Warsaw Security Forum

Compte-rendu des débats sur la sécurité transatlantique à Varsovie

Par Denys Kolesnyk

 

Le Forum de sécurité de Varsovie (Warsaw Security Forum) s’est tenu du 8 au 9 novembre 2017 en Pologne. Durant cet évènement hautement symbolique, plusieurs questions concernant la sécurité transatlantique et européenne ont été soulevées. Parmi les nombreux experts européens et américains qui ont participé à ce forum, on peut distinguer le Président de la Géorgie, Giorgi Margvelashvili, le secrétaire général de l’OSCE, Thomas Greminger, le Vice-Premier ministre polonais, Mateusz Morawiecki, le fondateur de STRATFOR George Friedman, ainsi que le président du Centre d’étude et de réflexion pour l’action politique (CERAP), Nicolas Tenzer.

Bien que ce Forum n’existe que depuis 2014, il a acquis une certaine notoriété en Europe centrale et orientale en attirant l’attention de plusieurs experts et décideurs politiques. La Fondation Casimir Pulaski, think-tank indépendant et non-partisan qui organise ce forum, offre également une formation exceptionnelle aux questions de sécurité et des relations internationales, dans le cadre des « New Security Leaders Program ».

Plusieurs sessions se sont tenues et ont traité de sujets aussi divers que la coopération entre l’UE et l’OTAN, la cyberdéfense ou le Partenariat oriental.

Dans son discours de bienvenue, le Vice-Premier ministre polonais Mateusz Morawiecki, a souligné que les trois mondes – l’aigle (États-Unis), l’ours (Russie) et le dragon (Chine) s’affrontent, dans un contexte où la Russie n’a pas accepté d’être reléguée d’une puissance mondiale (URSS) à une puissance régionale. Selon lui, la Pologne et les pays voisins de la Russie doivent consacrer au moins 2.5% de leur PIB à la défense. L’OTAN est primordiale pour la Pologne quand il s’agit de sa sécurité et Varsovie cherche à affirmer son partenariat avec Washington ainsi qu’à devenir un centre énergétique incontournable en Europe. Ces déclarations ne sont cependant pas des révélations, surtout si l’on tient compte des défis sécuritaires auxquels la Pologne fait face et la vision « réaliste » du développement du pays affichée par le gouvernement polonais du PiS.

Lorsqu’il s’est exprimé, Thomas Greminger, le secrétaire général de l’OSCE, a maintenu que le processus de Minsk était le seul moyen d’amener la paix dans le Donbass, en Ukraine. Cependant, il est important d’indiquer que depuis la signature des accords de Minsk II le 11 février 2015, il n’y a eu que peu – pour ne pas dire aucun – progrès. En réalité, les conditions de cet accord ne satisfont ni Moscou, ni Kiev. On entend de plus en plus de voix d’experts et de politiques insistant sur la révision de ce format ou envisageant un nouvel accord.

L’UE, l’OTAN et le Partenariat oriental

S’agissant de l’Union Européenne, les experts se sont accordés que l’Europe manquait d’unité pour devenir un acteur important en matière de sécurité. Il est normal que chaque pays de l’Union ait ses intérêts, ses visions et ses défis propres. Cela ne devrait cependant pas créer de nouvelles lignes de fracture entre pays européens. Le ministre des Affaires étrangères lituanien, Linas Linkevicius, a mis en garde contre l’érosion des institutions démocratiques. À son tour, Norman Davies, historien britannique et membre honoraire de l’Université d’Oxford, a indiqué que sans une structure supranationale européenne, le futur de l’Union semblait compromis.

En traitant le sujet des relations entre l’UE et le Partenariat oriental (EaP), le principal problème soulevé a été le manque de vision de Bruxelles sur les limites de la coopération avec ses voisins de l’Europe orientale. Cela se manifeste, par exemple, par l’absence de perspective d’adhésion ukrainienne à l’UE dans l’Accord d’Association UE-Ukraine alors que pour la majorité des pays des Balkans, cette perspective est déjà existante. Adam Eberhardt, le directeur du Centre des études [de l’Europe] orientale basé à Varsovie (OSW) a indiqué que ce partenariat avait été établi pour apaiser la lassitude mutuelle. Il n’en reste pas moins que l’Accord d’Association a été considéré en Ukraine comme une étape vers l’adhésion à l’UE. Anders Aslund, chercheur principal au sein du think-tank américain Atlantic Council, s’est quant à lui interrogé sur la présence de six pays au sein du Partenariat oriental, alors que seuls trois d’entre eux, l’Ukraine, la Géorgie et la Moldavie, souhaitent rejoindre l’UE.

