Qu’est-ce que le Kazakhstan ?

Par Théo Lefloch


QU’EST-CE QUE LE KAZAKHSTAN ?


Nous lançons avec cet article une série hebdomadaire sur des pays d’Asie que l’on ne connait pas assez, afin de construire les fondations qui nous permettront, à l’avenir, de vous proposer des articles de plus en plus pointus. Aujourd’hui, nous commençons avec neuf points sur le Kazakhstan. La semaine prochaine, nous aborderons l’Azerbaïdjan. 

Le Kazakhstan est une République centrasiatique peuplée de 18 millions d’habitants, vaste d’une superficie de 2,7 millions de kilomètres carrés – soit cinq fois la France. Comment le Kazakhstan se constitue-t-il en « antichambre » des puissances eurasiennes que sont la Chine, la Russie, la Turquie et l’Iran ? Son régime hyperprésidentiel, qui lui vaut tant d’admonestations occidentales, est-il durable ? Le pays, qui cherche à se draper des atours d’une modernité rattrapée, possède-t-il les moyens économiques de ses ambitions politiques ? La symphonie des 120 peuples de la steppe kazakhe, menée depuis 25 ans par la baguette rigide de l’autocratisme, demeurera-t-elle éternellement harmonieuse ?


 

1) D’ABAÏ KOUNANBAÏOULY AU SYNCRÉTISME CULTUREL RUSSO-KAZAKH

La figure d’Abaï Kounanbaïouly (1845-1904) est aussi méconnue en Europe qu’elle est incontournable au Kazakhstan. Poète, philosophe, linguiste et musicien, il est au peuple Kazakh ce que serait un Pouchkine aux Russes ou un Shakespeare aux Britanniques : d’aucuns iront même jusqu’à le présenter comme le père de la Nation Kazakhe.

Abaï est né en 1845 dans un petit village de l’Est du Kazakhstan, non loin de la désormais tristement célèbre ville de Semipalatinsk (site du principal polygone d’essais nucléaires soviétique). Il est le fils d’un aristocrate Kazakh sédentarisé, dont la relative aisance lui permet, après qu’il eut effectué de brillantes études de théologie islamique, d’envoyer son fils étudier à l’école russe de Semipalatinsk (Semeï en langue russe).

Timbre soviétique de 1965 à l’effigie d’Abaï.

Depuis la fin du XVIIIème siècle et le règne de Catherine II, la colonisation russe de l’Asie centrale, entamée soixante ans plus tôt, s’intensifie. En 1840, il ne s’agit plus seulement d’y implanter des comptoirs commerciaux pour commercer avec l’Asie, mais d’intégrer pleinement ces territoires centrasiatiques à l’immense Empire. La russification de la steppe s’opère par un ensemble de mesures culturelles, législatives et démographiques. Saint-Pétersbourg incite à la sédentarisation des Kazakhs par l’octroi de terres agricoles (peu fertiles, les meilleures parcelles étant offertes aux Cosaques) et tente d’incorporer de la steppe au système économique impérial par la création d’une petite industrie (hauts-fourneaux, chemin de fer), tout en créant un certain nombre d’écoles bilingues russo-kazakhes. Par ailleurs, les déportations et migrations massives de colons russes débutent dans la seconde moitié du XIXème siècle, composées de paysans et d’intellectuels dissidents russes ou polonais envoyés en relégation. Fiodor Dostoïevsky effectuera par exemple un séjour au bagne d’Omsk (qui lui inspira Crime et châtiment, et qu’il raconte dans ses édifiants Souvenirs de la maison des morts) non loin de l’actuelle frontière kazakhstano-russe, avant de servir dans un régiment de Semeï en 1854 – précisément là où Abaï étudiait alors.

Le poète grandit dans une période d’intenses bouleversements culturels, issus de la confrontation entre un mode de vie européen (russe et orthodoxe, tout du moins) et les coutumes traditionnelles kazakhes, fortement imprégnées par l’Islam hanéfite et le nomadisme. Mais s’il peut être défini comme une politique de « russification », surtout sous le tsar Alexandre II (1855-1881), ce processus prendra davantage la forme d’une acculturation. Bien entendu, ce syncrétisme culturel n’allait pas de soi. Marlène Laruelle note très justement que « dans tous les pays colonisés, l’impact de la domination européenne amène à la naissance d’une nouvelle élite intellectuelle, formée à l’occidentale mais servant d’intermédiaire avec sa culture d’origine ». [1]

Abaï incarnera précisément cet entremise. Malgré une posture accommodante vis-à-vis de la Russie impériale, puissance dont il maîtrise parfaitement la langue, l’intellectuel défendra avant tout son projet national. Il a conscience qu’il doit s’appuyer sur les opportunités offertes par la présence russe : « Il nous est nécessaire de maîtriser la langue russe. Elle recèle d’une immense richesse spirituelle, d’une vaste connaissance, d’un art avancé et d’autres innombrables secrets (…) La langue russe a ouvert nos yeux sur le monde (…). La science et la culture russes sont la clef des trésors du monde. Celui qui possède cette clef obtient tout le reste sans efforts particuliers. (…) Il faut étudier pour savoir ce que savent les autres peuples et les égaler, pour devenir les défenseurs et les soutiens de son propre peuple (…). Cela mérite tous les sacrifices », écrit-il dans sa 25ème Parole.

C’est par conséquent au langage et à la culture kazakhes qu’Abaï consacrera sa vie. Il introduit les intellectuels de l’époque aux grands auteurs européens, traduisant dans sa langue maternelle Byron, Goethe ou Lermontov. Sa prose morale et philosophique, ainsi que ses vers en font par ailleurs, avec ses Paroles édifiantes, l’un des inventeurs de la langue littéraire kazakhe.

L’omniprésence de la figure d’Abaï dans l’espace public nous fait prendre la mesure de son rôle dans la l’émergence d’une Nation Kazakhe.

