Ishiguro l’Européen

Vous avez découvert pendant les fêtes notre nouvelle rubrique culturelle, gegflix. Nous la continuons par une publication hebdomadaire : rendez-vous donc chaque lundi pour la critique géopolitique d’une œuvre produite quelque part en Europe ou dans le monde.

Mathieu Roger-Lacan nous propose ici de commencer par lire ensemble le discours de réception du prix Nobel de littérature, en langue originale (anglais) ou traduit.


 

S’il est un art que maîtrise à la perfection Kazuo Ishiguro, né de parents japonais, arrivé en Angleterre à l’âge de cinq ans, c’est celui de raconter des histoires. Un beau jour, ou peut-être une nuit de décembre 2017, c’est la sienne dont il a fait le récit à Stockholm, devant l’Académie qui lui remettait une des distinctions les plus prestigieuses pour un humaniste : le prix Nobel de littérature.

Alliant la récriture biographique selon les codes anglo-saxons du storytelling à une réflexion fine et personnelle sur son expérience d’écrivain et sur l’avenir de la littérature, Kazuo Ishiguro a retracé devant son auditoire une vie indissociablement privée et littéraire, déterminée à plusieurs moments clés par des détails, des situations, des impressions fugaces, qui forment autant de jalons au récit qui nous transporte de l’Ancien Monde d’avant les bouleversements culturels des années 1960 – qu’il s’agisse du Japon d’après la Seconde Guerre Mondiale (Ishiguro est né à Nagasaki en 1954) ou de l’Angleterre pré-thatchérienne –, au Nouveau Monde auquel il s’adresse désormais comme un écrivain sexagénaire qui se fait la voix de sa génération et appelle de ses vœux la relève des suivantes.

Moments 

La rêverie de l’enfant japonais élevé parmi les classes moyennes du Surrey, au sud de Londres ; la piaule minable du jeune homme à la moustache et aux cheveux longs étudiant le creative writing à Buxton, Norfolk ; la découverte, en écoutant un disque de Tom Waits allongé sur son canapé, qu’il fallait, à un point bien précis de son roman The Remains of the Day, que la carapace du héros-narrateur se brise ; ou encore, en regardant Twentieth Century de Howard Hawks avec sa femme Lorna, la prise de conscience que les relations qui unissent les personnages étaient plus importantes que ces derniers en eux-mêmes, ce qui sera expérimenté dans Never Let Me Go : tous ces souvenirs érigés en moments charnières pour la carrière de l’auteur forment autant de lieux de mémoires personnels, dont les références culturelles font appel au quotidien de chacun. La question, bien sûr, n’est pas de démêler la part de réalité ou de mensonge dans ce récit de soi – car écrire, c’est toujours un peu récrire, et raconter, c’est toujours un peu conter –, mais de comprendre ce que la mise en récit de ces éléments nous dit : de celui qui les raconte et qui raconte les avoir vécus, mais aussi de ceux à qui il les raconte, c’est-à-dire les auditeurs, et à travers eux, nous-mêmes, le monde des lecteurs, qui tournons chaque année nos yeux vers l’élu du jury de Stockholm.

Or, au milieu de ces impression fugitives que l’esprit de l’auteur, sur le coup ou rétrospectivement, a constituées en moments de bascule pour son cheminement personnel, trois émergent qui permettent plus particulièrement à Ishiguro de s’identifier à une génération, de s’inscrire dans une certaine filiation, et de souhaiter pour l’avenir un nouveau partage littéraire. Présentons-les succinctement, avant de les réunir dans une perspective commune.

Le premier de ces trois moments est un souvenir de lecture. Au début des années 1980, alité depuis plusieurs jours, Ishiguro découvre que, dans le foutoir qui l’entoure dans son lit, l’objet qui l’empêchait d’être correctement installé n’était pas, comme dans le conte, un petit pois, mais le premier tome d’À la Recherche du temps perdu de Marcel Proust, traduit en anglais – découverte dont la mise en scène est déjà très proustienne. Pour un homme qui oscille entre la veille et le sommeil, dans un état fiévreux de semi-conscience, on imagine le choc esthétique et mental que représentent les premières pages de la Recherche. Le rythme si singulier de la narration proustienne, amplement commenté par Gérard Genette (Figures III, « Discours du récit »), lui fait voir le lieu-même où s’exerce un privilège de la littérature sur tous les autres arts – offrant par-là la réponse magistrale à une question qu’il se posait anxieusement (à quoi bon l’écriture si le cinéma fait la même chose, mais mieux ?) – : le pouvoir de dompter l’ordre linéaire du temps pour produire des sauts dans le souvenir, des ellipses anticipatrices et des accélérations brutales, à volonté. Ishiguro trouve donc dans l’auteur de Combray une filiation qui le rattache à une manière d’écrire et de donner à sentir, qu’il va chercher à reproduire dans ses propres ouvrages.

