Emergence d’une Europe de la Défense

L’idée d’une défense commune naît rapidement au sein de la communauté européenne. Cependant, la complexité historique du vieux continent et l’impensé stratégique rendent cette politique inaboutie. Aujourd’hui, face à des menaces grandissantes, l’Europe doit saisir les opportunités qui s’offrent à elles pour construire un projet solide.


L’exercice Zapad, organisé conjointement par les armées russes et biélorusses, qui a mobilisé selon Moscou 12 700 militaires alors que des généraux européens et américains ont estimé les effectifs à environ 50 000 hommes, a alimenté un climat de méfiance entre pays frontaliers, d’autant qu’en avançant des chiffres inférieurs au seuil de 13 000 militaires, Russie et Biélorussie n’ont pas eu à se plier aux injonctions de l’OSCE de convier des observateurs internationaux. L’idée d’une Europe de la défense peine toutefois à émerger sur le vieux continent, alors que l’accroissement des risques géopolitiques à ses marges ne font que renforcer sa pertinence. L’Europe porte pourtant les stigmates de tragédies auxquelles elle a assisté avec impuissance : les conflits en ex-Yougoslavie hier, l’annexion de la Crimée et la guerre en Ukraine aujourd’hui.

Cette idée de défense commune a été présente dès les premières années d’existence de la communauté européenne. Seulement un an après le traité de Paris établissant la Communauté économique du charbon et de l’acier (CECA), ce fut au tour du traité instaurant la Communauté Européenne de Défense d’être signé, le 27 mai 1952. Toutefois, ratifié par la République fédérale d’Allemagne, la Belgique, le Luxembourg et les Pays-Bas, il sera rejeté par l’Assemblée nationale française, l’opposition gaulliste et communiste faisant échouer le projet, qui avait pour but, dans une époque aussi troublée que la Guerre Froide, de donner à l’Europe naissante des moyens significatifs en matière de défense et de puissance militaire, tout en plaçant les institutions supranationales chargées de son encadrement sous la supervision du Commandant en chef de l’OTAN. Malgré une tentative de réactivation incarnée par la Politique Européenne de Sécurité Commune (PESC) en 1992 puis par la Politique Européenne de Sécurité et de Défense (PESD) en 1999, suivie quelques années plus tard par la création d’un Conseil Européen qui n’aboutit qu’à de vaines déclarations de la part des Etats membres, le processus de mise en place d’une défense européenne semble pour le moins inabouti.

La difficile organisation de cette défense découle avant tout de l’impensé de la puissance au sein de l’Union européenne, fruit de la complexité de son histoire. L’Union, énigmatique puisqu’elle ne répond ni aux formes traditionnelles d’un Etat ni à celles d’une simple organisation internationale, naît de la lassitude des affrontements, et non de l’affrontement lui-même, comme d’autres Etats par le passé : l’Italie moderne par les guerres d’unification, les Etats-Unis par la guerre d’indépendance puis la guerre de Sécession, l’Empire allemand par la guerre de 1870, qui le soude « durch Blut und Eisen » – par le sang et l’acier – selon les propres mots de Bismarck. Elle s’est construite, au sortir d’une guerre mondiale qui l’avait ravagée, autour de valeurs de paix, peu conciliables avec un projet de défense inscrit dans de possibles confrontations. La première communauté s’érige d’ailleurs autour du charbon et de l’acier, ressources cruciales pour l’armement, qu’elle souhaite d’emblée contrôler.

Alors que Robert Dahl, dans son ouvrage The Concept of Power définit la puissance comme le pouvoir qu’a un acteur de contraindre un autre acteur à agir dans un sens qu’il n’aurait pas pris autrement, et que Karl Rove souligne la velléité historique qu’ont les grandes puissances de « créer la réalité », l’Europe semble renoncer à la fois à user de coercition et à modeler le monde à son image. Pour l’Agence Européenne de Défense, l’objectif n’est pas d’envisager des victoires, au sens traditionnel du terme, mais la modération, l’équilibre des intérêts et la résolution pacifique des conflits, c’est-à-dire en définitive la stabilité, qui n’est pas seulement accessible par la force armée. Il est d’ailleurs intéressant de constater que le traité de Rome est signé moins d’un an après la crise de Suez, symbole du renoncement de deux puissances européennes face aux titans des blocs rivaux de l’époque.

Ainsi, au lieu de se construire autour de l’idée de puissance, l’Union européenne cherche assez passivement à imposer sa norme, tant par la réglementation (par exemple REACH pour les produits chimiques) et la régulation (droit de la concurrence européen) que par le « doux commerce », en jouant sur la force de son marché de consommation. Le rapport Solana sur la stratégie de sécurité de l’Europe souligne également le fait qu’elle se refuse à identifier clairement ses ennemis, préférant évoquer de simples menaces, contrairement aux Etats-Unis (National Security Strategy) qui acceptent de se plier à l’exercice. Comme a pu le souligner Sylvain Kahn, l’Union européenne est née dans un contexte où les questions de politique étrangère n’étaient pas le sujet de préoccupation des peuples européens : La priorité était la reconstruction (matérielle, des familles, des identités, des repères). Depuis 1957 elle porte au plan mondial un « projet normatif » (Zaki Laïdi), mais peut-elle être crédible dans un monde où reviennent les problématiques de puissance ?

