Le déclin de l’Empire Américain

Propos recueillis par Gabriel Solans

Le Grand Continent a rencontré Lauric Henneton, maître de conférences à l’Université de Versailles Saint-Quentin, HDR à l’IEP de Paris et spécialiste de la religion aux États-Unis. Il est l’auteur de La fin du rêve américain? (Odile Jacob, 2017) où il décrypte l’histoire du discours sur le déclin américain très présent dans la campagne de Donald Trump en 2016, et confronte à la réalité les différentes composantes du supposé déclin. C’est sur ce thème que nous l’avons interrogé.


Groupe d’études géopolitiques : Vous soutenez que la crainte du déclin est consubstantielle à l’histoire des Etats-Unis. Pourtant, dès le début, l’Amérique est perçue comme un formidable espoir de renouveau. Comment ces deux dimensions contradictoires s’entretiennent-elles ?

Lauric Henneton : L’optimisme et le pessimisme sont en effet indissociables et contribuent, ensemble, à structurer l’histoire américaine, avant et après la Révolution. Le lien est assez logique en réalité : c’est parce que l’on fait le constat d’un déclin (moral, religieux…) et que l’on craint l’effondrement (sous la forme d’un châtiment divin) que l’on cherche à en réchapper pour quelque chose de meilleur, que l’on craint ensuite de perdre. Dans le cas des puritains, c’est le constat d’une Angleterre décadente (que ce soit vrai ou non importe peu) et la crainte de persécutions qui poussent des milliers d’hommes et de femmes à traverser l’Atlantique. Une fois en sécurité, ils voient la Nouvelle-Angleterre comme le laboratoire de ce qu’ils estiment être des communautés religieuses « réellement » réformées, ce qui n’était pas possible en Angleterre. Mais l’optimisme d’un côté est terni par la peur que des facteurs tant extérieurs (les Amérindiens, la Couronne) qu’intérieurs (la dissidence religieuse donc politique, car tout est politique, surtout le religieux) viennent compromettre une expérience fragile car neuve, dans un environnement précaire. C’est donc parce qu’un environnement particulier est précieux que l’on a peur de le perdre.

Transiger sur la grandeur, pour les néoconservateurs, c’est accepter voire acter le déclin.

Le tout est accentué par le providentialisme : comme Dieu est à la manœuvre, l’élection divine comme le châtiment divin revêtent une portée considérable. Il n’y a pas de place pour la demi-mesure et la tiédeur, tout est dramatisé à l’extrême. Ensuite on retrouve toujours cette tension entre une certaine ivresse des possibilités de l’avenir et une angoisse de la vulnérabilité. Certes la population double à chaque génération, au dix-huitième siècle, et l’expansion territoriale semble irrésistible au dix-neuvième, mais on n’est jamais à l’abri d’un complot papiste, par exemple, dont les conséquences redoutées sont systématiquement démesurées. C’est encore ce que l’on retrouve dans les années 1920 ou à l’époque du maccarthisme avec la peur de la subversion soviétique, ennemi à la fois extérieur et intérieur, puisque niché jusque dans le Département d’Etat.

Donald Trump a mené une campagne populiste désignant le militarisme interventionniste de ses prédécesseurs comme une des causes du déclin américain. Une fois élu, il semble faire l’inverse. Comment expliquer ce revirement ?

La véritable ligne de fracture se situe non pas entre démocrates et républicains ou même entre néoconservateurs et réalistes mais, pour reprendre la terminologie de Thomas Wright, de la Brookings Institution, entre « shapers » interventionnistes (qui regroupent à la fois les néoconservateurs et des démocrates comme Hillary Clinton et les partisans de l’interventionnisme humanitaire) et « restrainers » favorables à une certaine forme de désengagement, ou en tout cas d’engagement plus sélectif donc à une redéfinition des intérêts américains. Dans cette catégorie on trouve autant Obama que Trump et les libertariens. Leurs motivations peuvent être très différentes, mais ils ont en commun de vouloir redéfinir les termes de l’engagement américain à l’extérieur, notamment (chez Obama) pour redéployer les sommes ainsi économisées à l’intérieur, dans l’éducation, les infrastructures…