Le second moment est un voyage, effectué en 1999 en compagnie d’autres écrivains, poètes et intellectuels dans les camps d’Auschwitz et Birkenau, en Pologne. Ishiguro, saisi par le spectacle des chambres à gaz effondrées, s’interroge sur la nécessité et le danger réciproques du souvenir et de l’oubli. « What should we choose to remember? » (« Que devons-nous choisir de retenir ? »), se demande-t-il en prenant tout à coup conscience que, né après une catastrophe qui lui semblait appartenir à la génération de ses parents, la charge de transmettre ou d’oublier cette douleur allait désormais reposer sur la sienne. À nouveau, cette réflexion a des conséquences sur son expérience littéraire, puisqu’il se met alors à interroger la question mémorielle, en se demandant par exemple si elle peut s’écrire de la même manière pour un individu et pour un peuple, voire une nation, comme il envisage de le faire. Nous pourrions ajouter : et pour un continent ?

Enfin, le dernier jalon nous ramène au présent, ou plutôt à un déclic, provoqué par l’année 2016, marquée aux échelles mondiale comme européenne par les erreurs politiques et la violence terroriste. Ishiguro en fait un moment de bascule, non seulement pour lui, mais pour toute sa génération, née après la Seconde Guerre mondiale, la première à n’avoir connu que la paix sur son sol. Génération de la « fin de l’Histoire », dirait le politiste Francis Fukuyama, mais que l’Histoire n’a fait que mystifier, en lui laissant croire qu’elle s’achevait dans le bon sens, ce que résume dans le discours d’Ishiguro la phrase : « We grew up against a backdrop of the great clash – ideological and military – between capitalism and communism, and witnessed what many of us believed to be a happy conclusion. » (« Nous avons grandi dans le contexte de l’affrontement – idéologique et militaire – entre le capitalisme et le communisme, et nous avons assisté à ce que beaucoup d’entre nous ont cru être une fin heureuse. ») Pourtant, les événements récents démontrent avec fracas qu’il n’y a pas eu de « conclusion » à l’Histoire, et encore moins de bonne. Charge alors aux écrivains de se remettre à la tâche, pour anticiper les luttes, indiquer la voie à ceux qui arrivent, forger le futur. Pour cela, de nouvelles manières d’écrire seront nécessaires. « Trouver une langue » : l’injonction rimbaldienne se fait plus prégnante que jamais, marquant peut-être le moment d’un passage de témoin entre la génération née après la Seconde Guerre mondiale et celles qui lui succèdent aujourd’hui.

Le « motif dans le tapis »

Outre leur valeur testimoniale forte, que nous révèlent ces trois moment-clés du discours d’Ishiguro ? Quel référentiel faut-il adopter pour percevoir que le discours d’Ishiguro dessine un triangle cohérent, à l’intérieur duquel se déploie une pensée géopolitique, et non simplement un fil discontinu d’exemples biographiques, adressées à une élite intellectuelle mondialisée par un écrivain renommé, ayant bénéficié d’une éducation multiculturelle ? Nous reprenons ici l’image du référentiel à la science physique. Définir un référentiel, c’est poser un repère par rapport auquel on considère certains points comme fixes, afin de former un certain système de coordonnées spatiales et temporelles pour y rapporter le problème considéré [Mathieu, Kastler & Fleury, Dictionnaire de physique, 1983]. Ainsi, certains phénomènes physiques n’apparaissent que s’ils sont appréhendés dans le référentiel pertinent (par exemple : le référentiel héliocentrique pour la rotation de la Terre autour du Soleil).

Quel référentiel doit-on alors adopter pour révéler le « motif dans le tapis » qui se cache dans les mots du prix Nobel ? Notre hypothèse est qu’il s’agit du référentiel continental européen. C’est à l’échelle de l’Europe, comprise comme un ensemble de coordonnées culturelles (littéraires), historiques et géographiques, que la portée du discours est, à notre avis, maximale. C’est au niveau européen que les points épars des exemples pris par Ishiguro en viennent à former des séries cohérentes, et à tisser finalement une constellation à l’intérieur de laquelle prend place une pensée indissociablement culturelle et politique.

La première série est celle des lieux mentionnés par Ishiguro : les villes de la province anglaise ; le Combray de Proust, plus si fictif depuis qu’il a donné son nom à la ville d’Illiers-Combray ; bien plus à l’Est, les camps d’Auschwitz et Birkenau, ouvrant respectivement sur la carte des camps de concentration et des camps d’extermination construits par le IIIe Reich ; enfin une dernière carte, tristement actuelle, celle des attentats revendiqués par l’État islamique sur le sol européen. La seconde série permise par le passage au référentiel européen est faite de dates fondatrices d’autant de « lieux de mémoires » pour ce continent : le passage du XIXe au XXe siècle tel qu’il s’écrit dans la Recherche, et en creux la Première Guerre mondiale qui lui succède, et forme le décor de son dernier tome, Le Temps retrouvé ; la déportation des juifs d’Europe par le régime nazi ; les bouleversements culturels et sociaux dans le sillage de mai 68 ; l’écartèlement des populations européennes au cours de la Guerre froide, symbolisée par le Mur de Berlin. Enfin, superposée à ces deux premières séries, le discours en fabrique une troisième, cette fois littéraire, et essentielle à la production d’une pensée géopolitique singulière de la part d’Ishiguro. Contrastant avec les exemples « culturels » au sens large qu’Ishiguro va plutôt chercher de l’autre côté de l’Atlantique (musique populaire, cinéma hollywoodien), la série des références littéraires se tisse sur le terrain européen, de façon plus silencieuse mais en demeurant présente pour une raison au moins : Ishiguro est un écrivain, et il prononce ce discours en recevant le prix Nobel de littérature.

