Les Turcs d’Iran

L’Azerbaïdjan : un cas d’école de l’indépendantisme par l’étude du mouvement azéri en Iran

Par Gabriel Malek

Alors que les revendications régionalistes catalane et kurde suscitent l’intérêt médiatique, nous avons décidé de revenir sur un « cas d’école » de l’indépendantisme par l’étude du mouvement azéri en Iran, en nous intéressant à l’épisode de l’Azerbaïdjan autonome de 1946, soutenu par l’URSS, lors de ce qui fut la première crise de la Guerre Froide. Nous y montrons comment l’Etat-nation iranien s’est construit sur un modèle jacobin, par quels moyens le régionalisme peut, ou non, devenir un sujet proprement politique, et pourquoi la question linguistique est la pierre angulaire des relations conflictuelles entre le rêve nationaliste, la réalité régionale et les ingérences des puissances voisines.


Le 21 Novembre 1945 l’Assemblée Nationale pour un Azerbaïdjan autonome se tient à Tabriz, la capitale de l’Azerbaïdjan iranien. Le protégé des soviétiques, Jafar Pishevari, fondateur du Parti démocratique d’Azerbaïdjan, relève l’enthousiasme particulier que soulève cette assemblée. Des manifestations politiques spontanées se multiplient dans toute la province, et les représentants de l’Etat iranien sur place sont débordés. Le gouvernement de Téhéran perd ainsi tout contrôle sur la grande province du Nord-Ouest de l’Iran, occupée par les soviétiques depuis 1941.

Jafar Pishevari – 1893-1947 – fondateur du gouvernement du peuple d’Azerbaïdjan

Ces affrontements s’inscrivent dans la crise irano-soviétique de 1941-1946, première crise majeure de la Guerre Froide[1], qui voit s’opposer l’URSS et l’Iran soutenu par les Américains sur la question épineuse de l’Azerbaïdjan iranien. La perspective géopolitique de cette crise a déjà été largement traitée dans l’historiographie qui se concentre particulièrement sur le contexte de la Guerre Froide[2].  Nous tenterons ici d’étudier cette crise dans une perspective interne à l’Iran.

A peine un demi-siècle après ces évènements, la sociologue américaine Patricia Higgins décrit les turcs azéris d’Iran comme « une minorité linguistique bien intégrée » dans son article : « Minority State : Relations in contemporary Iran » (1984). Représentants un peu moins d’un quart de la population iranienne actuelle, les turcs azéris originaires du Nord-Ouest de l’Iran semblent en effet bien intégrés au système politique iranien. Le dernier Shah d’Iran, Mohammad Reza Pahlavi et, encore plus probant, l’actuel Guide Suprême Ali Khameini appartiennent à cette minorité, ce qui est pour le moins surprenant de prime abord. Cependant, si cette minorité fait aujourd’hui moins parler d’elle que les Kurdes ou les Baloutches, son histoire avec le gouvernement central de Téhéran est loin d’être un long fleuve tranquille.

Répartition ethnique en Iran – en bleu ciel, au Nord-Ouest du pays, les Azéris

La crise irano-soviétique en Azerbaïdjan iranien (1941-1946) marque l’apogée des tensions entre la population turque azérie iranienne et le pouvoir de Téhéran. Les origines et la nature de ce mouvement autonomiste en Azerbaïdjan iranien font l’objet d’un grand débat historique, fortement politisé.

Les auteurs conservateurs de Téhéran dénoncent le soulèvement azerbaïdjanais comme étant le pur produit de l’intervention soviétique sans aucune explication historique. Dans son ouvrage autobiographique, Mohammad Reza Pahlavi défend cette position en prenant le parti du pouvoir central de Téhéran[3].