Il serait historiquement fallacieux de dénier à la Russie, puis à l’URSS, leur caractère décisif dans la construction de l’identité nationale kazakhe. Aujourd’hui encore, rajoute Marlène Laruelle, « l’accès à la littérature mondiale se fait par le biais de la langue russe et les catégories de pensée ne peuvent se départir si rapidement du prisme russo-soviétique. Ainsi, les conceptions de l’État et de la nation, mais également de l’espace public et des relations entre groupes nationaux, restent empreintes de l’approche russo-soviétique tout en étant pleinement intégrées et considérées comme kazakhes ».

2) L’AMBIVALENCE DES RAPPORTS KAZAKHSTANO-RUSSES

Le rattachisme décomplexé d’une frange nationaliste russe a de quoi susciter quelques sueurs froides au Kazakhstan. Ces théories émanent notamment du Parti National-Libéral de V. Jirinovski, une personnalité dont les polémiques inspirent manifestement ses plus fidèles zélateurs, à l’instar du député de la Douma Pavel Chperov, qui affirmait en janvier 2017 que « l’histoire n’est pas terminée dans notre étranger proche » et que « c’est une erreur que de désigner nos compatriotes russes au Kazakhstan par le terme de « diaspora ». Ils se trouvent sur un territoire qui nous a été temporairement arraché. Les frontières ne sont pas éternellement intangibles, et retournerons bientôt aux véritables limites de l’Etat russe. » La promptitude du Ministère des Affaires étrangères du Kazakhstan à s’indigner de ces propos, dont l’auteur est le membre d’un parti pourtant largement reconnu (et moqué, y compris en Russie) pour sa radicalité, révèle une certaine appréhension, de même qu’elle soulève un interdit de la pensée géopolitique de la jeune nation : que faire avec la Russie ?

La question était déjà implicitement formulée par les autorités kazakhstanaises dans les années 1990 : rappelons à ce titre que la capitale fut déménagée en 1997 d’Almaty à Astana pour rapprocher le centre de gravité du pouvoir des populations russes, 1000 km plus au Nord. Une vaste région septentrionale du pays, le long des 6840 km de frontière commune à la Russie et au Kazakhstan, est en effet peuplée en majorité de Russes orthodoxes, notamment dans la ville de Petropavlovsk. Lorsque l’on songe au rôle décisif joué par ces populations dans la crise ukrainienne, le devenir du Kazakhstan semble, à son tour, consubstantiellement lié aux vicissitudes du Kremlin.

Par conséquent, un scénario de guerre hybride est-il à craindre au Kazakhstan ? Les apparences l’y prédestinent : importante minorité russe, économie dépendante du partenaire russe, possessions russes sur le territoire du Kazakhstan (spatiodrome de Baïkonour), certaine marginalité d’Astana vis-à-vis des alliances sécuritaires et politiques autres que moscovites et un nationalisme kazakh embryonnaire, qui pourrait accessoirement justifier une intervention au nom de la « lutte contre le fascisme ». Toutes sortes de scénarios sont ainsi relayés, notamment dans la presse occidentale. Mais la Russie a-t-elle un véritable intérêt à tenter, en Asie centrale de surcroît, une nouvelle aventure annexionniste ?

En relations internationales la raison s’efforce d’ignorer le cœur – non pas l’inverse. Il serait a priori inutile à la Russie de tenter une annexion du Nord du Kazakhstan. Les dividendes politiques d’une telle opération seraient quasi-nuls. Ce n’était pas le cas pour l’opération ukrainienne, qui a permis à la Russie de sauvegarder sa base navale à Sébastopol, de contrarier les négociations d’adhésion à l’Union européenne, de mettre un coup d’arrêt à la progression de l’OTAN vers l’Est et d’envoyer un signal fort à son « voisinage proche » européen. Mais la Russie n’a pas intérêt à ouvrir un nouveau chapitre de sa politique étrangère au Kazakhstan pour préserver la minorité russe, par ailleurs décroissante, d’une ostracisation toute hypothétique.

Au demeurant, les relations de Moscou avec Astana sont plutôt bonnes et les désaccords sont relativement rares. Les deux présidents, autoritaires, ont de bonnes relations personnelles – l’identité de leur conception du pouvoir, quoiqu’imparfaite, les accommode probablement. Une somme d’intérêts stratégiques concrets contredit in fine l’hypothèse d’une annexion russe. Moscou ambitionne la stabilité politique sur son flanc sud, ventre mou de la Fédération et voie de pénétration privilégiée de l’islamisme radical et des denses réseaux de drogues afghans. Abattre les régimes centrasiatiques reviendrait à faire sauter ce verrou. Bien au contraire, l’épisode syrien a révélé l’attachement que porte V. Poutine à la pérennité des structures étatiques, qu’il considère (non sans quelques contradictions) comme les plus à même de contenir l’islam radical, l’anarchie et la violence.

Pour autant, les relations kazakhstano-russes sont-elles sans ambiguïtés ? Par-delà les qualificatifs attribués à des nations prétendument « fraternelles » et à des partenaires dits « privilégiés », un silence assourdissant entoure la question de la nature des rapports entre ces deux Etats. Ils se caractérisent bien entendu par une très forte asymétrie géographique, géopolitique et historique – le Kazakhstan n’a jamais réellement existé en tant qu’Etat avant 1991 lorsque la Russie l’est progressivement devenue à partir du Xème siècle.