Dès lors, la question, jamais clairement énoncée, mais toujours présente devient celle de savoir ce qu’il faut entendre par littérature, et quelle tâche il faut lui assigner. Pour que la réponse à cette question ne soit pas inepte ou ridicule, il faut, à nouveau, qu’elle intervienne dans le bon référentiel. Or, posée à l’échelle du monde, la question de la tâche de la littérature se dissout dans un vœu sans consistance, contrainte de trouver un dénominateur commun à des différences géographiques, humaines et symboliques qu’on ne réunit qu’en les rabaissant au niveau de la culture mondialisée la moins fine qui soit. À l’inverse, posée à l’échelle locale de l’Angleterre (pas même du Royaume-Uni), voire de la jonction étroite entre le Japon où Ishiguro est né et de l’Angleterre où il vit depuis ses cinq ans – situation quasiment unique dans l’histoire de la littérature –, elle renoncerait à l’ambition d’un dialogue, et l’on sait à quel point cela n’est pas l’objectif d’un écrivain comme Ishiguro, s’adressant au jury de Stockholm un an après le vote du Brexit. Cette dernière option est d’ailleurs réfutée par le seul exemple littéraire que donne Ishiguro, À la recherche du temps perdu, qui n’a rien de britannique et dont nous avons déjà commenté l’importance.

En revanche, l’exemple proustien nous donne un indice quant à la voie à suivre, qui est à nouveau celle d’un saut, non seulement au-delà de la Manche, mais jusqu’au continent européen, où les réseaux de diffusion et de traduction des écrits, mais aussi ceux des correspondances entre écrivains, des influences, des réécritures, des plagiats, des critiques, des exils et des jeux avec les contraintes légales de publication, des intrications entre façons d’écrire et manières d’être – pour reprendre l’expression de Marielle Macé –, durent et s’intensifient depuis cinq siècles au moins. Ce saut porte en lui-même un enseignement politique : que ce qui nous habite et nous précède dans l’Europe telle que nous la construisons n’est pas le gris désincarné d’institutions post-lettrées, mais le réseau infini des symboles, des circulations des récits et des littératures dont les écrivains ont le devoir, en reprenant à Proust le geste qui lance la Recherche, de nous donner la réminiscence.

Le troisième sommet du triangle est donc un archi-sommet : il ajoute l’ancrage des lettres à ceux du temps et des territoires, mais il indique en même le triangle à lui tout seul, puisque sa nature, si on la comprend bien, ouvre à son tour sur une profondeur temporelle (l’enrichissement de la littérature grâce à sa circulation depuis, au moins, le XVIe siècle) et sur une cartographie propre, allant de Dublin à Moscou et de Stockholm à Palerme, et que l’échelle des États ne peut contenir (trop vaste pour saisir la ville, échelle déterminante de l’édition, et trop resserrée pour saisir le réseau de la publication, de l’écriture et de la lecture qui s’étend sur tout le continent). Ainsi la littérature est à la fois un sommet parmi trois et le sommet du triangle. Prenant le contrepied radical de ceux qui voudraient dissocier les lettres et le politique, la littérature confère ici au triangle une intelligibilité, et le dote d’une pensée propre, qu’on peut dire géopolitique, en ce sens qu’elle articule les êtres, les écrits, les actions et les lieux.

Nous conclurons en devançant une critique qui pourrait s’élever. Qu’on nous comprenne bien : il ne s’agit pas d’affirmer que le discours du dernier prix Nobel de littérature est européo-centré, ou qu’il ne s’applique qu’à l’élite intellectuelle européenne. Au contraire, son « appel » final retentit bien aux oreilles du monde. Mais pour comprendre celui-ci comme une véritable pensée dotée d’un contenu politique, et non simplement comme le vœu illusionné d’un « nomade virtuel » sans considération pour ses frères sédentaires (selon une distinction que nous avons proposée ailleurs), il faut comprendre qu’il s’énonce depuis le continent européen, qui lui confère une intelligibilité et une portée réflexive, élaborées dans les bornes du triangle (littéraire, géographique et historique) qu’on a pu, entre les lignes, apercevoir.

« In a time of dangerously increasing division, we must listen. Good writing and good reading will break down barriers. »