Au contraire, les auteurs communistes iraniens présentent la révolte en Azerbaïdjan iranien comme une lutte de séparation nationale face à Téhéran. Le mouvement autonomiste serait plus ancien et profiterait du vide politique laissé par Téhéran dans la province lors de la crise de 1941-1946 pour prendre le pouvoir. De même, les soviétiques présentent la révolution en Azerbaïdjan iranien comme une lutte de libération nationale face à la tyrannie[4].

L’historiographie occidentale est à mi-chemin entre ces deux thèses antithétiques. Elle défend l’existence d’un mouvement autonomiste basé sur l’identité de la province de l’Azerbaïdjan iranien. Cependant, la « volonté séparatiste » des azéris est considérée comme un ajout artificiel de l’URSS[5] qui cherche à constituer un régime fantoche  uniquement pour servir de levier politique face à Téhéran. Louise Fawcett présente le Gouvernement démocratique d’Azerbaïdjan comme «  une création artificielle avec peu de racines dans la société iranienne »[6]. Cependant l’auteur anglaise reconnaît les spécificités de l’Azerbaïdjan iranien et les aspirations à plus d’autonomie qu’on peut y trouver.

Certaines analyses s’intéressent cependant aux causes proprement internes d’un tel mouvement indépendant. Dans Ethnicité et nationalisme en Iran, Gilles Riaux se concentre sur la brutalité de la politique anti-ethnique de Reza Shah et parle d’une « exclusion de la turcité » en  Azerbaïdjan iranien[7]. Gilles Riaux explique néanmoins que la mobilisation sociale en Azerbaïdjan iranien sous le régime impérial est incertaine et dispersée. De plus, son identité serait plus culturelle que politique[8].

Dans ce court article nous tenterons de nous inscrire dans une perspective d’analyse de la crise interne à l’Iran, même si le contexte géopolitique de la Guerre Froide reste bien sûr déterminant.

Nous présenterons d’abord la spécificité historique et culturelle de la province de l’Azerbaïdjan iranien, avant de nous concentrer sur l’histoire des relations entre la grande province du Nord-Ouest et le gouvernement central de Téhéran depuis la prise de pouvoir de Reza Shah jusqu’à la seconde guerre mondiale. Enfin, nous étudierons la crise elle-même, à l’aide d’archives soviétiques, pour tenter d’éclaircir la nature du mouvement autonomiste azéri.

Cadre général – l’Azerbaïdjan iranien

D’un côté, l’Azerbaïdjan iranien est intégré à la politique, la religion, l’histoire et l’économie de l’Iran. En dépit de la proximité qu’il pouvait exister entre les iraniens d’Azerbaïdjan et les habitants turcs et russes frontaliers, la région est toujours restée dans le giron politique du gouvernement central de Téhéran. Cette unité politique est renforcée par une unité religieuse, les azéris étant chiites. De plus, les iraniens d’Azerbaïdjan sont conscients du rôle historique prépondérant qu’a joué leur province dans l’empire perse, car de nombreux chefs militaires et la majorité de l’armée du Shah en provenaient. Enfin, l’Azerbaïdjan est une des régions les plus dynamiques économiquement : c’est un centre de commerce, un fournisseur de produits agricoles,  représente 20% de la population totale en 1940, et dispose de 18 usines dont 5 de textile[9] en 1941.

De l’autre côté, cette province a sa propre identité, comme le montre la langue azérie. Les iraniens d’Azerbaïdjan parlent l’azéri, une langue vernaculaire turque qui les distingue de la majorité du pays parlant farsi. Face à cette identité culturelle de la province, les politiques provocatrices de « persification » du pays menées par l’Etat iranien n’ont eu que peu d’impact en Azerbaïdjan[11]. De plus, contrairement aux autres minorités linguistiques iraniennes comme les kurdes ou les baloutches, les iraniens d’Azerbaïdjan ne sont pas organisés en tribu et sont à ce titre plus proches du gouvernement de Téhéran[12].

