Un fantôme corse

La question corse à l’heure européenne

par Quentin Andreani-Barthelemy

 

« Cette île sauvage est plus inconnue et plus loin de nous que l’Amérique » (Guy de Maupassant)

« Sur la mer, au fond de l’horizon, surgissait une masse grise, énorme et confuse. On distinguait vaguement les crêtes, on crut reconnaître la neige des sommets. Et tout le monde restait surpris, troublé, presque effrayé par cette brusque apparition d’un monde, par ce fantôme sorti de la mer. Peut-être eurent-ils de ces visions étranges, ceux qui partirent, comme Colomb, à travers les océans inexplorés. » (Guy de Maupassant, Le Bonheur)


Parler de la Corse n’est pas chose facile. L’île, comme dans la nouvelle de Maupassant, n’apparaît qu’à de rares occasions sur les rivages de l’information continentale. Bien souvent, elle est perçue comme un mirage, un présage inquiétant pour l’ordre public ou l’idée républicaine, et l’on souhaite qu’elle disparaisse aussi brutalement qu’elle a surgi de la brume marine. Indéniablement, une telle attitude n’aide pas à la compréhension d’une île singulière dont Rousseau avait le pressentiment qu’elle étonnerait un jour l’Europe. C’est en effet aujourd’hui encore un territoire marqué par d’importantes spécificités vis-à-vis de la culture métropolitaine, une curiosité où vient s’échouer l’intelligence de quelques commentateurs parisiens qui se risquent à interpréter une fois l’an ses mœurs et sa vie politique. Le nationalisme, le clan, la mafia, la diaspora, les bandits d’honneurs et les morts qui votent, à chaque fois c’est le même catéchisme qui revient, les mêmes remarques préconçues.

Dans la soirée du dimanche 13 décembre 2015, alors que toute la France suit fiévreuse le feuilleton des deux fronts qui s’affrontent, l’un national et l’autre républicain, le fantôme apparaît une fois encore. La nouvelle tombe comme un couperet, elle embarrasse les rédactions encore habituées à colorier la carte électorale d’un crayon bleu et d’un autre rose: les nationalistes remportent la Corse. On hésite à afficher l’île à l’écran, on ne sait quelle couleur choisir, ce sera le jaune. Ce jaune que l’on retrouve aujourd’hui sur les 310 bancs qui composent le groupe politique de La République en Marche à l’Assemblée nationale… C’est en effet un jeune avocat de 48 ans, Gilles Simeoni, la figure bonhomme, qui remporte la victoire. Le radical Paul Giacobbi, 35 ans de vie politique, aussi vieux que le parti radical, est défait. Son éviction signe la chute du plus éminent représentant de ce que l’on appelle en Corse le Clan : son père François fut secrétaire d’Etat en 1957 sous le gouvernement de Félix Gaillard, son grand père Paul refusa de voter les pleins pouvoir au maréchal Pétain et son arrière-grand-père Marius était déjà sénateur au moment de la fondation du parti radical en 1901. Tous étaient élus de père en fils sur la circonscription du canton de Venaco, gros village de l’intérieur de l’île dont la famille est originaire ; et il devait en être ainsi in saecula saeculorum.

En Corse, ce ne sont pas les individus, ce ne sont pas même les courants politiques et leurs cortèges d’idées qui s’affrontent: ce sont les lignages du sang. Car il faut le reconnaître, ce Simeoni que les télévisions hésitent à montrer n’est en rien un inconnu, bien au contraire. Maire de Bastia depuis 2014, il est le fils d’Edmond Simeoni, figure tutélaire du régionalisme corse devenue célèbre pour son occupation armée d’une cave viticole tenue par un pied-noir en 1975 en dénonciation de la politique de redistribution des terres opérée par la puissance publique, jugée trop en faveur des concitoyens rapatriés d’Algérie.

Ces quelques éléments qui ne résistent pas à la tentation de la mise en récit sont simplement ici pour proposer un cadre au sein duquel s’articule la question nationaliste. Un passé marqué par les luttes de décolonisation de la seconde moitié du XXe siècle, des relations complexes avec les gouvernements parisiens mais également avec les autres acteurs insulaires, forces politiques traditionnelles marqué par le clanisme, la diaspora et les organisations mafieuses. Le nationalisme est tout sauf nouveau. Il a une histoire complexe qu’il ne s’agit pas ici de retracer, tout au plus suffit-il de dire que les premières élections où un mouvement affirmant une spécificité de la Corse émerge sont les élections régionales de 1982.