Obama semblait incarner une sorte de faiblesse carterienne, l’Amérique qui s’excuse, l’Amérique qui n’assume pas sa grandeur

« Make America Great Again » peut très bien être un slogan démocrate, sandersien : résorber les inégalités sociales, remettre des moyens dans l’école publique, sécuriser les ouvrages d’art (pont, barrages) qui menacent de rompre, tout cela peut contribuer à rendre à l’Amérique son lustre passé, car le pays s’illustre par ses mauvais résultats dans de nombreux domaines, comme la mortalité infantile, les inégalités, l’espérance de vie – en recul pour la deuxième année consécutive ! – ainsi que par le piètre état de ses infrastructures à tous les niveaux. Les statistiques de l’OCDE, qui ne relèvent donc pas de la perception, sont à ce titre assez éloquentes. Les Etats-Unis ne font pas rêver, dans bien des domaines, d’où le besoin d’un « nation-building at home ».

Il s’agit surtout de rétablir la puissance, voire l’hégémonie, vis-à-vis de rivaux comme la Chine, ou d’ennemis comme Daesh : c’est une histoire assez simple d’affirmation d’une virilité symbolique

Concernant le revirement supposé de Trump, on ne peut pas dire qu’il soit particulièrement interventionniste : en Syrie, le tournant avait été opéré à la fin de la présidence Obama, mais il est exact que Trump s’emploie à détricoter de façon assez systématique l’héritage d’Obama. Cela dit, il s’agit avant tout autant de s’extraire de traités et accords (l’accord de Paris sur le climat, par exemple) que d’intervenir militairement. Trump comme Obama déplorent l’investissement insuffisant de leurs alliés au sein de l’OTAN, par exemple. Obama disait clairement détester les « free riders », les passagers clandestins, les pays qui pensaient qu’il était inutile d’augmenter leurs dépenses en matière de défense car après tout les Etats-Unis étaient là pour assurer leur protection.

Si Hillary Clinton a axé sa campagne présidentielle sur les minorités –et a gagné symboliquement en nombre de voix-, le Parti Républicain est largement perçu comme le camp de l’Amérique blanche et conservatrice. Cette campagne peut-elle constituer une fracture dans les représentations politiques amenée à s’approfondir ?

« Make America Great Again » peut très bien être un slogan démocrate, sandersien

La recomposition selon des lignes ethnoraciales est un danger pour les deux partis. Les minorités fuient un parti républicain qui semble s’employer à les diaboliser, et devient en effet de plus en plus le parti des blancs d’un certain âge, évangéliques, et peu éduqués (ou éduqués mais très riches). Avant 2004, les musulmans (certes peu nombreux) étaient républicains, car cela convenait à la fois à leur conservatisme sociétal et à leur profil de petits commerçants partisans d’une fiscalité légère. Les Hispaniques sont très réceptifs à l’éthique du travail et à un certain conservatisme social (c’est moins vrai chez les jeunes) mais ils se sentent diabolisés par les différents candidats républicains. Ils trouvent donc refuge chez des démocrates qui jouent à fond la carte des minorités, comme le think tank Terra Nova l’avait conseillé au Parti socialiste français en 2011.

Le discours de l’élite ne reflète donc pas les perceptions diffuses et confuses d’une base peu formée à la compréhension des enjeux internationaux, pour qui la diplomatie à la John Kerry est un aveu de faiblesse.