La construction de l’Etat-Nation par Reza Shah

Durant l’entre-deux-guerres la modernisation à marche forcée de l’Iran opérée par Reza Shah (qui prend le pouvoir en 1921) crée de nombreux motifs de mécontentements en Azerbaïdjan Iranien. Reza Shah veut renforcer le contrôle de Téhéran sur le territoire et doit pour cela « mater » les pouvoirs décentralisés[13].

Reza Shah, Shah d’Iran de 1925 à 1941, après avoir été Ministre de la défense et premier ministre (1921-1925).

Ainsi, l’ancien découpage administratif des grandes provinces historiques (ilayat) comme l’Azerbaïdjan Iranien est abandonné[14]. Le pays est maintenant divisé en ostan, eux-mêmes divisés en shahrestan. L’ancien ilayat de l’Azerbaïdjan est scindé en deux ostan : Azerbaïdjan de l’Ouest et de l’Est.  L’Azerbaïdjan n’est donc plus la grande province du Nord-Ouest du pays gouvernée par le prince héritier mais un ensemble de petites circonscriptions. De même, la mise en place d’une armée nationale à conscription réduit l’influence historique de la région sur l’armée (sous les Qajars, la majorité de l’armée était constituée de turcs[15] ce plaçait l’Azerbaïdjan iranien en position de force).

La transformation de l’espace national s’accompagne d’un développement économique qui suit une « logique de régime » :

  • Le gouvernement s’impose dans les années 1920 comme l’unique négociateur pour les échanges pétroliers avec les compagnies occidentales.
  • La politique de grands travaux qui fait passer les réseaux routiers de 3.500km à 230.000 km[17] permet de déplacer les troupes pour mater rapidement des rebellions provinciales.
  • Téhéran devient la première ville économique du pays et reçoit la plupart des investissements de l’Etat au détriment de Tabriz, capitale de l’Azerbaïdjan iranien

Ainsi, Reza Shah institutionnalise une double domination symbolique et matérielle de l’Azerbaïdjan iranien depuis Téhéran. Cette reconfiguration brutale des rapports centre-périphéries associée à l’histoire d’autonomie politique et de puissance militaire de l’Azerbaïdjan iranien provoque le mécontentement de la population.

Reza Shah porte aussi un projet idéologique : le nationalisme persan. Ce nationalisme s’impose dans sa version occidentaliste chez les élites politiques qui entourent Reza Shah[18]. Bien que la Révolution française soit considérée sous les Qajars comme un épisode tumultueux et désordonné, incompatibles avec les fondements du chiisme, le régime de Reza shah s’inspire du jacobinisme français[19]. Djamchid Behnam rappelle dans les Cahiers d’étude sur la Méditerranée Orientale et le monde Turco-iranien que l’impact des idées de la Révolution de 1789  est tardif en Iran. Cependant, l’importation des idées politiques occidentales lors de la Révolution constitutionnaliste iranienne de 1905-1911 rend plus acceptables la triade « patrie, liberté, Constitution » [20]. Mostafa Arizi évoque un nationalisme transnational en expliquant que les élites iraniennes découvrent la culture politique iranienne à partir du prisme de l’orientalisme qu’ils utilisent pour créer une identité nationale[21]. Reza Shah et son entourage tentent donc de créer un Etat centralisé, et tentent par conséquent d’étouffer la turcité politique ou culturelle. Ainsi, de grandes politiques de nationalisation persane sont lancées dans tous le pays. De plus, Reza Shah détricote toute forme de gouvernement local et mène une politique défavorable aux langues minoritaires[22]. En effet, pour imposer une formelle nouvelle d’identification commune à tous les iraniens, Reza Shah cherche à dépolitiser les autres formes d’appartenance. Le communisme sera proscrit en Iran à ce titre.

