Nous avons rencontré Renaud Girard

Nous nous sommes entretenus avec le géopoliticien Renaud Girard, normalien, correspondant de guerre, chroniqueur international du Figaro (sa chronique paraît tous les mardis dans le quotidien), auteur en 2017 d’un essai prescripteur de politique étrangère, Quelle diplomatie pour la France ? Prendre les réalités telles qu’elles sont (Éditions du Cerf), et, sur son expérience de grand reporter, d’un récit, Retour à Peshawar (Grasset, 2010).


Groupe d’études géopolitiques – Quels sont les limites actuelles à la possibilité d’une Europe de la défense ?

Renaud Girard – Pour répondre à cette question, il faut mettre de côté l’espérance pour se tourner vers l’analyse des politiques, des forces et des diplomaties telles qu’elles sont. Est-ce que le fait que l’Europe puisse se doter d’une armée commune pour faire face à d’éventuelles menaces qui viendraient de l’Est, ou du Sud, — on ne voit pas vraiment de menace venir d’outre-Atlantique —, est souhaitable ? Oui. Est-ce que cela se fera à court ou moyen terme ? Non, même si l’on doit toujours garder à l’esprit que l’Histoire est imprévisible.

Il y a eu des tentatives de défense européenne. Elles ont d’abord échoué avec la CED au milieu des années 1950. Cet échec a permis d’autres réussites, comme le marché commun. Ensuite, Après le traité de l’Élysée, signé avec Konrad Adenauer en 1963, le général de Gaulle imaginait qu’une coopération militaire poussée avec l’Allemagne était possible en plus de l’alliance économique. Mais le Bundestag a changé l’esprit du traité de l’Élysée, considérant que rien ne devait entraver son lien avec la politique de défense américaine ou l’OTAN. En 1966, le retrait de la France du commandement intégré de l’OTAN a ralenti momentanément toute idée de défense européenne. Mais dans les années 1980 et 1990, d’autres propositions françaises sont apparues. Celles-ci ne se sont jamais concrétisées, car les puissances européennes voulaient garder leur lien privilégié avec les États-Unis.

Charles de Gaulle, quant à lui, était attaché à une défense française indépendante car il se souvenait que les États-Unis avaient refusé de ratifier le traité de Versailles après en avoir piloté les négociations, et qu’ils avaient répondu négativement à la demande d’aide militaire, faite par le président Paul Reynaud en mai 1940. Avec l’Angleterre, la France avait eu le courage de déclarer la guerre à l’Allemagne nazie en septembre 1939. Les Américains ne sont entrés en conflit contre les nazis qu’après qu’Hitler leur eut déclaré la guerre en décembre 1941. Ainsi, le général de Gaulle avait compris qu’il ne fallait compter que sur ses propres forces pour se défendre, tout en restant l’allié le plus fidèle des États-Unis dans les moments de crise, comme il l’a prouvé à Berlin en 1959 et à Cuba en 1962. Mais il pensait que la France devait pouvoir se défendre par elle-même. D’ailleurs, les hésitations actuelles que formule le président Trump à propos de l’article 5 du traité de l’Atlantique Nord[1] prouvent encore aujourd’hui que Charles de Gaulle avait raison.

Depuis l’élargissement de l’Union européenne à des anciens pays du bloc soviétique, l’OTAN constitue-t-elle un frein à une politique européenne de défense ?

L’OTAN n’est pas structurellement un frein, mais elle a fonctionné comme tel. L’OTAN a été faite pour résister à la menace soviétique. Car c’était une menace véritable, comme l’a prouvé le coup de Prague en 1948. À la charnière du deuxième et du troisième millénaires, l’OTAN a décidé de s’aventurer en dehors de ce cadre initial. Elle s’est rendue au Kosovo, en Afghanistan, en Libye. Sur aucun de ces trois terrains on ne peut dire que son action a été concluante.

Au Kosovo d’abord. Le président Clinton voulait créer un Kosovo « multiethnique et pacifique ». Aujourd’hui, les Serbes et les Tziganes ayant été chassés ou assassinés (plus d’un millier d’assassinats ont eu lieu sous les yeux des soldats de l’OTAN, qui ont aussi vu brûler plus de 150 églises), le Kosovo n’est ni multiethnique ni pacifique (car il est devenu un hub de la criminalité).

En Afghanistan, le problème principal, qui consiste en ce que le Pakistan fonctionne comme un sanctuaire pour les talibans, n’a pas été résolu. L’OTAN avait souhaité reconstruire l’Afghanistan, mais sans comprendre que les paysans afghans n’ont jamais aimé avoir des étrangers en armes chez eux.