Comment dès lors expliquer, qu’une idée ayant une traduction politique si ancienne réalise une percée fulgurante dans l’électorat corse 40 ans après sa naissance ?

De la réappropriation (riacquistu) à la victoire culturelle.

Dans son livre, La nouvelle question Corse, paru au début de l’année, le politologue Jérôme Fourquet constate un essor du vote nationaliste qu’il cherche à expliquer en reprenant la thèse de la victoire culturelle. Il écrit ainsi que « les conditions de la victoire électorale des nationalistes en 2015 sont à rechercher dans leur capacité à imposer leurs idées à leurs adversaires […]. On rappellera que sous la mandature précédente (2010-2015) le président de la collectivité de Corse, Paul Giacobbi (PRG) tenta de surfer sur la vague corsiste et fit voter par son Assemblée des textes sur l’ensemble des mesures phares réclamées de longue date par les nationalistes, s’inscrivant en cela à rebours complet de son père, François Giacobbi, qui s’était opposé aux nationalistes. ». Cette thèse reprenant l’idée gramscienne selon laquelle l’hégémonie idéologique et culturelle précède la victoire politique pourrait expliquer une pénétration des idées nationalistes dans la société corse. Celle-ci débute dans les années 1970 où nait un mouvement culturel de réappropriation du patrimoine linguistique et culturel, dénommé en langue corse le riacquistu.

Pour rendre compte de la dynamique de ce mouvement et de ses conséquences aujourd’hui Anne Meisterheim propose de caractériser les évolutions du riacquistu en trois périodes, dont la première, qualifiée d’« utopie associative », voit de nombreuses associations culturelles (groupes de chants, sociétés de promotions de la culture pastorale) militer pour une revalorisation de pratiques en déshérence. Ce tissu associatif a joué un rôle important dans la diffusion des idées régionalistes ou nationalistes dans la société corse sur le moyen terme.

La seconde période, consécutive à l’arrivée de François Mitterrand au pouvoir, est celle de l’institutionnalisation du régionalisme par les lois de décentralisation de 1982 qui apportent tout un ensemble de nouvelles institutions : création de l’Assemblée et de l’Université de Corse, création d’une chaine de télévision régionale… Il est indéniable aujourd’hui, lorsque l’on regarde la structure du vote nationaliste (composé essentiellement de jeunes actifs 18 – 40 ans, éduqués et citadins), que ces institutions, et en particulier l’Université de Corse, ont joué un rôle essentiel dans la transmission des idées nationalistes. Elle est d’ailleurs aujourd’hui un lieu de socialisation politique important à travers le syndicalisme étudiant qui permet à des jeunes militants des rejoindre des listes et de devenir élus.

La dernière période est celle du désenchantement, qui traduit les limites d’un modèle culturel valorisant essentiellement la société traditionnelle, la réalité étant davantage celle d’une population de plus en plus citadine et confrontée à une croissance démographique importante venue du continent. Ce désenchantement par rapport au projet initial fait ressortir les tensions identitaires qui existent dans la société corse et que l’on retrouve dans une partie du nationalisme politique. Si certains observateurs attribuent un lien entre le vote FN et le vote nationaliste, une étude plus approfondie de la géographie électorale dresse un constat sans équivoque : il n’existe aucune corrélation entre ces deux types de vote d’une élection à l’autre.

La carte ci-dessus présente les zones ayant voté FN au second tour de l’élection présidentielle de 2017. Conformément à ce que l’on observe sur le reste du territoire national, le vote Front national reste en grande partie un vote périurbain autour des régions d’Ajaccio et de Bastia, où la population est composée à la fois de natifs de l’île et de fonctionnaires venus du continent. La région de Solenzara comporte un vote frontiste important lié partiellement à la présence d’un électorat sociologiquement distinct : militaires résidant aux alentours de la base aérienne de Solenzara, familles issues de rapatriés d’Algérien et une présence d’immigrés de première génération plus importante sur la plaine orientale qui sert l’argumentaire des partis d’extrême droite.

La percée des nationalismes : entre renouveau des figures dirigeantes et déliquescence du système claniste traditionnel.

Pour expliquer la percée nationaliste à partir de 2010, la victoire culturelle est un élément nécessaire mais non suffisant. Le politologue Andria Fazi, professeur à l’Université de Corte, souligne l’importance du renouveau des dirigeants du mouvement dans cette dynamique. Au tournant de la dernière décennie, on assiste à un mouvement incarné par la nouvelle figure plus jeune de Gilles Simeoni qui prend la tête des autonomistes pour les élections de 2010, succédant ainsi à son père. La ligne plus dure des indépendantistes reste quant à elle dirigée par Jean-Guy Talamoni et dispose d’un électorat stable, très mobilisé et fidèle.