Les idées exprimées lors de la session sur l’OTAN sous le nom « NATO is back in business: the future of the Transatlantic alliance » se sont concentrées sur la nécessité pour l’Alliance de renforcer sa présence en Europe de l’Est et de travailler sur l’élaboration d’une sorte de « Schengen de l’OTAN » afin de faciliter le mouvement de troupes alliées sur le territoire couvert par l’alliance. Le Sommet de l’OTAN, qui a eu lieu en 2016 à Varsovie, a été décrit comme un tournant dans la volonté collective d’engagement sur le terrain. Michael Carpenter, le Sous-Secrétaire adjoint à la Défense américaine (2016-2017), a remarqué que la Russie possédait une grande avancée dans la technologie des lance-roquettes multiples et que l’Occident avait accumulé un gros retard en matière de cyberguerre.

Sur la cybersécurité

La session consacrée à la question de la cyberdéfense était intéressante car elle mettait en valeur les différences entre les approches de chaque pays. A titre d’exemple, Isaak Ben-Israel, le directeur du Centre Blavatnik de recherche interdisciplinaire de cyber-études, a souligné que la situation changeait tellement vite dans le domaine du numérique qu’il était impossible de traiter les cybermenaces correctement et en temps voulu. Se pose en fait la question de la création d’un écosystème qui nous permettrait de mieux réagir face aux cyberattaques et de mieux protéger nos sociétés. En Israël, par exemple, dans chaque université il existe un centre de recherche sur la cybersécurité.

Pour un autre expert, Jarno Limnell, professeur de cybersécurité de l’Université Aalto en Finlande, il n’y aura jamais de cyberguerre car il n’existe pas d’opérations purement cyber. Cependant, nous pouvons imaginer que dans le futur il y aurait des opérations cyber capables de détruire les infrastructures critiques, dont la disparition pourrait entraîner la mort de civils et de militaires. Par conséquent, il importe à chacun de savoir s’il partage ou non cette opinion. Par ailleurs, pour le professeur Limnel, les réticences de certains gouvernements occidentaux à nommer les responsables de cyberattaques n’est qu’une manière de justifier leur passivité.

Le faux dilemme: Démocratie versus sécurité

Après les attentats du 11 septembre 2001 à New York, qui ont entraîné, un mois plus tard, l’adoption d’une « Loi pour unir et renforcer l’Amérique en fournissant les outils appropriés pour déceler et contrer le terrorisme », mieux connue sous le nom de « Patriot Act », on peut se demander quel recul des libertés les sociétés démocratiques accepteront pour une meilleure sécurité.

Ted Piccone, chercheur principal auprès du think-tank américain Brookings Institution, a fait remarquer qu’en 2016 les dix attaques terroristes les plus meurtrières n’avaient pas eu lieu dans des pays démocratiques, mais en Syrie, en Irak, au Soudan du sud, en Somalie et en Afghanistan, prouvant que les régimes hybrides (pays illibéraux) sont moins capables de contrôler la violence.

Nicolas Tenzer, le président du Centre d’étude et de réflexion pour l’action politique (CERAP) a rappelé l’importance d’avoir un signalement précoce et une réaction rapide aux crises, ajoutant que les sociétés démocratiques ne devraient pas être aveugles à ce qui se joue dans les conflits étrangers. D’après lui, la guerre en Syrie est l’événement le plus catastrophique du XXIe siècle. Une autre idée importante exprimée par cet expert français est que si les démocraties libérales veulent être un exemple pour le reste du monde, elles ne peuvent plaider en faveur de l’application de valeurs illibérales sur leurs territoires. Il a été souligné que la Russie tente de déstabiliser l’ordre mondial.

Conclusions

Notre monde fait face à de nombreux défis, comme le rappelle la Revue stratégique française : « Le système international issu de la guerre froide cède la place à un environnement multipolaire en profonde mutation, dont l’instabilité et l’imprévisibilité sont les figures dominantes ».

Face à cette instabilité et cette imprévisibilité il est nécessaire d’œuvrer pour l’unité transatlantique, l’amélioration des capacités de cyberdéfense ainsi que l’extension de la démocratie et l’éradication des zones grises en Europe. S’agissant de la Russie, l’Occident doit rester uni et ferme en menant une politique d’endiguement, car ce pays est une menace à l’ordre mondial, basé sur le droit international.

L’importance de bien nommer les choses a été rappelée, particulièrement dans une société de post-vérité, caractérisée par l’usage massif de la propagande. Un exemple a été donné : la différence entre un discours russe parlant de « l’expansion de l’OTAN » alors que le juste terme pour caractériser ce processus qui voit certains pays demander leur entrée dans l’Alliance est « l’élargissement de l’OTAN ».

L’UE et l’OTAN doivent se compléter au lieu de s’opposer et cette unité occidentale est nécessaire pour éviter et/ou atténuer les crises qui existent déjà ou qui sont à venir.Screenshot 2017-08-24 23.44.37