Total au Yamal

La nuit polaire des peuples de l’Arctique russe

Par Camille Neufville

 

«Tout le monde s’était mis au travail : les hélicoptères amenaient les brigades d’ouvriers ; dévorant le combustible gras et chaud, les diesels vrombissaient et envoyaient le courant dans les fils ; sans répit, les énormes scies verticales, pareilles aux roues dentées de gigantesques montres, réduisaient en poussière le temps enfermé dans les troncs des arbres….

J’ignore pourquoi et à quel moment tout cela est soudain devenu inutile… »

Vassili Golovanov, Éloge des voyages insensés, p.232


C’est après avoir traversé l’île polaire de Kolgouev, située dans la mer de la Petchora, à l’Ouest de la Nouvelle-Zemble, que l’écrivain et journaliste Vassili Golovanov a composé son Éloge des voyages insensés, paru en 1994. L’ouvrage, un vaste récit de voyage rhapsodique et mélancolique, est un tableau amer de la fin du monde soviétique ; le récit documenté de la dérive des régions arctiques de la Russie, oubliées par Moscou, et surtout de l’effondrement d’une civilisation : celle des Nénets, ces éleveurs de rennes nomades en déclin depuis leur entrée dans le giron russe, au XVIIème siècle.

À plus de 1000 km à l’est de l’île Kolgouev, sur la péninsule de Yamal, a eu lieu en grande pompe le 8 décembre 2017 l’inauguration de la gigantesque plate-forme d’extraction et de liquéfaction de gaz naturel « Yamal LNG » (LNG pour« liquified natural gas »), construite par le groupe français Total, et appartenant à un consortium réunissant Total, Novatek – la 2ème plus grande entreprise gazière de Russie après Gazprom –, le groupe allemand CNPC, et le chinois Silk Road Fund. Ce projet pharaonique – 27 milliards de dollars, plus de 32000 personnes employées pour la construction –, qui vise à exploiter le gisement de Sud-Tambey, a été à juste titre salué comme une prouesse technologique et scientifique.

En effet, au-delà des conditions climatiques extrêmes de la péninsule (située à 700 km au nord du cercle polaire et connaissant jusqu’à 9 mois de gel par an), il a fallu compter avec les mouvements du pergélisol et construire bâtiments et infrastructures sur pilotis afin de prévenir l’affaissement du bâti dans la terre lors du dégel annuel – phénomène appelé « raspoutitsa », véritable cinquième saison et cauchemar éternel des Russes habitant les hautes latitudes. Plus encore, il a fallu construire ex nihilo un port (Sabetta), un aéroport international, une ligne de chemin de fer. Un véritable projet pionnier, hors normes, tant par les conditions dans lesquelles il fut réalisé que par son importance future. D’une capacité annoncée de 16,5 millions de tonnes de gaz par an, qui seront acheminées vers Europe et l’Asie orientale, il confirme le recentrage de la stratégie russe sur la côte Arctique, et le choix d’une économie basée sur l’extraction des immenses réserves énergétiques du pays.

Le retour de l’Arctique au coeur de la stratégie russe

Le choix d’exploiter l’immense gisement de gaz naturel du Sud-Tambey, depuis longtemps prospecté et reconnu, s’inscrit dans la stratégie déployée par Poutine de reprise du contrôle fédéral sur les régions polaires de Russie, largement délaissées et livrées à elles-mêmes pendant les années 1990. Manifeste dans la loi de 2000 créant les « super-districts » fédéraux, dans les discours poutiniens sur le rétablissement de la « verticale du pouvoir », cette stratégie polaire doit se comprendre en termes militaires, économiques et sociétaux. Elle s’inscrit dans une forme de continuité, avec un fond impérial et colonial manifeste dans le mot d’ordre historique de la « maîtrise du Nord » ( »Osvoenie Severa »), mais aussi de par l’importance stratégique de l’Arctique – en tant que zone de contact avec le bloc occidental – pendant la guerre froide.