A cela il faut ajouter les Blancs urbains et suburbains, notamment diplômés du supérieur, ce que l’on peut appeler parfois les « bobos » mais aussi la « creative class » telle que définie par Richard Florida. Cependant, on se focalise sur l’échelon national / fédéral et la présidentielle, à tort. En effet, dans la Rust Belt et le Midwest, on trouve des « Trump democrats » qui ont voté Obama puis Trump, ou encore qui ont voté Trump pour la présidentielle, mais pour des candidats démocrates à la chambre de leur Etat. Le vote Trump n’est donc absolument pas monolithique : il n’est pas rare de voter Trump au niveau national et démocrate au niveau local. De même qu’une partie du vote Trump, et particulièrement des « Trump democrats » est un vote anti-Clinton. Ces Blancs du Midwest, conservateurs sur le plan sociétal, vivent très mal d’être diabolisés par les élites des grandes villes côtières. Ils votent Trump car ils se sentent méprisés par ceux qui, à leurs yeux, leur ont pris leur parti. Ce sont en fait des démocrates à l’ancienne, dans la tradition rooseveltienne du New Deal.

Le premier mandat Obama a été marqué par une volonté ambitieuse de redéfinir la place des Etats-Unis dans le monde : multilatéralisme, libre-échange, pivot vers l’Asie, moins d’interventions militaires, priorité du « nation-building at home ». Est-ce le constat d’un déclin relatif à moyen terme de l’Amérique qui a rebuté les électeurs ?

Chaque nouveau mandat s’inscrit en réaction au mandat qui précède. Obama était l’anti-Bush : il s’agissait de remettre les Etats-Unis dans le jeu international / multilatéral, de même qu’il s’agissait de réparer les dégâts sur la réputation et l’image des Etats-Unis au Moyen-Orient. Pour son électorat, Obama était le retour du jour après la nuit bushienne. Mais c’était la même chose avec le « morning again in America » de Reagan après les ténèbres de la faiblesse sous Carter. Pour un certain nombre de républicains, en revanche, Obama semblait incarner une sorte de faiblesse carterienne, l’Amérique qui s’excuse, l’Amérique qui n’assume pas sa grandeur, laquelle doit être à la fois affirmée et hégémonique. Transiger sur la grandeur, pour les néoconservateurs, c’est accepter voire acter le déclin. C’est ce qui constitue le gros du débat sur le déclin des Etats-Unis (en réalité le déclin du « siècle américain ») dans la presse américaine, et notamment dans la presse consacrée aux relations internationales. Mais c’est surtout la perception d’une petite élite de Washington. C’est parce qu’elle a accès aux médias que son opinion peut parvenir à un électorat qui en aura une perception en réalité assez diffuse.

Le vote Trump n’est donc absolument pas monolithique : il n’est pas rare de voter Trump au niveau national et démocrate au niveau local.

L’électeur de Trump, si on peut isoler un profil d’électeur moyen, autre débat, n’est pas néoconservateur, mais il déplore la « fin de la grandeur », une Amérique qui s’excuse, qui capitule. D’où le succès de « Make America Great Again » : la formule est extraordinairement vague. En relations internationales, il s’agit surtout de rétablir la puissance, voire l’hégémonie, vis-à-vis de rivaux comme la Chine, ou d’ennemis comme Daesh : c’est aussi une histoire assez simple d’affirmation d’une virilité symbolique (d’une Amérique qui se sent humiliée sur le plan économique) contre une élite traditionnellement considérée comme efféminée (les diplomates, les intellectuels, dont Obama est l’incarnation). Là où Obama semblait transiger (mais Obama a « eu » Ben Laden et a eu un recours inédit aux drones), ces électeurs voulaient une politique plus offensive, même si cela doit se payer en investissements intérieurs – ce que les mêmes électeurs vont déplorer par ailleurs. Le discours de l’élite ne reflète donc pas les perceptions diffuses et confuses d’une base peu formée à la compréhension des enjeux internationaux, pour qui la diplomatie à la John Kerry est un aveu de faiblesse.

Vous évoquez le changement progressif vers une Amérique de minorités, moins WASP, moins marquée par le phénomène religieux, plus progressiste. Quel impact en politique étrangère pour le pays de la « destinée manifeste » ? Son messianisme peut-il se transformer ?

Les Blancs du Midwest, conservateurs sur le plan sociétal, vivent très mal d’être diabolisés par les élites des grandes villes côtières.