D’aucuns considèrent encore ces territoires de steppe et de montagne comme les parties constituantes d’un vaste « monde russe » (« Русский мир ») aux contours gazeux. L’intuition (maintes fois vérifiée) de Michel Eltchaninoff selon laquelle les idées du philosophe panslave Ivan Iline occupent une place centrale Dans la tête de Vladimir Poutine nous fait prendre la mesure de cette interrogation. Ainsi il écrit que « dans une perspective typiquement post-hégelienne, Iline y affirme [dans son texte « Que promet au monde le démembrement de la Russie ? »] que la Russie n’est pas un « mécanisme artificiellement agencé », mais un « organisme historiquement formé et culturellement justifié. (…) Or selon Iline, certaines « tribus » sont inaptes à devenir des Etats, et doivent demeurer sous le contrôle d’Etats voisins (…) il pense aux peuples qui composaient l’empire russe, et aux « petits frères » ukrainiens, caucasiens ou asiatiques. »

Si la Russie ne constitue pas une menace directe pour le Kazakhstan, elle demeure pour lui une puissance virtuellement impérialiste, mais formellement intrusive. La présence d’éléments pro-russes au sein de l’administration, les pressions diverses exercées par les ministères russes sur les principales autorités du pays, son incorporation « vivement souhaitée » dans les organisations internationales moscovites, la prépondérance de la Russie dans son commerce extérieur, et le droit de regard de Moscou dans la question de la succession de pouvoir, sont les saillies visibles de ce complexe impérial refoulé.

L’actualisation du « Grand jeu » centrasiatique avec l’émergence de la puissance chinoise hypothèque dramatiquement cette soi-disant « tutelle naturelle » dont devrait disposer la Russie sur son ancien Empire. Mais lorsque la Chine apporte avec elle des fonds et des perspectives économiques au Kazakhstan (notamment dans le cadre des nouvelles Routes de la soie), la Russie, lorsqu’il s’agit de ne pas être coercitif, ne peut guère proposer autre chose qu’un discours de nostalgie rappelant aux souffrances et aux épreuves communes subies sous la faucille et le marteau. Seulement cette nostalgie, encore prégnante au sein d’une partie de l’élite formée en URSS, pourrait devenir obsolète aux oreilles de la prochaine génération de fonctionnaires appelée aux plus hautes fonctions.

3) LATINISATION ET DÉMOCRATISATION DE LA LANGUE KAZAKHE : GOOD BYE, PUTIN ?

C’est une nouvelle qui a fait réagir les observateurs internationaux : le Kazakhstan devrait, à moyen terme, retourner à l’alphabet latin pour sa langue nationale – le russe étant la langue officielle. Présentée par N. Nazarbaïev dans un discours sur « la modernisation de la conscience nationale » aux accents prophétiques, la mesure devrait, d’ici 2025, aboutir à la complète translittération de l’alphabet kazakh. C’est, selon le Président, une condition de la modernité à laquelle le pays aspire tant. L’appel du pied aux occidentaux, sur lesquels le Kazakhstan mise une partie non négligeable de son développement économique, est explicite. « Cette transition vise à se rapprocher des résultats économiques, scientifiques et technologiques de l’Occident, pour lesquels la langue anglaise – et donc l’alphabet latin – est indispensable », a confirmé Amirjan Kossanov.

Il s’agit par ailleurs de revenir aux racines turciques du kazakh, que l’on retrouve dans l’alphabet cyrillique et arabe jusqu’en 1927, date à laquelle il est latinisé, avant sa totale cyrillisation en 1940. L’alphabet latin n’aura été utilisé que 13 ans. Peu importe : l’entreprise est très majoritairement saluée par les élites et les citoyens d’origine kazakhe. Dans l’absolu, cette politique de nationalisation linguistique et culturelle est légitime, d’autant qu’elle ne remet nullement en question la bonne coexistence des ethnies présentes sur le territoire du Kazakhstan. Elle vise concomitamment à étendre l’influence et la pratique du kazakh dans toutes les sphères de la vie sociale et politique du pays – il n’est parlé que par 70% de la population.

Nous pouvons résumer l’entreprise dans cette formule, aux accents très partisans : « la modernisation, c’est la kazakhisation ! ». Changeons à présent de point de vue : modernisation comprend aussi « dérussification ». De nombreux commentateurs s’accordent en effet à dire que la mesure vise à éloigner le Kazakhstan du monde russe, auquel il serait enchaîné depuis 27 ans. La Russie est associée ipso facto à l’ère révolue des deux empires tsariste et soviétique. La destinée manifeste du Kazakhstan serait à l’Est (Chine), à l’Ouest (Europe), au Sud (Monde arabo-musulman) ou même les trois à la fois, mais sûrement pas en Russie. Cette mesure exprime avec éclat son désir de mettre à distance l’encombrant voisin russe. Encore reste t-il à savoir si l’expansion escomptée du kazakh évincera la langue de l’ancienne puissance tutélaire.

Rien n’est moins sûr. En 2012 déjà, N. Nazarbaïev envisageait que le kazakh serait parlé, à l’horizon 2020, par 90% de la population. Mais l’usage d’une langue ne se décrète nullement. La « masse critique » de locuteurs kazakhs n’a pas encore été atteinte, et sa démocratisation reste extrêmement laborieuse. Le russe, commode car employé dans toute l’ex-URSS, demeure aussi très apprécié pour son prestige culturel. Il reste la lingua franca du Kazakhstan, en particulier au sein des élites urbaines, qui par ailleurs apprennent plus volontiers l’anglais, perçue comme la langue des affaires, que le kazakh.

4) UNE POLITIQUE ÉTRANGÈRE DITE « MULTIVECTORIELLE » : ANALYSE DU CONCEPT DE POLITIQUE ÉTRANGÈRE 2014-2020

Le « Concept de politique étrangère 2014-2020 » fixe les principes sous-jacents aux actions étrangères de la République du Kazakhstan sur les moyen et long termes, les priorités régionales du pays en matière de politique multivectorielle et les mécanismes institutionnels permettant leur mise en œuvre. Le document affirme l’intérêt d’une approche à la fois « pragmatique » et « proactive » dans la définition de la politique extérieure du Kazakhstan, alors que le pays s’affirme progressivement sur la scène internationale – nous l’avons vu avec les conférences d’Astana sur la Syrie.