Elle prend également en compte la perspective du réchauffement climatique, qui oblige à repenser entièrement la gestion de ces régions. Des installations nucléaires sur l’archipel de la Nouvelle-Zemble aux pôles d’industrie métallurgique comme la ville de Norilsk, le Nord russe est depuis longtemps une région clé, et l’exploitation du gisement de gaz naturel par Yamal LNG ne fait que confirmer ce statut. Un second projet gazier est d’ailleurs en phase de prospection, sous l’égide de Total encore : Arctic-2, situé de l’autre côté de l’estuaire de l’Ob. Projet-clé donc, et ce d’autant plus que le gaz est réputé être, en termes d’effet de serre, une énergie bien plus « propre » que le pétrole, autre pilier de l’économie russe : une façon pour Moscou de complaire aux exigences de réduction des émissions, tout en conservant son rang au sein des pays producteurs d’énergie.

Yamal LNG s’avère un projet clé au sein de la stratégie polaire de Moscou pour d’autres raisons encore. Le choix du gaz liquéfié répond en effet aux deux problèmes essentiels liés à l’extraction et à la commercialisation du gaz naturel : le transport et le stockage. Plutôt que de construire des gazoducs – sujets à de fréquentes fuites et nécessitant de traverser des pays tiers potentiellement instables, comme l’Ukraine – Total et Novatek ont privilégié le transport du gaz liquéfié sur des navires spéciaux, les méthaniers brise-glace. Cela signifie donc la réouverture du Passage du Nord, cette route maritime qui permet, à travers l’océan Arctique, de rejoindre les ports chinois et japonais en deux à trois fois moins de temps que par le canal de Suez. Lié également à une prouesse technologique – la construction des navires méthaniers, hors norme par leurs dimensions et leur capacité –, ce fait est à notre sens encore plus significatif, en termes géopolitiques, que l’ouverture même du complexe gazier.

Bien que cette route demeure fermée par la banquise près de quatre mois par an, il s’agit là d’une évolution majeure de l’équilibre des forces géopolitiques en Eurasie. Le choix d’une coopération accrue avec la Chine, avec la participation de Silk Road Fund au capital de Yamal LNG à hauteur de 10%, et la conduite de ce projet sans participation des banques européennes ni américaines, en raison des sanctions internationales en vigueur depuis 2014, démontre la capacité de la Russie à « tenir son rang », en marge de l’ « ordre international dominé par les Etats-Unis » : de l’eau au moulin du président Poutine, candidat à un quatrième mandat.

C’est toutefois surtout le groupe Total qui semble devoir bénéficier de cette opération, tant en termes financiers qu’en termes d’image ; le site du groupe, en mettant en valeur une « aventure humaine et technologique » au cœur d’une stratégie de « diversification » et en faisant du gaz l’ « énergie du futur », semble remettre au goût du jour une certaine célébration épique de l’activité pionnière. Même son de cloche du côté de la presse, avec des articles au ton très flatteur.

De par ses dimensions et ses conditions de réalisation hors norme, ainsi que par le rôle qu’il semble devoir être amené à jouer au sein de la stratégie polaire russe comme des échanges commerciaux eurasiatiques, le projet Yamal LNG semble bien constituer un fait géopolitique majeur, à la croisée de plusieurs dynamiques capitales pour le pouvoir russe – économiques, énergétiques, commerciales et stratégiques. Toutefois, force est de constater qu’il se situe également dans le prolongement d’une dynamique historique spécifique, à savoir l’appropriation par le pouvoir central russe des régions polaires et de leurs ressources naturelles, ainsi que la marginalisation de leurs populations. La deuxième partie de cet article se propose de retracer dans ses grandes lignes ce processus historique, et d’interroger à cette lumière l’avenir de la présence russe dans le grand Nord.

Le Grand Nord : une histoire russe

Tout d’abord, notons que ce que nous appelons le « grand Nord » correspond, en termes strictement géographiques, à l’ensemble du littoral arctique et extrême-oriental de la Russie, et à son hinterland le long du cours inférieur des grands fleuves sibériens tels que l’Ob et l’Iénissei. Ces fleuves sont encore aujourd’hui de véritables « portes d’entrée » vers l’Arctique et sont des axes commerciaux vitaux pour l’économie de la Russie d’Asie. Extrêmement riche en ressources naturelles, notamment pétrolifères, gazières et minières, l’Arctique russe a toujours été au cœur des échanges transnationaux, avec la présence pluriséculaire des marchands navigateurs norvégiens, et dès le XVIème siècle celle des explorateurs anglais et hollandais à la recherche d’une voie navigable vers la Chine. La conquête russe du littoral arctique, commencée sous l’égide de la ville libre de Novgorod dès le XIIème siècle, se poursuivit à l’initiative des Cosaques et de quelques grandes familles de marchands le long des grands fleuves sibériens, jusqu’à la conquête de la péninsule du Kamchatka en 1697.

