Le projet d’une défense commune

Une initiative révolutionnaire pour l’industrie de défense européenne

De Claudia Major et Christian Mölling

Paris et Berlin souhaitent élaborer conjointement un avion de chasse européen. Il s’agit là d’une avancée majeure tant d’un point de vue politique qu’économique et stratégique.

Le Président Emmanuel Macron et la chancelière allemande Angela Merkel ont propulsé le partenariat franco-allemand à un niveau supérieur en annonçant le 13 juillet dernier le lancement de la prochaine gamme d’avions de combat européens. Il s’agit actuellement du projet d’armement le plus important qui puisse être mis au point en Europe. L’élaboration de ce nouvel avion de chasse a pour objectif de remplacer les flottes d’avions de chasse actuels des deux pays, et n’exclut pas la participation de pays tiers, en particulier des autres pays européens.

Une évolution notable pour la défense européenne

La mise en œuvre de cette telle initiative franco-allemande pourrait avoir d’importantes répercussions sur les affaires et la politique économique européenne. Le projet semble marquer concrètement la volonté des deux pays de renforcer l’Europe de la défense, tout en confirmant le rôle prépondérant joué par le couple franco-allemand sur la scène européenne.

Cette décision est d’autant plus cruciale qu’une telle initiative ne se limiterait pas à définir le système d’armement franco-allemand pour les 40-50 prochaines années (durée de vie moyenne de ce modèle d’armement). L’aviation militaire est le principal secteur d’activité de la défense en matière d’investissement financier et d’innovation. La mise en place de ce programme européen permettrait à la France et à l’Allemagne d’augmenter leur chance de constituer une véritable industrie de défense européenne indépendante, détachée d’une sujétion croissante aux compagnies américaines. L’Europe franchit ainsi un pas en avant vers davantage d’autonomie.

Macron et Merkel ont également rappelé en scellant cet accord qu’ils se considéraient comme les précurseurs d’une nouvelle ère de changement. En lançant le projet d’un avion de chasse commun, ils proposent une politique européenne de défense concrète et crédible, qui paraît s’opposer aux précédentes vagues déclarations d’intention dans ce sens. Ils offrent par là la possibilité à d’autres pays de se rattacher à une initiative concrète. Avec la finalisation du projet, Berlin et Paris pourront légitimement s’attendre au ralliement d’autres pays, au renoncement de leurs restrictions nationales respectives en prenant part au projet ou, a minima, qu’ils y alignent leur propre industrie de défense.

Une main tendue à l’Europe, le dos tourné à Washington et à Londres

Cette nouvelle décision franco-allemande n’exprime pas seulement l’engagement des deux États dans le projet européen ; elle scelle par la même occasion une double éjection des États-Unis et du Royaume-Uni. La construction d’un avion de chasse européen représente pour les États-Unis la fin de la commercialisation par leurs compagnies d’avions de combats à destination de Paris, Berlin et sûrement d’une grande partie des pays européens.

Si Berlin avait d’abord envisagé de se faire équiper par des industriels américains afin d’afficher son étroite collaboration avec Washington, il semble actuellement impensable et trop onéreux de poursuivre simultanément deux modèles d’avions de chasse. En outre, Berlin deviendra un acteur industriel de référence au sein de ce projet européen, là où l’Allemagne serait restée cantonnée à son rôle de fournisseur des produits finis américains, aux extrémités de la chaîne d’approvisionnement. L’argent des contribuables allemands n’aurait dans tous les cas pas été injecté dans les avancées technologiques ou la création d’emplois. C’est justement par ce projet européen que l’Allemagne a l’opportunité de développer sa propre technologie militaire et de préserver la compétitivité et le potentiel innovant de son industrie de défense.

Avec le lancement de ce nouveau projet européen, Paris tourne également le dos à Londres. La participation du Royaume-Uni à ce projet européen qui promet d’occuper une place essentielle sur la scène européenne des prochaines années paraît compromise, et ce en dépit de l’image traditionnelle de principale puissance militaire européenne et partenaire privilégié de la France souvent affichée par Londres.