Le Concept fixe d’abord les onze objectifs transversaux de la politique étrangère sur une perspective de long terme. Ils ont pour dénominateur commun les principes fondamentaux de sa politique internationale : des directions « multivectorielles » (I) et géographiquement « équilibrées » (II), préfigurant une approche « pragmatique » (III) et « mutuellement bénéfique » (IV) des relations internationales, conforme à ses « intérêts nationaux » (V). Le renforcement de ses capacités de défense et de son unité territoriale doivent d’abord permettre celui du maintien de la paix régionale. Elle doit être consacrée par une primauté du droit interne et international – notamment par l’application de la Charte des Nations Unies. Ensuite, sa pleine participation à des organisations régionales et internationales doit assurer la poursuite d’une politique multivectorielle, établissant un équilibre entre les divers pôles de puissance. Le Kazakhstan souhaite aussi aller plus avant dans son intégration aux processus de mondialisation économique, notamment auprès de l’OCDE, et a pu rejoindre l’OMC. L’instauration d’un climat favorable aux affaires permettrait selon le concept la diversification de son économie et l’amélioration de sa compétitivité. La modernisation de son économie devrait enfin amorcer une transition vers « l’économie verte » et un système politique plus responsable.

Ce document exprime un désir de responsabilisation du Kazakhstan sur la scène internationale. Cela se manifeste notamment par sa pleine participation à des organisations internationales, portées par des puissances régionales diverses (UEE, OSCE, OCS…). Elles peuvent être concurrentes sur le plan géopolitique, à l’instar de l’OTSC et de l’OTAN – avec lequel le Kazakhstan a signé un « Partenariat pour la paix ». Cette politique multivectorielle lui procure une certaine hauteur de vue sur les grands antagonismes internationaux. Le pays cherche par conséquent à participer à la résolution des conflits en s’imposant comme une plateforme de négociation – expression employée pour le format diplomatique des conférences d’Astana sur la Syrie. Le Kazakhstan a par ailleurs rejoint le Conseil de sécurité des Nations Unies en 2017, où il est parvenu à afficher des positions autonomes vis-à-vis de Moscou.

Sont ensuite présentées successivement les relations avec la Russie, la Chine, les pays centrasiatiques, les Etats-Unis, les pays européens, caucasiens et moyen-orientaux, l’Asie orientale, sud-orientale et méridionale, l’Amérique et enfin l’Afrique. Si cet ordre suppose une hiérarchie dans leur importance, le concept ne sacrifie aucune région au profit d’une autre. Le langage employé n’est jamais prescriptif. Le pays cherche en effet à tisser des partenariats égaux avec toutes ces entités géographiques. Il procède de façon pragmatique : « le pragmatisme (…) se base sur une analyse objective des ressources, des priorités du pays et de leur bonne congruence ». Le développement de sa politique étrangère se veut aussi proactive : « planification et réalisation d’une politique étrangère capable de peser sur l’agenda international et de garantir les intérêts du Kazakhstan ». Ces deux concepts marquent un développement tous azimuts de la politique étrangère du pays.

Un autre objectif du Kazakhstan est de personnifier la région centrasiatique. Le pays se présente ainsi en acteur régional incontournable. Implicitement, il s’estime même seul capable de poursuivre l’intégration économique, politique, sociale de la région, via les organisations régionales et internationales. Le pays est situé la confluence de plusieurs arcs de crise – Europe orientale et Caucase, Moyen-Orient, Afghanistan, Cachemire, Xinjiang. Le concept propose de circonscrire ces crises en anticipant d’éventuels conflits en Asie centrale – par exemple les différends liés à l’énergie hydraulique par l’adhésion à un Comité sur l’eau aux Nations Unies. La politique étrangère du Kazakhstan envisage par conséquent une « transformation de la région en une zone unique et cohérente du système international. »

5) POLITIQUE INTÉRIEURE : UN CONTRAT SOCIAL QUI S’ÉRODE

Le Kazakhstan est un Etat autoritaire, dont la stabilité interne est magnifiée par le contraste avec ses voisins centrasiatiques : l’Ouzbékistan, où a prospéré l’islamisme dans les années 1990 avec l’émergence du Mouvement islamique d’Ouzbékistan (MIO), le Kirghizstan, où deux révolutions ont conduit à l’éviction du président en 2005 et 2010 et le Tadjikistan, petite république frontalière de l’Afghanistan où les affres de la terrible guerre civile (1992-1997), dans laquelle périrent plus de 50 000 individus, sont encore visibles. Les observateurs occidentaux, quoique critiques sur l’action de N. Nazarbaïev, reconnaissent à l’homme d’avoir su habilement mener son pays dans l’immédiat post-1991. Le Président est effectivement parvenu à éviter le démembrement pressenti de l’immense mosaïque ethnique qu’abritait alors la République socialiste soviétique du Kazakhstan – notamment en ceci que les Kazakhs étaient alors minoritaires en leur propre pays. Cette habileté dont a fait preuve N. Nazarbaïev, alors âgé 50 ans, justifie encore pour de nombreux citoyens sa longévité politique.

Contrairement à la plupart des ex-républiques soviétiques, le Kazakhstan n’a jamais connu d’indépendance pleine et entière avant 1991, et encore moins la démocratie. Pour paraphraser Laurent Chamontin à propos de la Russie, « l’idée d’un Etat recherchant le bien collectif peine à s’imposer » au Kazakhstan, pays élevé dans une tradition russo-soviétique « selon laquelle le pouvoir surplombe la société sans se reconnaître d’obligations vis-à-vis d’elle (…) ». La situation des Droits de l’homme ne s’y améliore guère, les libertés individuelles et d’expression y demeurent extrêmement restreintes. Le pluralisme politique est presqu’inexistant – le Parti présidentiel « Nour Otan » est ultra-majoritaire à l’assemblée. Mais il s’agit là d’un état de fait et non d’une nécessité. La Politique, comprise en termes machiavéliens comme « l’art de gouverner », c’est-à-dire à trouver des compromis, existe aussi au Kazakhstan. Sa stabilité interne ne va nullement de soi, et accuse même une certaine fragilité.

