La tectonique des plaques, deuxième partie

Par Adrien Jouteau


Après l’échec attendu de la réunion du Conseil de sécurité des Nations Unies du mardi 19 décembre, l’Assemblée générale des Nations Unies a condamné la décision unilatérale des Etats-Unis de déplacer leur ambassade de Tel-Aviv à Jérusalem. A l’initiative de la Turquie et du Yémen, qui se sont exprimés au nom des pays de l’Organisation de la coopération islamique, l’Assemblée générale a voté, jeudi 21 décembre, une résolution qui rappelle que les « décisions ou actions concernant Jérusalem n’ont aucun effet juridique », demande aux États de « s’abstenir d’établir des missions diplomatiques à Jérusalem » et « exige qu’ils respectent les résolutions du Conseil de Sécurité concernant Jérusalem ».

Cette résolution est la réponse du monde musulman à la décision américaine. La Turquie a parlé au nom de l’Organisation de la conférence islamique dont elle a rassemblé les chefs d’États les 12 et 13 décembre lors d’une réunion exceptionnelle. Elle s’est appuyée sur sa diplomatie renaissante au Moyen-Orient et sur sa relation tendue avec les Etats-Unis pour justifier sa position. L’évolution de la crise en Syrie où les Etats-Unis soutiennent les Kurdes a en effet exacerbé les tensions entre les deux partenaires atlantiques. Les rencontres entre Rex Tillerson, chef de la diplomatie étasunienne, et Binali Yıldırım, son homologue turc, en novembre, n’ont pas permis de rapprocher les deux États. Enfin elle peut parler au nom du monde musulman, n’étant pas impliquée dans la lutte d’influence entre l’Iran et l’Arabie Saoudite. Elle apparaît ainsi comme le porte-parole idéal des pays musulmans et profite de cette occasion pour redorer son blason à l’international.

La communauté internationale a validé, sans surprise, la résolution de l’Assemblée générale.  L’ensemble des pays musulmans ont voté pour la résolution, sauf le Turkménistan, dont la neutralité constitutionnelle ne permet pas de participer aux votes en session exceptionnelle au sein de l’Assemblée générale des Nations Unies.

L’intérêt de l’analyse porte sur les votes contre la résolution, sur l’abstention et sur l’absence des pays membres des Nations Unies. Cet article et sa carte interactive ont donné un aperçu des positions des Ministères des affaires étrangères quant à la décision étasunienne de déplacer l’ambassade de Tel-Aviv à Jérusalem. La comparaison des deux cartes montre une évolution nette des positions : plusieurs pays ont déclaré s’opposer à la décision de Washington sans pour autant valider cette opposition au sein de la principale instance de décision mondiale.

Les deux principaux États concernés se sont exprimés contre la résolution, suivis par le Togo, le Nicaragua et le Guatemala qui a annoncé le 24 décembre le déplacement de son ambassade à Jérusalem. Pour des raisons de taille et de lisibilité de la carte, les états insulaires des Caraïbes et du Pacifique n’apparaissent pas sur la carte. Quatre États pacifiques ont rejoint la position étasunienne: les Îles Marshall, les États fédérés de Micronésie, Nauru et Palaos. Rappelons que les îles Marshall, la Micronésie et Palaos étaient sous la tutelle des Etats-Unis jusqu’à leur indépendance en 1990. Ils ont donc conservé des liens privilégiés avec les Etats-Unis ainsi qu’avec Israël et dépendent de leur assistance économique. Nauru mène également ce type de diplomatie qui consiste à soutenir certaines positions lors de votes en échange d’une aide financière. Ces quatre pays s’étaient déjà opposés en 2012 à l’octroi du statut de pays non membre observateur aux Nations Unies à la Palestine.