Bien que le discours impérial russe, porté par le pouvoir et les élites au cours du XIXème siècle surtout, ait souligné la dimension « pionnière » de la conquête des « immensités vierges » de l’Arctique, les territoires polaires asiatiques n’ont jamais été ni vierges, ni vides. On a ainsi dénombré jusqu’à 40 peuples autochtones vivant au-delà du cercle polaire, en majorité des chasseurs-cueilleurs, nomades, dont la majorité se sédentarisa et se spécialisa dans l’élevage de rennes au cours des XVIIème et XVIIIème siècles au contact des Russes. Ainsi la péninsule de Yamal, où se trouve l’actuel site de Yamal LNG, fut-elle incluse dans l’orbite russe durant la seconde moitié du XVIème siècle. La colonisation russe se faisant à des fins essentiellement économiques, elle se traduisait pour les autochtones par l’imposition d’une taxe en nature, le « iassak » (le plus souvent payé en fourrures, « l’or russe » et principal moyen d’échange de la Russie jusqu’au XIXème siècle). Les populations arctiques russes, malgré leur diversité culturelle et linguistique – elles appartiennent à quatre familles de langues distinctes – ont partagé et continuent de partager un destin à part au sein de l’immense ensemble russe. Elles ont toujours fait l’objet d’un traitement spécifique, notamment en terme de statut légal [note] Yuri SLEZKINE, Arctic Mirrors : Russia and the Small People of the North, Cornell University Press, 1994 [/note].

La marginalisation des populations autochtones, révélatrice d’une crise profonde

Aujourd’hui, ces peuples, qualifiés de « Peuples minoritaires du Nord », sont définis sur la base de quatre critères : leur faible démographie (moins de 50 000 individus), le caractère « traditionnel » de leurs pratiques économiques, leur éloignement des régions urbanisées, et leur caractère ethnique distinct. Certains de ces peuples bénéficient d’une autonomie de façade au sein de « Districts autonomes » : la péninsule de Yamal fait ainsi partie d’un « District autonome Yamalo-Nénetse », du nom du peuple autochtone installé depuis plus d’un millénaire dans la péninsule et sur plus de 2000 km de littoral vers l’Ouest. Les Nénets, principal peuple minoritaire de ce district ainsi que du « District autonome des Nénets » à l’Ouest du Yamal, parlent une langue samoyède, qui appartient à la famille de langues finno-ougrienne. Traditionnellement éleveurs de rennes, ils ont vu leur mode de vie profondément bouleversé par l’arrivée des marchands et des administrateurs russes, et ce surtout après 1917. L’ouvrage de Vassili Golovanov cité en exergue de cet article, en donnant la parole aux chefs des dernières communautés de l’île de Kolgouev, donne à lire l’histoire de la réorganisation complète et artificielle de l’économie polaire orchestrée par le pouvoir bolchevique, ainsi que le désarroi profond provoqué par l’effondrement de cette économie.

L’instauration dès les années 1920 de sovkhozes assujettis à des impératifs de production définis par le Commissariat au Plan de Moscou, conçus dans l’ignorance totale des conditions locales ainsi que la colonisation de masse menée depuis les « fronts pionniers » des années 1950-1960, à des fins d’exploitation des vastes ressources souterraines de la région, ont contribué à mettre en place un régime d’exploitation économique à l’échelle du grand Nord. S’il y a bien eu développement, notamment par la construction (par les prisonniers du Goulag, essentiellement) de vastes complexes industriels et militaires, ainsi que par le désenclavement dû au développement des transports, le caractère ambigu de ce développement doit être signalé, et ses effets délétères profonds sur le long terme doivent être cernés et interrogés. Il en va de l’équilibre écologique et ethnologique non seulement de l’Arctique russe mais, de par l’analogie entre les situations, du visage qu’est susceptible de prendre le développement des régions polaires à l’échelle du globe.

