Happy End

La tourmente suscitée par l’échec des négociations de coalition en Allemagne pourrait finalement porter à la relance européenne

Par Marion Gaillard

Et si l’échec des négociations d’une coalition jamaïcaine en Allemagne était une bonne nouvelle pour l’Europe ?

Bien sûr, un blocage ou une inertie de la première puissance du continent pendant encore des semaines n’est pas le meilleur scénario. Mais, le 24 septembre au soir, nous avons vu s’évanouir ce qui aurait pu constituer la meilleure option pour une relance rapide de l’Union européenne : soit une reconduction de la grande coalition, soit une victoire du SPD, avec ou sans les Verts.

La montée de l’AfD, au-delà du symbole inquiétant qu’elle représente, et celle des Libéraux, réduisaient de facto le poids des grands partis, tandis que le refus du SPD de reconduire la grande coalition contraignait Mme Merkel à des discussions difficiles pour trouver une nouvelle alliance gouvernementale incluant le parti libéral nettement moins pro-européen. En effet, le FDP, le parti libéral-démocrate, a opéré ces dernières années une mue considérable qui l’a, au fur et à mesure, éloigné du parti centriste qu’il était dans les années 1980 sous la houlette du très europhile et regretté Hans-Dietrich Genscher. Ancien parti pivot du Bundestag, gouvernant alternativement avec le SPD ou la CDU-CSU, le FDP avait toujours soutenu l’engagement européen des chanceliers successifs. Aujourd’hui, il prend des positions qui frôlent celles de l’AfD sur les migrants et sur l’Europe.

Le FDP, le parti libéral-démocrate, a opéré ces dernières années une mue considérable qui l’a, au fur et à mesure, éloigné du parti centriste qu’il était dans les années 1980

Sans prôner une sortie de l’euro, le FDP dénonce la solidarité mise en place avec les pays en difficulté, et notamment avec la Grèce. Alors dans une coalition avec Mme Merkel, il avait déjà freiné des quatre fers lors des négociations européennes de 2010 qui avaient abouti au premier plan de sauvetage de la Grèce et à la création du FESF (fonds européen de stabilité financière). Il demande d’ailleurs aujourd’hui la réduction des moyens de son successeur, le MES (mécanisme européen de stabilité).

Cette position a précisément fait partie des points d’achoppement de la coalition noir-jaune-vert que l’on voyait déjà gouverner l’Allemagne pour les quatre prochaines années. En outre, les Libéraux, s’opposent également aux propositions du président français Emmanuel Macron concernant la gouvernance de la zone euro, notamment la mise en place d’un ministre des Finances, d’un Parlement et d’un budget qui lui soient propres. Dès lors, la réussite des négociations entamées fin septembre au lendemain de l’élection législative allemande n’avait qu’un avantage : sortir l’Allemagne de cette période électorale pendant laquelle le gouvernement ne peut engager son pays dans des avancées sur la construction européenne ou sur tout autre dossier d’ailleurs.

L’achoppement des négociations est d’abord apparue comme un cataclysme

On savait depuis le soir des élections que ces négociations seraient longues et complexes. D’une part parce que les contrats de coalition sont dans ce pays de vraies feuilles de route très détaillées pour l’ensemble de la législature. D’autre part parce que les désaccords entre les trois partis étaient nombreux, sur l’Europe, on vient de l’évoquer, mais aussi sur le changement climatique, notamment sur la question du charbon, ou encore sur la politique migratoire que le FDP souhaitait bien plus restrictive que les Verts. Nous savions donc, dès fin septembre, que jusqu’à Noël probablement l’Allemagne ne pourrait répondre aux propositions de la France, laissant ainsi l’UE sans réel leadership alors qu’elle traverse une crise multiforme à laquelle il est urgent de répondre.