Depuis 1991, le contrat social kazakhstanais[2] repose schématiquement sur trois impératifs : l’autocratisme politique, la concorde interethnique et la prospérité économique. Ils sont en complète interaction et la défaillance de l’un d’eux implique celle des deux autres également. Deux cas de figure.

En 2011, la révolte des ouvriers du pétrole de Janaozen, sur la mer Caspienne qui s’est soldée par la mort d’une vingtaine de grévistes, tués par balle, a clairement fait vaciller l’équilibre sur lequel valse (plutôt qu’il ne s’assied) le régime de N. Nazarbaïev. Les capitales et les organisations occidentales, jusqu’ici permissives, se sont largement indignées de cette sanglante répression. La révolte a révélé les écueils auxquels ce régime se condamne lui-même, par son incapacité chronique à redistribuer équitablement les immenses richesses issues de la manne pétrolière. De fait, ces revenus sont captés pour l’essentiel par l’oligarchie financière, généralement proche du pouvoir. Cette corruption endémique, jusqu’ici largement tolérée, mécontente de plus en plus les franges paupérisées de la population kazakhstanaise, déjà acculée par les mauvais résultats de l’économie nationale. Cette fragilité socio-économique pourrait lourdement sanctionner le régime dans les années à venir.

La composition ethnique de l’Asie centrale. Source : Le monde diplomatique.

Autre exemple : Astana organise régulièrement, dans l’enceinte du « Palais de la paix et de la réconciliation », un évènement politique au nom et aux dimensions tout aussi babéliennes : le « Congrès des dirigeants des religions mondiales et traditionnelles ». La plateforme de négociation, lancée en 2003 par N. Nazarbaïev, ambitionne de devenir le lieu du dialogue interconfessionnel mondial, dont la République centrasiatique se présente comme garante. Il en va de même concernant les relations interethniques. Le Président renoue en ceci avec l’imaginaire internationaliste d’une « union sacrée des peuples soviétiques » – à ceci près que le socialisme s’est effondré.

L’exercice n’est pas dénué d’intérêt pour l’Etat autocratique de N. Nazarbaïev. Ce dernier régente un territoire où se côtoient près de 120 nationalités différentes (centrasiatiques, européennes, asiatiques) et coexistent les principales religions monothéistes, principalement l’Islam (70%) et les trois Christianismes (26%). L’intégrité de l’Etat dépendra – aussi – de sa capacité à maintenir cette unité ethnico-culturelle au sein des frontières du Kazakhstan. C’est une question à laquelle l’exécutif s’attelle avec beaucoup de circonspection. Les pogroms ethniques dirigés vers la minorité ouzbèke résidant dans la partie kirghize de la vallée de Ferghana, en 2010, ont en effet révélé la faillibilité de la coexistence ethnique en Asie centrale.

 Vème Congrès des dirigeants des religions mondiales et traditionnelles

La stabilité politique du Kazakhstan dépendra bien entendu de son environnement régional. Le pays ne pourra, à l’évidence, rester un « îlot de stabilité » si l’Asie centrale s’enfonce dans un désordre sans fins. Mais le pays accuse aussi des problèmes congénitaux, liés à la rigidité de ses structures politiques, globalement inchangées depuis 1991. D’autre part, la manne pétrolière, qui assure une part conséquente de la croissance économique nationale, ne saurait être le fondement d’une paix sociale durable – c’est ce qu’ont révélé les prix dérisoires du baril de pétrole ces trois dernières années. Les temps prochains devraient être le lieu d’un aggiornamento de la politique intérieure du Kazakhstan, sans lequel toute stabilité interne est mise à crédit. Entre autres conséquences, l’émergence d’une violence islamiste, jusqu’ici très contenue, est très largement imputable au délitement du contrat social kazakhstanais.

6) UN RADICALISME ISLAMIQUE AUX EXPRESSIONS SINGULIÈRES

L’islamisation des steppes kazakhes fut un processus extrêmement long et contradictoire. Il débute dans la coercition au VIIIème siècle, lors des conquêtes arabes menées par Qutayba ben Muslim jusqu’au sud du Kazakhstan, qui forçait la conversion des tribus turciques locales à l’islam. La région délimitait ainsi la frontière septentrionale de l’aire d’influence islamique, qui n’a alors cessé de s’étendre vers le Nord. Dès la fin du VIIIème siècle, plus de 150 000 missionnaires arabes sillonnent la région, avec à leur tête Abdoul Rahim, un prédicateur soufi. Ils introduisent la région aux rites hanéfites, la plus ancienne des quatre écoles juridiques de l’islam, mais aussi la plus « libérale » vis-à-vis des textes sacrés – Coran et Hadiths. Au XIIIème siècle, les invasions mongoles ne contreviennent pas au processus et le facilitent même, par l’islamisation progressive de la « Horde d’or » et des populations nomades de la steppe kazakhe. Ce processus s’étalera jusqu’au début du XVème siècle.

Cependant, l’islamisation des steppes a opéré par syncrétisme culturel plutôt que par l’éviction des coutumes locales. Comme le note Talgat Abdrakhmanov : « le renforcement des positions de l’islam s’est déroulé en interaction avec les croyances traditionnelles. Le syncrétisme religieux a eu lieu quand la pratique de l’islam se mariait avec la conservation des anciennes traditions de l’animisme et du chamanisme comme l’adoration des ancêtres ».[3] Cet attribut contribue à une dépolitisation de la religion, l’islam étant perçu comme un héritage culturel et traditionnel plutôt qu’un mode d’organisation sociale.

Un autre élément de résilience kazakhe vis-à-vis de l’islam radical réside dans la perpétuation des réflexes sociaux et politiques acquis sous l’ère soviétique. Naturellement, le matérialisme historique, pierre d’angle de l’idéologie communiste, ne pouvait coexister pacifiquement avec l’islam. Les soviétiques redoutaient tout particulièrement sa capacité à cristalliser les dissidences. Dès 1928, Moscou entreprend de saper les piliers intellectuels de l’islam kazakh et de le vider de sa substance spirituelle, par la fermeture ou la destruction de plusieurs centaines de mosquées et l’extermination physique de responsables religieux, mais aussi l’interdiction de l’enseignement théologique et la confiscation de la littérature musulmane.