Les critiques du gouvernement central et de l’Iran ont des origines distinctes[23]. Louise Fawcett avance que les mouvements dans les provinces à la veille de la seconde guerre mondiale ont pour objectif d’obtenir un meilleur traitement de la part de Téhéran plutôt qu’une séparation politique. Cependant, certains soutiennent que la brutale politique de nationalisation de Reza Shah peut avoir créé un repli identitaire et créé un nationalisme propre à l’Azerbaïdjan iranien[24]. De plus, dès 1917, les liens grandissants entre l’Azerbaïdjan iranien et l’URSS contribuent à l’éclosion d’un sentiment nationaliste propre à l’Azerbaïdjan iranien[25].

Iran and the Cold War – Louise Fawcett – 1992
La crise irano-soviétique

Tout comme la grande majorité des révoltes internes à l’Iran,  la crise se nourrit du vide de l’Etat. La Seconde guerre mondiale affaiblit le pouvoir à Téhéran, car, bien que l’Iran se déclare neutre, le pays est envahi par les Britanniques à l’Ouest et l’armée rouge au Nord en raison des liens du Majlis avec l’Allemagne nazie[26]. on peut même dire que la guerre porte un coup fatal au régime, Reza Shah n’ayant pas réussi à préserver l’intégrité territoriale de son pays. Le 16 septembre 1941, Reza Shah, fondateur de l’Iran moderne,  abdique au profit de son fils Mohammad Reza Shah. Cette succession est une rupture historique et le 29 janvier 1942 l’Iran signe avec l’URSS et la Grande-Bretagne un accord tripartite qui légitime la présence des  troupes étrangères sur le sol iranien en cas de troubles. Concentrons-nous désormais sur la situation,  à partir de ce moment, de l’Azerbaïdjan iranien, à l’aide des archives administratives soviétiques d’époque, conservées au Centre international Woodrow Wilson.

A partir de 1941, la création de liens entre la population turque azérie et l’URSS s’accompagne d’une propagande antibritannique ainsi que d’un discours nationaliste pro-Azerbaïdjan contre Téhéran. Après la victoire soviétique à Stalingrad en Février 1943, l’URSS peut de nouveau mener une politique active en Azerbaïdjan iranien.

La stratégie d’implantation de l’URSS vise certains points essentiels : Tabriz, la capitale où se trouvent les consulats, les territoires ruraux aux mains des grands propriétaires, et enfin les élections des députés du Majlis pour influencer les décisions au niveau national.  Le décret du Conseil des commissaires du peuple pour l’organisation d’entreprises soviétiques en Azerbaïdjan iranien du 10 juin 1945 (ID : 120507) qui prévoit création de trois industries soviétiques : une « raffinerie de sucre », une « usine de chaussure avec une capacité de  100 000/an et enfin « une industrie textile à Tabriz », est une illustration de cette stratégie d’implantation. Ainsi, l’envoi de travailleurs soviétiques en Iran crée un flux humain entre l’URSS et l’Azerbaïdjan iranien qui s’inscrit dans le temps long. Le décret indique notamment que le NKVD est chargé d’«  accorder des sorties du territoire de l’Azerbaïdjan soviétique pour aller en Iran pour le besoin de ces entreprises ».

Le  7 juillet 1945 un message du Parti Communiste central de Moscou ordonne à la quatrième armée stationnée en Azerbaïdjan Iranien de tisser des liens d’amitié avec la population (ID : 120498). Dans une même perspective « 54 cours de langue russes » sont dispensés à la population locale et les fêtes soviétiques sont célébrées. Le Parti Communiste central utilise d’ailleurs le terme « d’Azerbaïdjan du Sud » pour designer l’Azerbaïdjan iranien, ce qui sous-entend que la République Soviétique et Socialiste d’Azerbaïdjan n’est que le Nord du véritable Azerbaïdjan.