Les jeunes ne croient plus au messianisme, mais ils croient volontiers à la responsabilité de leadership moral des Etats-Unis. C’est par exemple manifeste sur le sujet du climat : les jeunes sont plus sensibles aux questions environnementales, mais aussi plus éduqués, donc plus du côté de la science que de la croyance, si on peut généraliser. Au niveau international, « Make America Great Again » tient plus pour eux d’une certaine forme d’exemplarité que de puissance militaire brute. Cela dit, la scène internationale reste assez secondaire pour la plupart des électorats, y compris les jeunes. Les inégalités économiques, les perspectives de mobilité sociale, les questions sociétales sont nettement plus prioritaires. La question internationale est surtout liée à la sécurité (terrorisme) et, en ce qui concerne les jeunes, aux enjeux climatiques.

Enchainant les polémiques, entre la sortie du brulot Fire and Fury et le tollé sur l’expression « shithole countries », Trump peut-il faire perdre la majorité républicaine au Congrès aux prochains midterms ?

La première donnée à prendre en compte quand on parle de midterms est que le parti au pouvoir lors de la présidentielle subit presque automatiquement un revers aux élections de mi-mandat, et cela peut se traduire par une majorité moindre ou carrément par un basculement et donc une forme de cohabitation. Logiquement, on pourrait penser que l’anti-trumpisme, même s’il ne constitue pas une politique, pourrait suffire à mobiliser suffisamment les composantes de la coalition électorale démocrate pour accentuer l’effet classique de balancier des midterms. La réalité est que, logiquement toujours, Trump ne devrait pas être président, et il n’aurait même pas dû passer le cap des primaires. Quand on repense au nombre de fois où l’on a prédit qu’il avait ou allait « exploser en vol » … On oublie vite également que les démocrates sont très doués pour perdre des élections imperdables. N’oublions pas que George W. Bush a été réélu en 2004, malgré un parti pris médiatique particulièrement fort. Ce qui n’a pas suffi.

Pour une partie de l’électorat de Trump (qu’il soit démocrate ou républicain), les outrances de Trump importent peu, ou sont rafraichissantes, car elles détonnent avec le politiquement correct qu’ils détestent encore plus.

En 2018, il faut regarder les données factuelles, et particulièrement la géographie : quelles circonscriptions républicaines peuvent être gagnées par les démocrates à la Chambre, quels sénateurs républicains peuvent être remplacés par des démocrates : quels sont les contextes locaux qui peuvent compliquer une équation nationale un peu simpliste. Là encore deux cas de figure : les sortants partent avec un avantage considérable, ce qui rend difficile un raz de marée démocrate, mais de plus en plus de républicains décident de ne pas se représenter, notamment en Californie (Darrell Issa, Ed Royce…), ce qui ouvre certaines circonscriptions aux démocrates.

La recomposition selon des lignes ethnoraciales est un danger pour les deux partis.

On pourrait avoir des surprises au Sénat également, mais il est plus probable que 2018 produise un résultat serré (courte majorité pour un des deux partis, peut-être les démocrates, et pas forcément dans les deux chambres du Congrès), que 2020 pourrait clarifier. Ce serait donc un retour de bâton à double détente, mais en l’état actuel des choses, je ne vois pas une « vague bleue » à la hauteur des espérances de certains observateurs. Il faudrait pour cela une conjonction de nombreuses démissions républicaines et de surmobilisation de l’électorat démocrate (minorités, jeunes) là où c’est nécessaire (pas dans les Etats bleus ou les circonscriptions urbaines, déjà bleues). Sur ce point, l’effet Trump pourrait paradoxalement être de dynamiser l’élan démocratique, malgré lui et contre lui. Cependant, pour une partie de l’électorat de Trump (qu’il soit démocrate ou républicain), les outrances de Trump importent peu, ou sont rafraichissantes, car elles détonnent avec le politiquement correct qu’ils détestent encore plus. Mais il s’agit d’élections plutôt locales, donc ils pourraient voter démocrate dans leur circonscription en étant prêts à revoter Trump en 2020