Dans cette optique, l’achoppement des négociations est d’abord apparue comme un cataclysme. L’Allemagne semblait destinée à perdre la stabilité démocratique qu’on lui reconnaissait dans le contexte d’une Europe centrale en proie à des dérives autoritaires dont témoignent les manifestations inquiétantes qui ont lieu en Pologne dans les dernières semaines. Et si l’Europe est appelée à faire front commun face au Brexit ou encore aux errements du président américain, on ne savait se réjouir à la nouvelle d’une Allemagne qui sombrerait à son tour dans l’instabilité et dans le doute.

De nouvelles élections ne pouvaient pas apparaître comme une option miracle tant il était peu probable qu’elles permettraient un rééquilibrage suffisant des forces pour offrir une possibilité de coalition facile à trouver et plus europhile. Sans compter le risque majeur de voir l’AfD accroître encore son score.

Lors de l’annonce par le FDP de la rupture des négociations le 19 novembre, deux solutions sont donc très vite apparues comme les deux seules issues favorables : soit la formation d’un gouvernement minoritaire noir-vert, soutenu au cas par cas par le SPD ou les Libéraux selon les sujets, soit la reconduction d’une grande coalition. Ces deux options avaient le mérite de permettre une sortie de crise plus rapide que le scénario de nouvelles élections. La première, la plus probable jusqu’au 22 novembre, si elle n’était sans doute pas l’idéal pour l’Allemagne elle-même au regard du risque de paralysie qu’elle comportait, était finalement pour l’Union européenne une bien meilleure perspective que la coalition jamaïcaine. Les Libéraux sortis du jeu, les projets de relance du président français reprenaient des couleurs.

La nouvelle perspective doit faire rêver l’Elysée qui a vu son agenda européen, annoncé en grande pompe à la Sorbonne le 26 septembre, frôler la mort clinique

La seconde semblait de prime abord assez irréaliste tant le refus du SPD d’envisager la reconduction de son alliance avec la CDU-CSU avait été ferme. Pourtant, devant la crise institutionnelle sans précédent de leur pays et poussés par le président de la République Mr Steinmeier, émanant de leur parti, les sociaux-démocrates ont finalement changé d’avis. Ils se sont déclarés ouverts à la discussion dès le 23 novembre, ouvrant ainsi la voie à une nouvelle grande coalition qui apparaitrait comme la solution idéale, tant à l’Elysée qu’à Bruxelles. En outre, les Verts n’excluent pas d’y participer, tout comme la chancelière elle-même, qui appelle de ses vœux une coalition aussi large que possible.

Une telle perspective doit à présent faire rêver l’Elysée qui a vu son agenda européen, annoncé en grande pompe à la Sorbonne le 26 septembre, frôler la mort clinique. Mais restons prudents car si le SPD a annoncé clairement accepter la discussion, la réussite des négociations n’est pas pour autant garantie. Quant à la possibilité d’une coalition noir-vert-rouge, elle ne se fera pas sans quelques difficultés. En effet, si la chancelière, soucieuse de l’image internationale de son pays qui risque de ne pas respecter ses engagements sur le climat, souhaite faire un pas vers le parti écologiste concernant le charbon, le SPD demeure lui plus frileux en la matière. Héritier d’une tradition industrielle et ouvrière, il a du mal à faire son aggiornamento sur ce point.

L’Europe vient d’éviter de devoir composer pendant quatre ans avec un gouvernement allemand au sein duquel les eurosceptiques auraient eu la part belle

En tout état de cause, que l’Allemagne soit finalement dirigée par une nouvelle grande coalition ou par une constellation nouvelle incluant les Verts, l’Europe semble pouvoir souffler. Elle vient d’éviter de devoir composer pendant quatre ans avec un gouvernement allemand au sein duquel les eurosceptiques auraient eu la part belle. Reste à savoir comment la CSU, moins europhile que la CDU, réagira. Si, isolée au sein d’un gouvernement plus euro-enthousiaste, elle ne parvient pas à freiner les ambitions des autres partis de la coalition, alors s’ouvrira pour l’Europe une fenêtre d’opportunité qu’il ne faudra pas rater, faute de quoi, après le soulagement viendrait à nouveau l’angoisseScreenshot 2017-08-24 23.44.37