Cette implantation locale en Azerbaïdjan de l’URSS s’accompagne d’un mouvement de lutte sociale et surtout politique face aux Britanniques. L’URSS, au lieu de passer par le traditionnel parti communiste Tudeh, choisit de supporter le Parti du Peuple qui a un ancrage plus local et dynamique. De plus, l’URSS va encourager le nationalisme azéri à Tabriz. Un décret du Conseil des commissaires du peuple soviétiques daté du 24 Mai 1944 signé par Molotov  (ID : 120517) ordonne la construction d’une école en turc azéri à Tabriz. La politique d’encouragement du nationalisme azéri et du sentiment anti-Téhéran de l’URSS en Azerbaïdjan iranien n’est donc pas passive mais bien active. A ce titre le décret du Politburo central de Moscou à M. Bagirov, secrétaire général du parti communiste d’Azerbaïdjan soviétique, daté du 6 Juillet 1945 est crucial (ID : 112021). Ce document comporte un plan en treize étapes pour «  organiser un mouvement séparatiste en Azerbaïdjan iranien ». Le document nous montre que le mouvement autonome de Tabriz est organisé en amont par l’URSS qui, via le relai de Bakou, capitale de l’Azerbaïdjan soviétique, peut directement contrôler les actions du Parti du Peuple. Mais, cela ne signifie pas que le nationalisme azéri du mouvement de Tabriz est une création artificielle des soviétiques. Nous pouvons juste conclure que cette expression du nationalisme azéri pendant la crise irano-soviétique fut soutenue et contrôlée par l’URSS.

Penchons-nous désormais sur la construction politique du mouvement démocratique autonomiste en Azerbaïdjan iranien sous la tutelle de l’URSS via l’Azerbaïdjan soviétique. Tout d’abord il convient de souligner l’intensification des actions russes dès l’été 1945. En effet, un autre document, émanant probablement du Politburo portant la date du 14 juillet 1945 (ID : 112018) envisage « la création du Parti démocratique d’Azerbaïdjan », qui doit commencer par la tenue d’une « réunion de négociations à Bakou » avec des membres du Parti du Peuple et Pishevari. Pishevari est un ancien prisonnier politique du Shah, et ses relations passées avec l’URSS lui permettent d’être le candidat des Soviétiques pour diriger le futur Parti démocratique d’Azerbaïdjan. Le Tudeh et le Parti du Peuple sont donc dissous au profit d’un nouveau parti téléguidé depuis Moscou, et dont l’attache locale est fortement remise en question, par le profil de son chef Pishevari, qui a passé les dernières années en territoire soviétique.

Le soutien soviétique est également militaire. Un message top secret envoyé de Bakou à Moscou daté du 21 octobre 1945 détaille les opérations militaires poursuivies en Azerbaïdjan iranien (ID : 120542). Il indique que « 21 équipes expérimentées du NKGB et NKVD ont été sélectionnées pour liquider les gens et organisations interférant avec le développement d’un mouvement autonome en Azerbaïdjan iranien ». Le rapport précise les cibles principales « policiers, officiers de l’armée iranienne, gendarmes… ». De plus, le message demande une « allocation de 100 000 rials par mois » pour financer l’objectif de « 96 guérillas pour rester longtemps en Azerbaïdjan iranien ».  Un message de M Bagirov à destination de Moscou daté du 31 octobre 1945 relate sa visite en Azerbaïdjan iranien et permet de faire un point sur la situation de celui-ci (ID : 120543). Bagirov présente une situation très favorable au Parti Démocratique d’Azerbaïdjan car les « élections régionales sont couronnées de succès ». Mais la rumeur selon laquelle l’action du Pati démocratique soutenu par l’URSS prépare le terrain pour une union des deux Azerbaïdjan  effraient certains cercles publics en Azerbaïdjan iranien même. Bagirov indique bien que Pishevari compte « travailler pour créer un cohésion de parti » mais que « toutes les mesures seront prises pour corriger  des divergences basiques sur le programme à mettre en place ». Donc les Soviétiques par l’intermédiaire de Bagirov et Pishevari imposent leur vision du programme à mettre en place, si besoin par la force même au sein de leurs partisans locaux. La situation de l’Azerbaïdjan iranien au mois de novembre 1945 est propice à une prise de pouvoir de pouvoir à Tabriz.