Enfin, en Libye, l’OTAN a rejoint l’initiative française. Cette intervention a créé un immense chaos en Libye et dans la bande sahélienne. Le président Obama, avant de quitter ses fonctions, a reconnu que cette intervention en Libye a été la seule grave erreur qu’il ait commise.

Pour qu’il puisse y avoir aujourd’hui ou demain une Europe de la défense, il faudrait d’abord qu’il y ait une Europe politique.

L’OTAN n’a donc pas montré sa pertinence dans ce nouveau contexte, alors qu’il l’avait montrée face à la menace soviétique. Aussi est-ce sans doute une erreur de la part de Nicolas Sarkozy d’avoir remis la France dans le commandement intégré, alors que cela fonctionnait très bien sans que nous y fussions, comme l’a prouvé l’intervention de 1995 en Bosnie, lorsque la France et l’Angleterre décidèrent par elles-mêmes d’envoyer une brigade commune au début de l’été, après quoi les États-Unis se rallièrent à l’initiative. Ainsi, nous n’avons pas eu besoin d’être intégrés à l’OTAN pour participer à la pacification de la Bosnie. Nous avons donné un signe d’allégeance aux Etats-Unis, qui ne nous l’avaient même pas demandé. Et nous n’avons rien obtenu en échange.

Quelles conditions doit-on réunir pour faire advenir une Europe de la défense ?

Pour qu’il puisse y avoir aujourd’hui ou demain une Europe de la défense, il faudrait d’abord qu’il y ait une Europe politique. Pour cela, il faudrait que tous les pays de l’Union soient d’accord sur certains sujets. Or, prenons l’exemple de l’Irak, qui n’a rien d’un petit sujet. En 2003, un bloc était opposé à l’intervention en Irak (France, Allemagne, Belgique), un autre y était favorable (Espagne, Italie, Pologne). Quand il n’existe pas d’accord politique sur des décisions aussi importantes, comment voulez-vous qu’il existe une Europe de la défense ? Face à ce déficit politique, on pourrait plutôt envisager qu’une défense commune européenne se construise sur le modèle du marché commun : on prend des économies qui existent, et on les fait fructifier par des échanges, des règles communes, du droit de la concurrence, etc. Mais on part d’économies qui existent.

Mais se pose alors la question : quelles sont les armées qui existent en Europe ? À l’heure actuelle, il n’y en a malheureusement que deux, qui sont la France et l’Angleterre. Il ne suffit pas d’acheter du matériel pour faire une armée. En effet, pour qu’une armée existe, il faut qu’elle soit capable de se battre, ce qui veut dire qu’elle soit capable de tuer quand cela est nécessaire. Dans la guerre, il faut savoir appuyer sur la détente de son fusil, ce que les Allemands ou les Hollandais ont du mal à faire. Les armées du Nord, qui ressemblent plutôt à des services postaux qu’à des véritables armées, n’arrivent pas à se battre.

Lorsque j’étais en Afghanistan, les Allemands étaient en charge du secteur Nord, du côté du Kunduz. Une ONG américaine, cible privilégiée pour les talibans, se trouvait dans cette même région. Sa protection était assurée par cinq professionnels d’une société de sécurité, parmi lesquels un Allemand, qui était devenu très ami avec des soldats de la compagnie allemande, basée à 4km de là. Un soir à minuit, les talibans attaquent la maison où se trouvait l’ONG à la voiture bélier. Les gardes du corps barricadent les employés de l’ONG dans les étages et commencent à combattre les talibans. L’Allemand appelle alors les soldats de la compagnie allemande pour demander de l’aide. Or, la compagnie n’a pas bougé. À six heures du matin, elle a simplement envoyé un drone pour voir ce qu’il en était, et elle n’est arrivée qu’à 9h, alors que l’armée afghane était déjà intervenue. Sur ces 5 soldats, 4 sont morts, dont l’Allemand. L’unique survivant a pu raconter cette histoire au Wall Street Journal, ce qui avait eu un certain retentissement à l’époque. Les Hollandais ont aussi été engagés dans des opérations de l’ONU. De la même façon, lorsque les milices de Mladić les ont attaqués le 11 juillet 1995 dans l’enclave de Srebrenica (Bosnie de l’est), ils n’ont pas tiré un seul coup de fusil.