En termes techniques et industriels, la collaboration anglaise comme État tiers serait envisageable. Cet engagement paraît pour autant politiquement difficile à soutenir. Paris et Berlin ont consciencieusement défini leur engagement européen en s’imposant comme les pionniers d’un projet aux objectifs strictement européens. Ils indiquent par là leur détermination à s’acheminer vers une plus grande coopération européenne, et à rompre ainsi avec l’approche traditionnelle de relations exclusivement bilatérales.

Dès lors il reste peu de place pour le voisin britannique qui faisait d’une coopération jugée trop étroite une des raison de sa sortie. Les prises de positions de Trump sur l’OTAN et la rhétorique anti-européenne de Londres ont conduit les Européens à une perte de confiance considérable dans leurs alliés traditionnels, ce qui semble les encourager à atteindre un degré de coopération européenne dans le secteur de la défense extrêmement élevé.

Ne vous emportez pas trop pour autant

Le projet a des conséquences politiques, économiques et stratégiques trop importantes pour qu’il puisse échouer. Il convient cependant de rester vigilant, compte-tenu de la multitude de risques qu’il entraine. D’abord, le caractère inédit du nouvel avion de chasse en élaboration représente un défi ambitieux : les processus de recherche et de développement réservent toujours des obstacles et des mauvaises surprises.

C’est là le prix à payer pour une Europe autonome. Plus encore, l’histoire de la coopération franco-allemande en matière de défense se caractérise jusqu’ici par de nombreux échecs liés à une coopération sur le court-terme, aux intérêts industriels divergents, aux désaccords sur les emplacements des lieux de production et à la certitude que les forces militaires de chacun ne peuvent se limiter à leur propre équipement. Ces contraintes expliquent l’extrême fragmentation du secteur de défense européen. L’envergure de ce nouveau projet européen suffira néanmoins à atténuer les revendications nationales. L’Allemagne et la France dépenseront au total entre 60 et 80 millions d’euros dans les 30 premières années de sa mise en place, ce qui encouragera les entreprises à participer à cet immense défi transnational, plutôt qu’à se limiter à des projets nationaux. Comme l’ont démontré certains projets de défense européens ultérieurs comme celui du A400M, l’industrie européenne ne s’est pas toujours attachée à offrir une production de qualité, des coûts stables ou un service ponctuel. Ainsi, l’enjeu réside aujourd’hui dans le renouvellement rapide de la relation de confiance entre les gouvernements et les entreprises.

Pour une politique de défense responsable

L’élaboration d’un nouvel avion de chasse européen aurait une portée politico-économique encore plus importante si d’autres acteurs acceptaient d’y prendre part. On peut supposer que l’Espagne et la Suède, et peut-être même le Japon puissent s’associer au projet. Une condition préalable est cependant exigée à Berlin pour mener à bien cette entreprise : le consensus sur la place accordée à l’armement dans la politique de défense allemande. Pour que s’établisse un programme de défense européen, il apparaît nécessaire, en effet, de pouvoir compter sur des politiques d’armement nationales fortes, — une conception de politique européenne qui est plébiscitée par la quasi-totalité de l’arène politique allemande. Or, pour collaborer plus étroitement avec les Français et les autres puissances européennes, le gouvernement allemand est tenu de préciser clairement les termes de sa contribution à des projets communs d’armement. Le secteur de défense européen étant tributaire de ses exportations en-dehors du continent, le prochain gouvernement allemand devra faire figurer l’élaboration d’une véritable politique sur les exportations d’armement parmi ses prioritésScreenshot 2017-08-24 23.44.37

Article mis en ligne sur DGAP.org le 17 juillet 2017
(A Revolution for Europe’s Defense Industry)
Traduite de l’anglais par Emérentienne Ricard

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