Le vide politique laissé par Téhéran et l’influence grandissante de l’URSS rendent presque impossible une véritable résistance au mouvement autonome. Le 21 novembre 1945 un télégramme de Bagirov avec pour destinataires Beria, Malenkov et Molotov décrit l’ouverture de l’assemblée nationale de l’Azerbaïdjan le 20 novembre à Tabriz (ID : 119108).  Cette assemblée provoque de grandes manifestations, parfois violentes dans toute la province rebelle. Si Tabriz est épargnée, le reste du territoire est en pleine ébullition. Les rapports militaires ont notamment notés « deux bataillons de l’infanterie iranienne et une compagnie de gendarmes qui avance vers Qazvin ».  Le chef de brigade soviétique  a refusé « le passage des troupes iraniennes vers Tabriz ». Ainsi, Téhéran réagit militairement sans succès au mouvement séparatiste qui s’établit à Tabriz, ce dernier étant sous protection soviétique. Le mouvement autonomiste azéri dépend donc du soutien militaire et financier de l’URSS. Le Gouvernement populaire d’Azerbaïdjan proclamé fin novembre 1945 à Tabriz s’effondrera en novembre de l’année suivante, en raison de la fin du soutien de l’URSS. En effet, Staline, sous pression américaine et ayant obtenu des concessions pétrolières de Téhéran, abandonne l’éphémère Etat à son sort. Le départ des troupes soviétiques permet la reprise du contrôle militaire par l’Iran de l’Azerbaïdjan iranien, réprimant le mouvement dans le sang. Cette fin brutale nous montre bien que le mouvement autonomiste en Azerbaïdjan iranien était dépendant de l’URSS tant financièrement que militairement.

Conclusions

Cette étude nous a permis de montrer que le mouvement autonomiste azéri en Azerbaïdjan iranien se fonde sur des demandes légitimes. En effet, la spécificité culturelle et politique forte de la province est remise en cause par la politique de persification de Reza Shah durant l’entre deux guerres. L’interdiction de leur langue vernaculaire turque est évidemment un motif de révolte face à Téhéran. La mise en place d’un gouvernement autonome du reste de l’Iran entre 1945 et 1946 en est partiellement l’émanation.  Cependant l’ancrage historique de la province en Iran et le contrôle de l’URSS sur le mouvement autonomiste créent un doute quant au caractère spontané du mouvement régionaliste. Mais apporter une réponse définitive à cette question sans étudier les archives azéries d’époque serait oublier une partie du problème. Faire une sociologie du Bazar de Tabriz en 1943 offrirait une nouvelle perspective intéressante sur le sujet. Une sociologie sociale et politique de bazar iranien a déjà été réalisée par Soussan Mobasser dans son article «  Le Bazar : un acteur principal dans le réseau alternatif de relations et de communication sociales et politiques en Iran »[27].

Aujourd’hui la population azérie d’Iran, pour reprendre les mots de Patricia Higgins, est  en effet « une minorité linguistique bien intégrée ». Dans l’administration d’Etat comme en politique, le fait d’appartenir à la minorité azérie n’est pas un motif discriminatoire. De plus, l’Azerbaïdjan iranien et sa capitale Tabriz  s’individualisent du reste du pays par la leur langue et leur musique. Si certains problèmes subsistent avec l’Etat iranien et que des groupes indépendantistes azéris sont encore actifs, la grande majorité de la population de la province est en paix.

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[1] FONTAINE André, Histoire de la Guerre Froide : de la révolution d’octobre à la guerre de Corée (1917-1950), Paris, Fayard, 1965

[2] FAWCETT Louise, Iran and the Cold War, Cambridge, Cambridge Middle East Library, 1992.

[3] PAHLAVI Mohammad Reza, Mission for my country, London, 1961 pages 118-120.