En 1991, l’islam kazakhstanais sortait exsangue de 70 ans de matérialisme historique. 26 ans plus tard, il peine à redevenir un élément socialement structurant. De fait, la plupart des musulmans du Kazakhstan sont incapables de réciter les cinq piliers de l’islam. Peu observent ses prescriptions vestimentaires et alimentaires. Un islam « soluble dans la vodka » diront les commentateurs les plus sarcastiques. Si 70,3% des Kazakhstanais se déclaraient de confession musulmane en 2009, peu perçoivent la religion autrement que comme un marqueur identitaire – on estime le nombre de pratiquants réels à 10-15%.[4]

La question religieuse a pourtant été réhabilitée par le Président Nazarbaïev, en quête de légitimité spirituelle. L’Islam « officiel » doit être une source d’une cohésion des fidèles musulmans avec les diverses minorités russes, ukrainiennes, allemandes, coréennes qui peuplent la steppe. Tous les citoyens du Kazakhstan vivent ainsi sous l’égide d’un Etat unique, garant d’un islam pour la « défense de la paix, de la tolérance et du respect des autres religions », selon les mots propres du Président Nazarbaïev. Cet islam « authentique » interdit de « prendre les armes, de combattre, de tuer, de transgresser les lois et d’aller contre l’Etat ».

Au cours des années 1990, la religion est progressivement subordonnée à la question nationale

Les autorités ont ainsi longtemps estimé que la société kazakhstanaise était immune à toute forme de radicalisme. Les attentats qui ont ensanglanté le pays dès 2011 ont démontré l’inverse.

Des foyers de radicalisation sont apparus de facto sur le sol kazakhstanais dans les années 1990, sous l’impulsion de prédicateurs étrangers issus de toutes les régions du monde musulman. Dans le grand marché identitaire qui a suivi la chute de l’Union soviétique, ils ont eu une grande influence sur les franges marginalisées de la société kazakhstanaise. Si les autorités dénombrent entre 10 000 et 17 000 islamistes radicaux sur le territoire du Kazakhstan, il est aujourd’hui difficile d’évaluer leur implication dans les organisations terroristes. Ils sont constitués en groupes idéologiquement variés, qui sont, du reste, mal reliés au djihadisme international. Leurs relations avec les grandes organisations comme Al-Qaïda ou l’Etat islamique sont plus affinitaires que substantielles.

Les formations islamistes kazakhstanaises ont ceci de particulier que leur violence n’est pas articulée par des considérations civilisationnelles ou eschatologiques. L’ensemble des groupes islamistes ont pour revendication une et commune la chute du régime Nazarbaïev. Au Kazakhstan, c’est donc l’Etat et non la société civile qui canalise la violence islamiste : les attentats visent principalement ses représentants – policiers, militaires, bâtiments officiels. Rien d’étonnant à ce que les islamistes du groupe « Jund Al-Khalifa » adressent des remontrances aux régime du Président Nazarbaïev, accusé de fermer les mosquées, d’être inféodé aux intérêts de la Russie et à la tête d’un gouvernement corrompu.

De leur côté, les autorités se sont, depuis 2011, raidies sur la question de la laïcité et de la lutte contre le terrorisme. Plus d’un milliard de dollars ont été consacrés à la lutte contre le terrorisme entre 2013 et 2017. Le Président Nazarbaïev a lui-même qualifié l’islam radical de « plus grand danger pour l’unité du Kazakhstan ». Les mesures se sont depuis multipliées : interdiction de multiples courants « non traditionnels », prohibition d’ouvrages religieux, multiplication des arrestations, renforcement de l’arsenal juridique en cas d’adhésion à des courants radicaux (y compris la déchéance de nationalité), interdiction du port du voile dans les écoles.

Les autorités communiquent abondamment sur leur action contre-insurrectionnelle à des fins de légitimité politique. Mais cette communication justifie tacitement l’extension des prérogatives gouvernementales sur tous les domaines de la société. Cela se traduit de jure par le renforcement de son arsenal juridique, justifié par l’impératif sécuritaire. Le Parlement a ainsi approuvé en mai 2017 une loi sur la déchéance de nationalité pour tout individu ayant porté atteinte aux « intérêts vitaux de la Nation ». Derrière cette formulation alambiquée pourraient cependant se masquer des incarcérations plus politiques que criminelles.

La surenchère se déploie aussi sur le terrain de l’image. Publicité sur les exercices anti-terroristes du KNB (Comité de sécurité nationale). Avril 2017.

Pourtant, malgré un nouvel attentat en 2016, le niveau de la menace islamiste demeure relativement peu élevé au Kazakhstan. Il le restera encore très probablement dans les années à venir. D’abord, parce que les fidèles font preuve d’une remarquable imperméabilité au radicalisme islamique. Ensuite, parce que l’islam reste largement subordonné au discours officiel de concorde interreligieuse, dans un pays qui compte plusieurs dizaines de cultes différents.

7) UNE TRANSITION DE POUVOIR A L’ISSUE INCERTAINE

L’heure serait-elle aux spéculations et aux intrigues de cour ? L’âge déjà avancé du Président Nazarbaïev (77 ans) et son état de santé préoccupant, qui n’est d’ailleurs qu’un secret de polichinelle, rapprochent dramatiquement l’échéance d’une transition de pouvoir à l’année 2020 – date de la prochaine élection présidentielle. Une transition de pouvoir : c’est un exercice auquel le pays ne s’est jusqu’alors jamais livré, N. Nazarbaïev ayant été réélu à cinq reprises avec un score généralement supérieur à 90% – ce qui ne manquait jamais de faire bondir l’OSCE, organisation dont Astana est membre. Il est d’ailleurs le dernier de la génération de Présidents centrasiatiques élus au lendemain de l’effondrement de l’URSS. S’il est encore possible que l’homme fort d’Akorda (la Présidence) se présente pour un énième mandat, le récent décès de son homologue ouzbek Islam Karimov pourrait l’en avoir dissuadé. Memento Mori ? Oui et non, car le régime survivra très probablement à son créateur.