De surcroît, comme le souligne à juste titre Zaki Laïdi, « les Européens ne se vivent pas et ne se voient pas comme les garants ultimes de leur sécurité ». Ils n’envisagent pas par eux-mêmes la question de leur survie, que ce soit dans ses dimensions politico-militaires, mais également économiques et identitaires. Bien que le traité de Maastricht de 1992 pose les bases premières d’une défense européenne avec la création de la PESD, l’article 7 de ce même traité vient d’emblée limiter l’autonomie de celle-ci en précisant que « la politique de l’Union […] respecte les obligations découlant du traité Atlantique Nord pour certains Etats membres qui considèrent que leur défense commune est réalisée dans le cadre de l’OTAN et elle est compatible avec la politique commune de sécurité et de défense arrêtée dans ce cadre ». La défense européenne s’affiche dès lors comme résolument atlantiste. Aujourd’hui, les Etats-Unis disposent de bases militaires et de lancement de missiles dans de nombreux pays européens : la Belgique (Supreme Headquarters Allied Powers in Europe), l’Allemagne, l’Espagne, la Grèce, l’Italie, les Pays-Bas, le Portugal, la Pologne, la République tchèque, la Roumanie et la Bulgarie. Un modèle dual se développe même pour les nouveaux Etats souhaitant intégrer l’Union, cette dernière se chargeant d’assurer leur prospérité et l’OTAN leur sécurité. La plupart des Etats manquant de moyens suffisants par rapport à ceux réclamés par l’OTAN (2% du PIB), ces derniers disposent depuis l’accord « Berlin Plus » du 16 Décembre 2002 d’un accès aux ressources de l’OTAN sous réserve d’un accord préalable de Washington. Par cette posture stratégique, l’Europe s’expose à deux risques : D’une part, elle peut devenir, comme l’explique Hubert Védrine, un substitut provisoire pour les occidentalistes qui croient davantage à l’unité du monde Occidental qu’à la singularité de l’Europe. D’autre part, elle amplifie les risques à ses frontières, en s’affichant notamment vis-à-vis des Russes comme une base avancée américaine.

Ainsi, l’Union européenne dans sa construction serait l’antinomie de la conception du « grand espace » développée par Carl Schmitt, c’est-à-dire une union d’Etats se faisant confiance les uns les autres, assurant leur sécurité de manière solidaire, exclusive et indépendante, autrement dit se prêtant une assistance mutuelle obligatoire, sans s’appuyer sur des puissances étrangères les unes contre les autres, et sans compter sur des puissances étrangères en cas de menace sur leur sécurité respective ou commune.

Toutefois, des évolutions récentes semblent redonner du souffle au projet de défense européenne : Malgré les garanties apportées notamment à la Pologne, les Etats Unis se désintéressent peu à peu du territoire européen, en cherchant plutôt des alliés dans une stratégie globale. Le Président américain Donald Trump a d’ailleurs vilipendé au début de son mandat les pays de l’est européen, incapables de se conformer aux standards de l’OTAN en termes de budget militaire, et d’assurer eux-mêmes la défense de leurs intérêts propres. De plus, si le Brexit prive l’Union européenne d’une composante militaire de poids, tant dans sa dimension opérationnelle (Le Royaume-Uni était, avec la France, le seul détenteur de sous-marins à propulsion nucléaire et le seul Etat capable de projeter dans des délais brefs des troupes en nombre important) que diplomatique (Arme nucléaire et siège au Conseil de Sécurité de l’Organisation des Nations Unies), il peut aussi contribuer à redonner une part plus large d’autonomie à l’Union européenne, le Royaume-Uni ayant toujours adopté une politique extérieure résolument atlantiste et hostile à toute entité supranationale de défense continentale.

Face à un retour de l’histoire qui porte un coup d’arrêt aux thèses de l’américain Francis Fukuyama, dont témoignent l’essor des mouvements terroristes, le retour d’une politique russe ambitieuse dans son étranger proche et la multi-polarisation du monde qui succède à l’hégémonie américaine, une prise de conscience s’opère. Ainsi la Commission européenne, dans son Livre blanc sur l’avenir de l’Union européenne à 27 de mars 2017 précisait que l’Europe devait « prendre en charge sa propre sécurité [car] être une puissance douce ne suffit plus lorsque la force peut prévaloir sur le droit. » Ce constat s’est accompagné d’une proposition de création d’un fonds spécifique pour financer la défense européenne.

Ce regain d’intérêt pour la question de la défense s’accompagne de timides avancées, qui s’inscrivent dans la logique de la politique européenne des « petits pas ». Ainsi, une certaine complémentarité stratégique apparaît entre l’Allemagne et la France en termes de politique extérieure, la France apportant ses compétences et ses moyens militaires, et l’Allemagne accompagnant économiquement les pays (L’aide publique au développement allemande se situe au deuxième rang mondial, juste après celle des Etats-Unis, et s’élève à 24,7 milliards de dollars). Un complexe militaro-industriel européen est également en train de naître, car, comme l’évoque Benoît Duffort, une unification des marchés européens d’équipement de défense devient envisageable.

S’il est donc permis d’être optimiste concernant le projet européen de défense, c’est sur les doctrines d’emploi des forces armées des différents pays européens qu’apparaissent de nettes dissensions: Certains Etats semblent en effet se préoccuper davantage d’une guerre conventionnelle ou faussement asymétrique (comme ce fut le cas en Ukraine) contre un ennemi venu de l’Est ; d’autres privilégient les capacités de déploiement sur des théâtres d’opération distants et multiples ; d’autres enfin cherchent à faire évoluer leurs forces armées pour répondre le plus efficacement possible à la menace terroriste. Ainsi, si un consensus tend à naître autour de la nécessité d’une défense européenne, c’est désormais autour des spécificités de cette défense qu’il doit se formerScreenshot 2017-08-24 23.44.37

 

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