Tandis que dans la même guerre, le général Lecointre, actuel chef d’état-major des armées françaises, qui était capitaine à l’époque, a repris, à la tête de sa compagnie, le FAMAS à la main, un pont aux Serbes. Trois de ses hommes sont morts autour de lui, et il a tué une dizaine de Serbes. Il a risqué sa vie, et il sait ce que c’est que de se battre. En Europe, les seuls qui aient cette même expérience de la guerre sont les Britanniques. Ils ont le fighting spirit. Ce sont les seules armées que l’on a vues, en Europe, se battre avec efficacité dans les opérations des trente dernières années.

Pourtant, en Europe, certains pays n’ont pas oublié ce que signifiait la menace russe, et ils la vivent quotidiennement – je pense à la Pologne ou aux États baltes. Si l’Union européenne, pour répondre à leurs inquiétudes, ne peut, au départ du moins, compter que sur l’armée française (si l’on exclut le Royaume-Uni post-Brexit), ces pays doivent-ils financer l’armée française pour que celle-ci devienne le bouclier géant de l’Europe ?

Il ne serait pas anormal que la remontée en puissance de l’armée et de la marine françaises, que j’appelle de mes vœux, soit financée en partie par ces pays. Et même si la Russie doit être ramenée dans la famille européenne, il est nécessaire de répondre avec fermeté aux démonstrations de force russes. Les avions Rafale et les sous-marins pourraient ainsi marquer leur présence en mer Baltique, en étant courtois mais fermes. S’il y a une demande d’excellence française dans l’armée et l’industrie de défense, si la défense ou la formation française, je suis tout à fait favorable à ce qu’on donne suite à cette demande. Mais il ne semble pas que ce soit vers cela qu’on s’oriente actuellement.

C’est un grand paradoxe qu’alors que le monde est à l’évidence plus dangereux qu’il y a trente ans, nous baissons nos dépenses de défense.

La seule défense européenne qui existe pour le moment, ce sont les accords de Lancaster House, signés entre la France et le Royaume-Uni par Nicolas Sarkozy et David Cameron, qui organisent l’inter-opérabilité, la mutualisation de la construction du matériel, et le prêt par la France d’installations de simulation d’attaques nucléaires. Mais cela a été possible car il y a une estime réciproque entre officiers français et anglais. Ils savent que, lorsqu’ils travaillent ensemble sur une intervention, cela fonctionne. Or, je ne crois pas que l’Europe de la défense puisse se décréter, comme on a décrété un service extérieur commun de diplomatie, qui n’a pas de valeur et n’est respecté par personne. Les diplomates américains ne savent même pas qu’il existe, et il ne compte pas dans le rapport entre les puissances. Ainsi, c’est seulement quand vous avez de vraies armées, prêtes à se battre, c’est une fois qu’elles existent qu’on peut entamer un processus de construction d’une défense européenne. Mais on ne peut pas le faire sur des idées, on ne peut le faire que sur des réalités, des choses existantes. On devra regarder avec pragmatisme ce que seront devenues les armées polonaises ou des pays baltes dans cinq ans, ce qui va d’ailleurs contraindre ces États à faire des choix budgétaires difficiles.

C’est aussi en cela que la décision européenne peut compter…

Il n’y a pas de bon Dieu qui dirige l’Europe. Deux voies sont envisageables. Soit on fait un budget comme pour la Politique agricole commune (PAC), soit on vote des budgets nationaux. Effectivement, il faut déjà qu’il y ait, y compris en France, une hausse des budgets. C’est un grand paradoxe qu’alors que le monde est à l’évidence plus dangereux qu’il y a trente ans, nous baissons nos dépenses de défense. Il y a une crise des ciseaux. Cela passera par des efforts à faire. Une fois que ceux-ci auront été faits, il pourra y avoir entre ces pays des accords, des coopérations renforcées – par exemple entre la France, la Pologne et l’Estonie –, auxquelles le traité de Lisbonne donne droit. On peut imaginer la mise en place de coopérations renforcées sur la défense ou l’industrie de défense. Mais je ne pense pas, au regard des institutions européennes et de l’histoire des peuples, qu’il y aura jamais un ordre descendu du ciel qui décrètera une armée européenne. Cela vient aussi de ce que tous les pays n’ont pas les mêmes problèmes de défense. Un pays balte n’a pas les mêmes menaces que l’Irlande, protégée géographiquement par le Royaume-Uni

Ces coopérations renforcées, faut-il les imaginer sur le modèle du traité de Lancaster-House, et impliqueraient-elles que tous les États doivent payer pour ceux qui désireront se réarmer ?