S’il envisage peut-être un départ en 2020, le Président Nazarbaïev aura déjà très probablement désigné son successeur – avec lequel il partage, de préférence, une certaine identité de vues. Un scénario « à l’ouzbek » est de ce fait plus que probable : Chavkat Mirziyoyev avait été progressivement introduit par son prédécesseur, Islam Karimov. Rusé, N. Nazarbaïev multiplie les ballons d’essais et les fausses alertes, mais ne laisse rien paraître sur ses projets, qui sont peut-être déjà arrêtés. Ainsi, s’il admet un jour qu’il pourrait s’agir d’une successeuse, il annonce un autre jour qu’un membre de sa famille ne concourra pas à la Présidence – et à plus forte raison sa fille, Dariga Nazarbaïeva, déjouant pour l’heure les prévisions de certains observateurs.

Ces derniers, qu’il s’agisse des chancelleries, de la presse non-étatique et des investisseurs sont aux aguets, émettant toutes sortes d’hypothèses. Des classements sont même établis en fonction de critères bien définis. Bien qu’issues dans leur ensemble du proche cercle du Président kazakhstanais, des personnalités très éclectiques, aux relations personnelles ombrageuses, figurent dans ces classements. Parmi eux, on trouve Karim Massimov, puissant oligarque d’origine ouïgoure et chef du Comité de sécurité nationale (KNB), Timour Koulibaïev, président de la chambre des entrepreneurs « Atameken » et membre du Conseil administratif du colosse russe « Gazprom » ou encore le Premier ministre de la République, Bakhytjan Saguintaïev, qui a démontré, contre toute attente, de surprenants talents politiques.

De gauche à droite : Bakhytjan Saguintaïev (Premier ministre), Kassym-Jomart Tokaïev (Président du Parlement), Nurlan Nigmatulin (Président de la chambre des députés, le Majilis), Alibek Djakskibekov (Chef de l’Administration présidentielle) et Danyiar Akishev (Président de la Banque nationale).

Si la question du « Qui » monopolise par conséquent l’attention des commentateurs locaux et étrangers, qu’en est-il du « Comment » ? Comment en effet dépersonnaliser l’Etat kazakhstanais, dont les orientations sont inextricablement liées à la personnalité de N. Nazarbaïev depuis 27 ans ? – le personnage fut proclamé à ce titre Leader de la Nation (« Елбасы ») en 2010. Cette question paraît infiniment plus complexe. Strictement unitaire, l’Etat a montré certaines difficultés à se réformer politiquement. Selon certains politologues, cette rigidité pèse lourdement sur les promesses de transition stable et pacifique. Elle pourrait susciter, dans un contexte de transition non-démocratique, de virulentes luttes caciques. Or ces distorsions au sein de l’élite politique ne présagent rien de positif pour la stabilité et l’intégrité de l’Etat. Il reste par conséquent à savoir si le prochain président du Kazakhstan saura endosser l’habit d’autocrate dont il héritera, ou si le régime s’affaissera sous son propre poids.

8) DE GAULLE A BAÏKONOUR : UN APERÇU DES RELATIONS DIPLOMATIQUES FRANCO-KAZAKHSTANAISES

Le cliché est étonnant. Il montre le Général de Gaulle, le visage dissimulé derrière d’épaisses lunettes et un chapeau, observant d’un œil circonspect un spectacle dont le photographe ne nous révèle pas la nature. Le président français, accompagné à sa droite par son ministre des Affaires étrangères, Maurice Couve de Murville, est flanqué d’un parterre de hautes personnalités soviétiques, parmi lesquelles Nikita Krouchtchev et, à la gauche du dirigeant soviétique, le Premier secrétaire du Parti communiste du Kazakhstan, Dinmoukhammed Kounaïev. Nous sommes en juin 1966, au plus fort de la guerre froide. La France a quitté en mars le commandement intégré de l’OTAN. De Gaulle, obsédé par l’idée d’indépendance nationale française, trouve ainsi la liberté (et l’audace, aux yeux de Washington) de se rendre sur  le cosmodrome Baïkonour en RSS du Kazakhstan, d’où est parti cinq ans plus tôt Youri Gagarine. C’est la première visite d’un dirigeant occidental sur le site, jusqu’alors jalousement protégé des regards « ennemis » de l’Occident. Le Président français sera marqué par la maîtrise des technologies spatiales dont font preuve les soviétiques. Elles lui seront exposées lors des lancements d’un satellite de météorologie (Cosmos 122) et d’un missile intercontinental. « Colossal, colossal ! » se serait gargarisé De Gaulle : brève, mais suggestive appréciation de ce spectacle futuriste.

Le Général de Gaulle, accompagné de Nikita Khrouchtchev en visite à Baïkonour. Juin 1966. Source : Ambassade de France au Kazakhstan.

Georges Pompidou réitèrera cette visite en 1970 en RSS du Kazakhstan, précédant François Mitterrand, premier dirigeant occidental à fouler le sol de la toute jeune République indépendante du Kazakhstan en 1993. La France a toujours su négocier avec habileté, au nom de l’intérêt national, avec Astana. Elle bénéficie à ce titre d’une excellente réputation auprès de la population et des élites, dont la francophilie s’exprime aussi bien par une maîtrise érudite de la langue française qu’un goût prononcé pour sa culture populaire – mais qui ne connaît pas Edith Piaf ?

Bien qu’elles se soient depuis « normalisées », les relations kazakhstano-françaises restent bonnes et bénéficient de fortes congruences, notamment dans les domaines de la sécurité (lutte contre le terrorisme), de l’économie (énergies fossiles, dont l’uranium et le pétrole) et de l’éducation (échanges universitaires). Les relations diplomatiques reposent officiellement sur un traité de Partenariat stratégique signé en juin 2008, et sur la création en 2010 d’une Commission présidentielle. Les visites présidentielles se sont depuis multipliées – la dernière remontant à la visite de François Hollande au Kazakhstan en décembre 2014.