Une caractéristique prégnante des régions polaires russes est l’état de dégradation environnementale avancée dans lequel elles se trouvent. La pollution atmosphérique égale par son intensité celle des sols, les deux étant dues aux activités de l’industrie extractive, mais aussi aux expérimentations nucléaires conduites dès les années 1950 en Nouvelle-Zemble (archipel aujourd’hui totalement fermé et vidé de sa population) [note] Paul ROBERTSON (ed.), An Environmental History of Russia, Cambridge, 2013 [/note]. Les pluies acides et le rejet de métaux lourds dévastent la flore des deux grands écosystèmes polaires, à savoir la toundra et la taïga. Le réchauffement climatique, en provoquant la fonte du pergélisol – et par là même, l’émission de grandes quantités de méthane – est aussi responsable des vastes bouleversements touchant les régions arctiques.

Sans même évoquer l’étendue du désastre écologique en termes de biodiversité, il suffit de rappeler les principales conséquences de ces dégradations sur les populations du Nord, et surtout sur les peuples premiers vivant de l’élevage de rennes. La dégradation de la toundra, ainsi que la construction de gazoducs aujourd’hui largement dégradés, en coupant les routes de migration des troupeaux et en suscitant de massives fuites de matières polluantes, ont considérablement atteint les populations d’éleveurs de rennes. Ces populations semblent avoir toujours fait figure de citoyens de seconde, voire troisième zone au sein de l’ensemble impérial russe, et ce notamment en termes socio-démographiques : ainsi, encore aujourd’hui, leur espérance de vie est inférieure de 10 ans à la moyenne nationale ; le taux de criminalité des individus masculins jusqu’à 40% plus élevé. L’intelligentsia russe s’interroge depuis les années 1840 sur les raisons de ce que l’on appelle l’ « extinction » de ces peuples, touchés de plein fouet par l’alcoolisme ainsi que par certaines maladies liées aux dégradations environnementales, comme les cancers respiratoires.

Les peuples autochtones, entre désespoir et résilience
Yamal Potomkam

Aujourd’hui nominalement « autonomes », de fait sous-représentés dans les instances de pouvoir russes, les peuples premiers de la Fédération de Russie démontrent toutefois de grandes capacités de mobilisation et d’auto-organisation. Des associations créées pendant la perestroïka, comme Yamal Potomkam, (« Les descendants du Yamal », fondée en 1989), Spasenie Yourgui (« Sauvetage de l’Yourga », fondée par les peuples Khanty et Mansi), et Yassavey (association fondée par les Nénets), souvent sur une base ethnique, se sont faites les principaux canaux de revendication des populations autochtones de l’Arctique. Le gouvernement fédéral russe a un temps semblé prendre acte de ces demandes en instituant au cours des années 1990 la protection des terres ancestrales des populations autochtones au moyen de lois fédérales, ainsi que leur représentation politique par l’intermédiaire de la RAIPON (acronyme anglophone de l’Association des Peuples du Nord, de la Sibérie et de l’Extrême-Orient de la Fédération de Russie).

La création de ces associations s’inscrivait dans le contexte de l’émergence d’une véritable société civile russe autonome, extérieure au pouvoir. Elle correspondait aussi à un vaste mouvement de prise de conscience écologiste à l’échelle de l’URSS entière, à une rupture avec la conception de l’environnement propre à l’Etat russe – qui y a longtemps vu un réservoir de matières premières à exploiter, destiné à servir exclusivement le développement économique et industriel du pays, dans le cadre des « grands projets » pharaoniques inaugurés par Staline et sur fond d’une gestion extrêmement dispendieuse des ressources (notamment de l’eau et du charbon).

