en violet et la Belgique en jaune.

Cependant, le geste qui consiste à se projeter sur un autre continent, bien plus grand par sa superficie, a également, pour notre réflexion, un sens psychique très fort. Si l’Europe se projette dans l’Afrique, c’est aussi qu’elle s’y rêve, qu’elle s’y montre sous sa vraie nature, motif pris de ce qu’elle n’est plus chez elle. De cette façon, la descente progressive de Marlowe dans les ténèbres du continent africain est aussi une descente progressive dans les ténèbres intérieures de la psyché, non pas de tout homme indistinctement, mais de l’homme européen ; une descente dans ce que le philosophe allemand Jean Paul, figure européenne majeure pour la révolution romantique, appelait notre « Afrique intérieure ».

Ainsi, ce geste de projection à la fois géographique et symbolique de l’Europe sur l’Afrique justifie à lui seul la réflexion que l’on peut porter sur la façon dont l’Europe, dans son poids géopolitique et dans son imaginaire, se comprend comme un grand continent. La question est alors de savoir quelles ténèbres sont précisément celles auxquels Conrad nous conduit. Contre quels démons de l’âme européenne nous met-il en garde ? 

Nom de pays : sans nom

Nous avons déjà noté que l’Europe dans ce texte était présente sous les deux espèces, pour reprendre un vocabulaire religieux, de la ville et du continent, de l’intérieur et de l’extérieur, de la réalité économique et de la projection imaginaire. Néanmoins, on peut remarquer que ni l’une ni l’autre de ces deux formes d’Europe ne porte de nom. Ni le fleuve Congo, ni le Congo belge lui-même, ni aucune des puissances coloniales ne sont nommées. Ce geste d’écriture est aussi un geste politique, en ce sens qu’il contredit un autre geste, le premier de toute prise de possession coloniale, c’est-à-dire le fait de baptiser la terre que l’on découvre, de l’île (Hispaniola) au continent tout entier (Amérique). Ici, non seulement les territoires coloniaux ne sont pas nommés, mais les empires qui les possèdent non plus – ils ne sont que des couleurs, plus ou moins associées aux couleurs de chaque nation.

Il en va de même pour l’autre visage de l’Europe, pour cette ville qu’on voit aujourd’hui comme sa « capitale », Bruxelles. Marlowe s’y rend deux fois, avant et après son long voyage. Pourtant, il ne la nomme jamais. Il ne la désigne jamais que par l’impression qu’elle lui fait, qu’il décrit à travers la métaphore du « sépulcre blanchi » (whited sepulchre). La connotation macabre de l’image accentue encore la façon dont un lieu, vidé de son nom et de sa substance, peut désincarner à son tour les choses qu’il régit. Ainsi, cette absence de nom, c’est-à-dire d’identité, se retrouve dans les personnages que Marlowe croise dans les bureaux de la compagnie marchande qui va l’employer : deux femmes et un homme, dont l’écriture ne saisit jamais le regard, mais souligne seulement les gestes mécanisés. En outre, le même sacrifice semble exigé de Marlowe lui-même afin qu’il soit embauché : en effet, le geste anodin qui consiste à se présenter prend ici un nouveau sens, lorsque Marlowe déclare avoir « donné [s]on nom ». « I gave my name » devient, en un sens, l’aveu d’une renonciation au nom « propre », l’acceptation résignée de l’anonymat dans lequel baigne la grande ville européenne et auquel elle contraint également ses serviteurs.

Nom de pays : le plat pays

La négation du nom, la privation d’identité que l’on trouve ici représente pour l’Europe un danger symbolique, qui a aussi dans le texte un corollaire géographique. En effet, outre que ni la ville, ni les empires ni les continents ne sont nommés ici, leur corporéité géographique se trouve elle aussi annulée. On remarque en effet que le lieu depuis lequel l’Europe, ici, se projette géographique dans un autre continent (l’Afrique), est essentiellement horizontal, et ce à plusieurs niveaux. Premièrement, cette projection a lieu sur une carte : non pas sur un globe terrestre, mais sur un planisphère, c’est-à-dire un objet qui, par définition, réduit l’espace aux deux dimensions de la page. À l’intérieur de cette carte, les empires coloniaux sont eux-mêmes représentés par des aplats de couleur. La compréhension géo-graphique du continent africain ne passe plus par la reconnaissance des cours d’eau, des zones désertiques, des plaines ou des montagnes, mais par des surfaces aplaties de couleurs unies, qui liment sous elles les reliefs, les noms, les climats. En outre, cette carte en une dimension (ne comptent que les différences de couleur), est posée à l’horizontale sur une table. Enfin, cette carte et cette table se trouvent dans un bureau au cœur d’une ville sans nom, elle-même au centre de la région la plus plate d’Europe.

« In a very few hours I arrived in a city that always makes me think of a whited sepulchre.« 

Ce détail n’est pas insignifiant : que l’Europe veuille voir sa « capitale » dans le « plat pays », à 28 mètres au-dessus du niveau de la mer, n’est-il pas révélateur de son incapacité à se penser par ses reliefs et ses sommets ? Trop souvent, on a cru que fonder une union européenne consisterait à favoriser la paix et la prospérité en réduisant les aspérités, en contenant la politique et l’idéologie dans des bornes administratives, en s’en tenant à trouver des plus grands communs dénominateurs qui ne risquent pas de rappeler certaines différences qui, pourtant, peuvent être fécondes. Dans ces quelques lignes, Conrad trace le portrait d’un imaginaire européen du plat, qui veut reproduire ailleurs l’horizontalité hors de laquelle il craint de se penser.

La réflexion que nourrit, pour un Européen contemporain, la lecture de cette page importante du grand roman de Joseph Conrad, se situe donc à deux niveaux, l’un symbolique et l’autre géographique. Ces deux niveaux nous invitent à identifier deux dangers, celui de l’anonymat et celui de l’horizontalité. La combinaison de ces deux niveaux, et des deux écueils qui les guettent, permet d’apercevoir un troisième pôle, politique cette fois. L’horizon que nourrissent les contenus et les imaginaires de la langue, des symboles et des noms d’une part, du territoire, du relief et des lieux de l’autre, est essentiellement politique. Sa prise au sérieux n’appelle donc pas simplement une analyse ou une condamnation, mais une action. L’Europe existait avant l’Union européenne, nous l’affirmons ailleurs et nous nous donnons la tâche de le rappeler à tous. Mais le visage technicien de l’Europe, le monstre froid, la néguentropie à laquelle elle peut souvent céder, sont aussi des forces historiques, contre lesquelles notre tâche est de lutter par une dynamique politique, et non par un figement institutionnel et bureaucratiquescreenshot-2017-08-24-23-44-373

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