Le graphique ci-dessus présente l’évolution du vote nationaliste en nombre de voix lors de différentes consultations électorales au cours des quinze dernières années. La faible différence en voix existant entre les élections territoriales de 2010 et celles de 2015 démontre l’importance de l’alliance entre nationalistes et autonomistes pour la victoire de 2015. En 2010 les deux listes sont séparées, toutes deux présentes au second tour des élections régionales, elles ne bénéficient d’aucun report de voix de l’une vers l’autre. La victoire de l’Assemblée de Corse s’explique donc par le succès de cette alliance face à une opposition divisée des clans en perte de vitesse.

Le scrutin de 2017 : renforcement de la dynamique de 2015 en l’absence de recomposition des partis traditionnels.

Suite à la performance surprise lors des législatives de juin dernier avec l’élection de 3 députés sur 4 pour les nationalistes, ces derniers partaient favoris pour le scrutin du 13 décembre qui voit les forces politiques traditionnelles désunies, avec par exemple deux listes de droite dirigées respectivement par Valérie Bozzi et Jean-Martin Mondoloni. Le résultat est sans appel: avec plus de 54 000 voix, soit 45,36 % des suffrages, la liste d’alliance entre autonomistes et nationalistes bénéficie d’une indiscutable dynamique politique (le score du premier tour de 2017 dépasse celui du second tour de 2015) qui est autant liée à l’union des nationalistes qu’à la déconfiture des partis traditionnels. Pour mesurer la difficulté dans laquelle se trouvent les figures politiques historiques, l’ancien député de droite de la Corse-du-Sud, Camille de Rocca-Serra (députés de père en fils depuis 1880), voit les nationalistes frôler la majorité absolue dans son fief dès le premier tour (48,75 % des suffrages exprimés), le laissant loin derrière avec 28% des voix. A Ajaccio, ville dirigée par le maire de droite Laurent Marcangeli, ils arrivent en tête. A noter également l’échec du candidat macroniste Jean-Charles Orsucci à bénéficier de la réussite d’Emmanuel Macron au niveau national.

Cette réussite s’explique en partie par un ralliement de beaucoup d’élus locaux, maires et conseillers généraux, orphelins du clan local cherchant à bénéficier de la dynamique nationalistes (Giacobbiste en déshérence au Nord et Rocca-Sériste en quête de nouvelles alliances dans le Sud). La hausse de 20 000 voix entre le premier tour de 2015 et celui de 2017 est en partie la conséquence de ces ralliements qui rapportent des voix dans les villages où l’influence du notable reste importante. Dans de nombreux endroits, une liste émerge très nettement par rapport aux autres selon les recommandations de vote du maire de la commune.

En définitive, le succès du premier tour des élections repose tout autant sur l’incapacité des forces traditionnelles à maintenir leurs maillages d’élus que sur la prégnance idéologique qu’exerce le mouvement nationaliste sur les thématiques locales. De la même manière que la recomposition politique au niveau national n’est pas achevée, la pérennité du pouvoir nationaliste est fortement liée à la reconstruction des affiliations locales propres à chaque famille politique. Un autre facteur décisif de réussite ou non des nationalistes dans l’exercice du pouvoir résidera dans leur capacité à mettre en place un certain nombre de mesures afin d’encourager le développement économique de la Corse, qui reste un territoire en difficulté. Dans un prochain article, nous reviendrons sur la composante européenne de la pensée autonomiste et nationaliste et sur l’importance de l’Europe comme légitimation des réformes institutionnelles que ce mouvement appelle de ses vœux.

Quoi qu’il en soit, ce dimanche, une nette victoire est attendue pour la formation de Gilles Simeoni avec un score avoisinant les 60% des suffrages. Ce succès électoral risque de voir cette étrange île surgir de nouveau de la brume, et son ombre planer plus souvent sur la vie politique nationale. Ce faisant, l’île, tant dans ses aspirations politique que ses difficultés économiques, n’existe que comme un fantôme dérangeant. De la question des migrants qui la traversent chaque jour, au désir d’autonomie des îles qui la composent, la méditerranée ne peut espérer de prospérité sans pensée géopolitique européenneScreenshot 2017-08-24 23.44.37


Lundi 11 décembre, 23h25. La première version de cet article affirmait erronément que Paul Giacobbi avait voté les pleins pouvoirs à Pétain. Nous corrigeons.