Les années 1990 virent également ces associations d’autochtones entrer en contact avec leurs homologues nord-américaines, européennes et sud-américaines ; ce fut l’époque de la formation d’une conscience autochtone transnationale, de l’organisation de réseaux de lutte et de gouvernance propres avec la définition de buts communs tels que le droit à l’autodétermination, la répartition équitable des ressources, notamment minières, et la préservation des modes de vie ancestraux [note] Ken COATES, A Global History of Indigenous Peoples, Palgrave Macmillan, 2004 [/note]. Il est important de noter que ce phénomène de politisation des peuples premiers fut concomitant à l’effondrement économique provoqué par le démantèlement du système soviétique ainsi que par la « thérapie de choc ». Effondrement qui toucha de plein fouet les régions du Nord, notamment par l’interruption, faute de moyens, des lignes régulières de ravitaillement d’un littoral maintenu dans un enclavement artificiel par le pouvoir central en raison du caractère hautement stratégique de l’Arctique, déjà souligné plus haut.

Actuellement, alors que l’économie nationale a été fortement ébranlée par les sanctions internationales en 2014, sanctions qui ont forcé Moscou à accentuer la dimension extractive de cette économie, on observe un retournement de la situation politique et sociale des autochtones. Comme le souligne dans son rapport d’octobre 2017 l’association Cultural Survival, non seulement la situation économique des peuples du Nord semble s’être globalement aggravée depuis 2008, mais le tournant autoritaire du régime de Vladimir Poutine s’est traduit par diverses mesures répressives, allant de la fermeture administrative d’associations (ainsi la RAIPON elle-même, en 2012) soupçonnées d’être des « agents de l’étranger » jusqu’à l’arrestation et l’emprisonnement de leaders autochtones comme Serguei Nikiforov, représentants des Evenks du fleuve Amour.

Il est à noter que ces associations autochtones, souvent reconnues par les organisations internationales, ont pu dans certains cas – comme dans celui du complexe gazier de Sakhaline-1 – s’affirmer comme interlocuteurs de poids face à des multinationales de l’industrie énergétique, aux dépens de l’État russe et de ses représentants [note] Maria TYSIACHNIOUK, Laura A. Henry, « Oil and indigenous people in sub-Arctic Russia: Rethinking equity and governance in benefit sharing agreements » in Energy Research and Social Science, vol. 37, 1er semestre 2018 [/note]. Un déséquilibre qui n’a sûrement pas été du goût des autorités. D’autant plus que la reconfiguration des relations de pouvoir au profit des autochtones a pu parfois conduire à des malversations ainsi qu’à un certain népotisme. Toutefois, en ce qui concerne Yamal LNG, force est de constater que la décision d’exploiter le gisement du Sud-Tambey a été prise sans consultation préalable des populations nénetses, qui verront de ce fait leurs aires de pâturage drastiquement réduites – ainsi que leur liberté de circulation. La région est en effet depuis le début des travaux inaccessible aux individus non pourvus d’un permis spécial (ainsi qu’aux journalistes). Pourtant le fait que l’exploitation du gisement ait été confiée à des entreprises étrangères (Total, CNPC notamment) et non uniquement à des sociétés russes proches de l’Etat, voire faisant figure d’« Etat dans l’Etat » comme Gazprom, aurait pu signifier une plus grande marge de manœuvre pour ces associations reconnues à l’international.

Ainsi le complexe Yamal LNG, au-delà de sa dimension prométhéenne, pose-t-il des questions essentielles quant au devenir des régions polaires russes. Sur le plan géopolitique, il vient consacrer un tournant « Arctique » de la politique russe, complémentaire par sa dimension pleinement eurasiatique (comme le montre le choix de l’investisseur chinois) de la « New silk road » envisagée par Poutine. Mais il fait également figure de réalisation ultime de l’exercice poutinien de la « verticale du pouvoir », exemplaire par l’opacité des conditions de sa conception, et par l’éviction totale de la société civile des processus de prise de décision qui l’ont rendu possible. Yamal LNG pose la question de la place de l’Arctique dans la stratégie, la politique et l’économie russe, de son identité : nouvel axe de communication ? Réservoir de matières premières ? Front pionnier destiné à se stabiliser et à former une nouvelle région industrielle de plein droit ? Aire sanctuarisée à protéger ? Une question éternelle et protéiforme à laquelle les gouvernants et la société civile russes doivent plus que jamais chercher à répondre 

 

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