Le pragmatisme commande que les trois ou quatre grands pays d’industrie militaire en Europe (France, Allemagne, Angleterre, auxquels on peut ajouter l’Italie) proposent des coopérations militaires qui seraient à notre avantage. C’est déjà le cas pour les hélicoptères entre la France et l’Allemagne. En revanche, sur la formation des armées, cela doit d’abord passer par des accords bilatéraux. Car la politique et les institutions ne sortent pas toutes casquées de votre tête. Elles sortent des réalités du terrain. À partir de quelque chose qui fonctionne, on peut faire plus. À partir d’une coopération militaire qui prend une ampleur importante, entre la France, la Pologne et les États baltes par exemple, on passe à une étape suivante. Mais on ne peut pas sauter les étapes.

D’ailleurs, si la construction européenne a fonctionné jusqu’à maintenant, c’est parce qu’on n’a pas sauté d’étapes. On n’est pas passé directement à l’euro. Il y a d’abord eu le charbon et l’acier, puis la PAC, puis le marché commun, puis le marché unique et enfin la monnaie commune, à géométrie variable d’ailleurs. Tout cela, ce sont des réalisations politiques, et non financières, nées de progrès réels. Pour la défense, on ne pourra progresser qu’à partir de ce qui existera sur le terrain.

Si l’on envisage qu’un tel chemin ait lieu, est-il envisageable et/ou souhaitable qu’à un certain horizon, l’Union européenne, d’abord née d’une union des forces nationales pour maintenir la paix, devienne aussi une union des forces pour faire la guerre ?

On peut souhaiter que quand les Polonais, les Estoniens, les Français, etc. auront engagé une coopération renforcée qui fonctionnera bien, d’autres s’y aggloméreront : Tchèques, Lituaniens, etc. L’Europe est un grand ensemble fondé sur une culture commune – l’héritage gréco-latin, le christianisme, les Lumières – et sur une idée profonde : celle que la société ne doit pas être dure avec les faibles, spécificité qu’on ne retrouve ni en Chine, ni en Inde, ni en Afrique du Sud, ni aux États-Unis. C’est pour cette raison, par exemple, qu’on voit très peu d’Européens critiquer l’initiative de Bismarck de créer des assurances sociales. Ainsi, l’Europe existe parce qu’elle constitue une communauté culturelle et idéologique (plutôt que politique). Si cet ensemble communautaire adopte, par une doctrine nouvelle, le projet de se lancer dans ce qu’on nommait, avant la Première Guerre mondiale, des « interventions d’humanités » – car il ne s’agit pas de recoloniser le monde, mais plutôt d’en assurer la sécurité –, celle-ci devra impérativement s’appuyer sur certains critères diplomatiques, que j’ai détaillés dans mon dernier livre : 1. Si l’on destitue un dictateur par la force, par qui le remplace-t-on ? 2. En invoquant le droit de protections des civils, sommes-nous en moyen de garantir que leur situation serait meilleure après notre intervention qu’avant ? 3. En menant telle intervention militaire, ménageons-nous les intérêts à moyen et long terme de nos citoyens et de nos contribuables ? Dans l’opération française en Libye de 2011, ces trois conditions préalables n’avaient pas été remplies.

L’adoption d’un tel projet soutenu par de tels fondamentaux diplomatiques est-elle souhaitable ? Oui, évidemment. Est-ce que cela arrivera ? Non, à cause des différences flagrantes qui existent entre les demandes de défense des différents pays européens et entre leurs visions du monde. Ces incompatibilités de fond ne permettront pas d’aboutir à un accord politique sur la vision du monde de l’Europe. L’incident irakien en a été la preuve. Et aujourd’hui encore, on remarque que le sentiment qui existe à Paris ou à Berlin à l’égard de Donald Trump n’est pas le même que celui qui existe à VarsovieScreenshot 2017-08-24 23.44.37


[1] « Les parties conviennent qu’une attaque armée contre l’une ou plusieurs d’entre elles survenant en Europe ou en Amérique du Nord sera considérée comme une attaque dirigée contre toutes les parties, et en conséquence elles conviennent que, si une telle attaque se produit, chacune d’elles, […] assistera la partie ou les parties ainsi attaquées en prenant aussitôt, individuellement et d’accord avec les autres parties, telle action qu’elle jugera nécessaire, y compris l’emploi de la force armée […] »