Déterminer s’il est déontologiquement acceptable pour la France d’entretenir des relations économiques avec le régime Nazarbaïev (et à plus forte raison avec les Etats autoritaires) n’est pas l’objet de ce point. Cette question est par ailleurs largement débattue. Contentons-nous d’identifier deux des principaux intérêts stratégiques dont dispose la France au Kazakhstan.

Il s’agit tout d’abord de soutenir le processus de réformes politiques, sociales et économiques engagé en 2016 par l’Etat kazakhstanais. La France soutient activement les réformes dans les domaines comme la lutte contre la corruption et le népotisme (responsabilisation et multiplication des arrestations), la prévalence de l’Etat de droit et de la justice (réformes législatives et constitutionnelle), les droits de l’homme (visites aux prisonniers) le fonctionnement de l’administration (réforme de la fonction publique, pour laquelle Astana a requis une consultation française) ou l’économie (vague de privatisations, « digitalisation » de l’économie). Si pour l’heure la « démocratisation » annoncée du pays répond davantage d’un exercice de communication que d’une refonte radicale des structures de pouvoir, Noursoultan Nazarbaïev comprend probablement l’utilité d’une telle politique. Le Président souhaite en effet propulser son pays dans le cercle des trente Etats les plus développés du monde à l’horizon 2050, ce qui implique une modernisation sine qua non de ses modes de gouvernance et de son économie.

La France encourage et soutient d’autre part les efforts menés par le Kazakhstan en matière de lutte contre le terrorisme. C’est une priorité pour les deux pays, touchés par des attentats en 2015 et 2016. Les échanges de renseignements et la coopération en matière de sécurité se sont par conséquent intensifiés entre Paris et Astana, qui craignent tous deux un retour des islamistes depuis le théâtre irako-syrien, où « Daesh » a dernièrement subi de lourds revers.

9) L’EXPOSITION INTERNATIONALE D’ASTANA : MIROIR OU VITRINE DU KAZAKHSTAN INDÉPENDANT ?

Le Kazakhstan a inauguré en juin 2017, pour une durée de trois mois, une Exposition internationale sur le thème des « Energies du futur », une formule dont la polysémie réservait d’ailleurs bien des surprises au visiteur [5]. Plus de 110 pays disposaient d’un pavillon, censé présenter leurs derniers développements en la matière. Un pavillon est, par excellence, le lieu d’un développement du soft power national. A ce titre, le pavillon du Kazakhstan, niché dans un spectaculaire bâtiment sphérique d’une circonférence de 80 mètres, était digne des meilleurs films de science-fiction.

D’un coût final estimé à cinq milliards de dollars, le projet est en effet pharaonique pour la ville d’Astana. Il doit incarner la modernité de la capitale, elle-même vitrine d’un Kazakhstan qui a su, ce dernier quart de siècle, compenser son retard sur les grandes puissances industrielles de ce monde. Les dirigeants des grands pays voisins seront conviés, à la cérémonie d’ouverture, à apprécier ce rattrapage : Xi Jinping, Vladimir Poutine, Narendra Modi, pour ne citer qu’eux. L’évènement est, à ce titre, un succès diplomatique pour le Kazakhstan, de même que les infrastructures de l’exposition, architecturalement impressionnantes, sont une réussite.

L’Exposition était aussi le moyen de présenter le Kazakhstan sous un jour moins austère que celui que lui réservent généralement les commentateurs occidentaux ; opération de séduction dont la réussite semblait entérinée par la présence de personnalités européennes, comme le roi Felipe d’Espagne. Mais l’exposition fut néanmoins, avant même sa clôture, épinglée par le Foreign Policy. Les critiques étaient inéluctables. Le journal, sarcastique, la décrivait comme un échec économique et touristique. Il est certes peu probable que deux millions de visiteurs attendus (chiffre par ailleurs revu à la baisse) se soient réellement rendus sur le site. Largement relayé sur les réseaux sociaux en Europe et aux Etats-Unis, l’article tient finalement de l’absurde la tenue d’un tel évènement, dans un pays où une partie conséquente de la population vit encore sous un seuil de pauvreté critique. Foreign Policy nous le démontre : « l’ostentation » économique, dont l’exposition est le paroxysme et le chef d’oeuvre, masque peut-être, finalement, les faiblesses congénitales du régime et de son économie.

Les dirigeants de puissances majeures comme la Russie, la Chine, l’Inde, mais aussi quelques européens, étaient présents le 10 juin à la cérémonie d’inauguration.

 

 

[1] Laruelle, Marlène. « Aperçu de la colonisation russe des steppes kazakhes (XVIIIe -début du XXe siècle) », Cahiers d’Asie centrale, N°23, 2014, pp. 149-181.

[2] Le terme « Kazakhstanais, Kazakhstanaise » (« казахстанец, казахстанка »), consacré par les autorités et employé dans le registre diplomatique, est générique et non-national : il désigne l’ensemble des citoyens peuplant la République du Kazakhstan, sans distinction ethnico-culturelle.

[3] Abdrakhmanov, Talgat, 2012. « L’islam au Kazakhstan : les rapports Etats-religion (XVIIIème XXème siècles) » (Thèse de doctorat en Histoire). Université Michel de Montaigne – Bordeaux III, 2012.

[4] Ibid

[5] Fun fact géopolitique : lorsque les entreprises françaises et européennes ont dévoilé leurs dernières merveilles technologiques en matière d’énergie renouvelable, la Russie, de son côté, s’est efforcée de présenter au spectateur ses projets de conquête arctique : brise-glaces nucléaires titanesques, plateforme pétrolière nouvelle génération etc. C’est une façon empirique de comprendre que le futur est surtout une question de représentation.