[4] GRAZIOSI Andrea, Histoire de l’URSS, Paris, Presses universitaires de France, 2010.

[5] NISSMAN David, The Soviet Union and Iranian Azerbaidjan . The use of Nationalism for Political Penetration, Boulder, Westview Press, 1987.

[6] FAWCETT Louise, Iran and the Cold War, Cambridge, Cambridge Middle East Library, 1992, page 106.  (Traduit par Gabriel Malek)

[7] RIAUX Gilles, Ethnicité et nationalisme en Iran : la cause azerbaidjanaise, Paris, Editions Karthala, 2012, page 55.

[8] RIAUX Gilles, Ethnicité et nationalisme en Iran : la cause azerbaidjanaise, Paris, Editions Karthala, 2012, page 137

[9] ABRAHAMIAN Ervand, Iran between two revolutions, Princeton, Princeton University Press, 1982 pages 147 et 389-390.

[10] FAWCETT Louise, Iran and the Cold War, Cambridge, Cambridge Middle East Library, 1992, page 6.

[11] RIAUX Gilles, Ethnicité et nationalisme en Iran : la cause azerbaidjanaise, Paris, Editions Karthala, 2012.

[12] EAGLETON JR William, The Kurdish Republic of 1946, Pakistan Horizon, 1963,  Vol. 16, pp. 171-173.

[13] CHETABI Houchang , « Ardebil became a Province : Center-Periphery relations in Iran » in International Journal of Middle Eastern studies, Vol 29, 1997,  pages 235-253

[14] RIAUX Gilles, Ethnicité et nationalisme en Iran : la cause azerbaidjanaise, Paris, Editions Karthala, 2012, page 50.

[15] CRONIN Stéphanie, The Army and The Creation of The Phalavi State in Iran : 1910-1926, Londres, IB Tauris, 1997.

[16] CRONIN Stéphanie, The Making of Modern Iran: State and Society Under Riza Shah, London, Routledge Curzon, 2003.

[17] RIAUX Gilles, Ethnicité et nationalisme en Iran : la cause azerbaidjanaise, Paris, Editions Karthala, 2012.

[18] ROY Olivier, Sociologie du nationalisme, Paris, PUF, 1997 pages 258

[19] AHANO Marcel, «  L’image de la Révolution française lors de la modernisation de la Turquie et de l’Iran contemporains », dans les Cahiers d’étude sur la Méditerranée Orientale et le monde Turco-iranien, volume 12, 1991, pages 5-19.

[20] BEHNAM Djamchid, « Reflets d’une révolution. Révolution française et modernisation de l’Iran », dans les Cahiers d’étude sur la Méditerranée Orientale et le monde Turco-iranien, volume 12, 1991, pages 131-139

[21] VARIZI Mostafa, Iran as imagined nation : the Construction of National Identity, New York, Parangon House, 1993

[22] ATABAKI Touraj, Azerbaijan : ethnicity and autonomy in twentieth century Iran, Cambridge, British Academic Press, 1993.

[23] FAWCETT Louise, Iran and the Cold War, Cambridge, Cambridge Middle East Library, 1992, pages 17-20.

[24] SHAFFER Brenda,  « The Formation of Azerbaidjanii Collective Identity in Iran »  in Nationalities Papers, vol 28, 2000, pages 449-477

[25] R HESS Gary, The Iranian Crisis of 1945-46 and the Cold War,  Political Science Quarterly, 1974 Vol. 89 pages 117-146.

[26] GHOLI MAJD Mohammad, August 1941 : the Anglo-Russian occupation of Iran and change of Shahs, Lanham, University Press of America, 2012.

[27] MOBASSER Soussan, «  Le Bazar : un acteur principal dans le reseau alternatif de relations et de communication sociales et politiques en Iran », dans Cahiers d’étude sur la Méditerranée Orientale et le monde Turco-iranien,  volume 6, 1988, pages 55-80.