L’abstention permet aussi d’évaluer l’influence des Etats-Unis, notamment par le chantage au portefeuille. Les déclarations de la Représentante permanente des États-Unis auprès de l’ONU, Nikki Haley, visaient à avertir les États qu’un soutien à la résolution ne serait pas sans conséquences, notamment en termes d’assistance financière. Les 65 membres qui n’ont pas voté pour le texte ont été touchés par ces déclarations, lesquelles n’ont pas permis de bloquer la validation du texte mais ont limité la portée de la résolution de l’Assemblée générale. En première ligne des cibles de la diplomatie américaine se trouvent les pays du continent américain. Le Mexique et le Canada, qui forment l’ALENA avec les Etats-Unis, ont décidé de s’abstenir lors du vote bien qu’ils aient exprimé des critiques à l’égard de la décision de Donald Trump. Au moment où les Etats-Unis cherchent à renégocier l’ALENA, s’opposer aux positions étasuniennes semble délicat. À l’inverse le silence vis-à-vis de la résolution permet d’entamer les négociations dans une position favorable. Les autres pays américains qui ont suivi la position étasunienne sont soit dépendants de leur assistance financière (Haïti, République dominicaine) soit des alliés diplomatiques (Argentine, Colombie, Panama).

Le continent africain s’est exprimé dans sa majorité pour la résolution. A quelques exceptions près, seule l’Afrique centrale ne s’est pas prononcée pour. Le chantage au portefeuille des Etats-Unis, mais aussi d’Israël, apparaît comme l’explication la plus crédible de ce positionnement. La position du Soudan du Sud, allié des Etats-Unis depuis son indépendance, n’est pas étonnante.

L’Europe de l’Est a elle aussi montré son soutien à la position américaine. La République tchèque avait dès la déclaration de Donald Trump exprimé son intention de considérer un déplacement d’ambassade de Tel-Aviv à Jérusalem alors que la Hongrie avait bloqué toute déclaration commune de l’Union européenne. À ces soutiens de la première heure se sont ajoutés plusieurs pays européens (Bosnie-Herzégovine, Moldavie, Ukraine) dont certains membres de l’Union européenne (Croatie, Roumanie, Pologne, Lettonie). L’Europe est la région la plus divisée par cette question : la ligne de fracture entre l’Europe de l’Ouest et les PECO d’Europe de l’Est semble claire et confirme la position privilégiée de Washington par rapport à Bruxelles. Le GEG s’est intéressé à cette stratégie à travers plusieurs articles, traductions, et lors du Mardi de l’Europe du 5 décembre 2017. Nous avons également évoqué les impacts de la décision de Donald Trump à la radio de l’École Normale Supérieure le 13 décembre dernier.

Enfin les derniers pays qui se sont opposés à la résolution sont les alliés des Etats-Unis. Les Philippines et leur président Rodrigo Duterte n’ont jamais caché leur sympathie pour Donald Trump et le soutien étasunien est important dans les tensions qui les opposent à la Chine en mer de Chine méridionale. L’absence d’intérêt que porte Washington à la question des Rohingyas en Birmanie peut expliquer l’absence birmane lors du vote dans le cadre d’un échange donnant-donnant. Enfin, la Géorgie et l’Ukraine bénéficient du soutien des Etats-Unis contre les mouvements séparatistes sur leurs territoires (Abkhazie, Ossétie du Sud et Donbass). Ne pas voter leur permet d’éviter d’irriter Washington et de conserver des relations privilégiées avec l’administration américaine. Coïncidence ou pas, les Etats-Unis ont déclaré avoir accepté de vendre des armes létales à Kiev le lendemain du vote.

La décision du 05 décembre n’a pas entrainé le séisme géopolitique attendu. Après les déclarations des chancelleries, ce vote à l’ONU montre les positions claires des membres de la communauté internationale. Les pays musulmans sont même restés calmes en dépit de leurs déclarations tonitruantes. Néanmoins, et c’est bien là que la décision de Donald Trump est importante, les yeux du monde sont rivés sur Jérusalem. Alors que la situation était gelée et que la question palestinienne était au second plan de l’agenda international, le moindre mouvement de terrain a désormais le potentiel de montrer les effets de cette tectonique des plaques et de déclencher un séisme géopolitique.


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