Minsk et la révolution d’Octobre

La Ruthénie rouge : Minsk et la révolution d’Octobre

Par Igor Melnikov

Si les commémorations du centenaire de la Révolution d’Octobre 1917 nous invitent à nous replonger dans cette période charnière du début du XXème siècle, les sources qui permettent de mettre en lumière l’intégralité de cette révolution qui secoua les marges orientales du continent demeurent plutôt rares. La Révolution d’octobre est entrée à Minsk sur la pointe des pieds : épuisée par la faim, le froid et les vagues de réfugiés, la ville n’avait que faire d’une énième transition du pouvoir. L’historien biélorusse Igor Melnikov a raconté au quotidien biélorusse Bolshoi ces évènements dans un article dont nous vous offrons aujourd’hui une traduction inédite, fruit de la collaboration entre Maria Malevich et Adrien Nonjon


En 1917, Minsk était une ville située à la limite du front. Bien que n’étant pas assiégée, sa proximité avec le front allemand pesait très lourdement sur son économie. Très appauvrie, Minsk continuait malgré tout d’accueillir les foules de migrants qui y affluaient. Une intense pénurie de nourriture y rendait la vie presque impossible. Un procès-verbal de l’époque, établi par la Douma de la ville, atteste que l’on ne trouvait à peine assez de farine sur le marché pour une seule fournée de pain, alors que de grandes quantités demeuraient stockée dans les hangars des grands bourgeois de la ville. La mobilisation bolchevique exploitait ce contexte critique, avec pour mot d’ordre de « saisir la farine ! ». Il s’agissait ainsi de « dérober ce qui a déjà été volé », selon la formule consacrée par les Bolcheviks en 1917.

L’un des éléments marquants de l’époque était l’ivrognerie massive. Minsk a accueilli la Révolution d’Octobre1 par une « beuverie » collective. Avec la révolution les habitants ont eu accès à l’alcool. Il est vrai qu’avant le déclenchement de la Première guerre mondiale, en 1913, on a remarqué que Minsk manifestait un grand intérêt pour la boisson forte. Après que l’Allemagne eut attaqué l’Empire russe, la ville prit le contrôle de la distribution d’alcool, en interdisant la vente libre et en limitant systématiquement la consommation dans les restaurants. Alors que le pouvoir venait de changer de mains (ce qui était déjà en fait le cas après la Révolution de février 1917), les Bolcheviks ne prêtaient guère d’attention à cette prohibition.

Fait insolite : sur la voie ferrée de Libavo – Romenska passait un train transportant douze citernes d’alcool pour les besoins du front. Les habitants de Minsk en ont volé deux, après quoi le nombre de personnes en état d’ébriété a immédiatement augmenté. Un certain nombre de rapports sur les évènements de l’époque rapportent qu’« on trouvait à chaque coin de rue de Minsk des personnes en état de forte ébriété ». Les habitants ont donc eu accès à l’alcool gratuit et en ont bu presque au point d’en mourir.

Les conséquences principales de la Révolution d’Octobre à Minsk furent la débauche, l’absence de nourriture et les pénuries de carburant pour chauffer les immeubles. Lors d’une session de la Douma de la ville de Minsk, on aurait même proposé d’abattre la forêt de Komarovka pour en faire des bûches. Heureusement, la proposition n’a jamais été adoptée – elle aurait privé la ville du parc Tchel’uskintsev actuel et de bien d’autres zones vertes indispensables pour les habitants.

Suite à l’importante pénurie de farine, la province de Poltav, qui était censée faire parvenir des conteneurs de farine, ne put le faire. On attendait également des ravitaillements militaires, compte tenu du nombre de réfugiés en ville, ainsi que de la présence de nombreux soldats de l’armée impériale russe, restés sans officiers et dirigés par les comités de soldats. Ils ne vinrent jamais. Ces conditions de vie très dures favorisèrent ainsi la prise du pouvoir du comité provincial de Minsk par les Bolcheviks.

Le dernier gouverneur de Minsk Vladimir Andreevitch Drutskoi-Sokolinsky décrit les évènements qui ont suivi la Révolution de février 1917 :

« Lorsque les troupes armées, suivies par la foule, se sont emparées de la place, drapeaux et rubans rouges sur leurs baïonnettes et leurs manteaux, le Polizeimeister (chef de la police) Lebedev, habillé en civil, s’est rué vers moi au travers du jardin et m’a annoncé, qu’il avait eu vent des intentions de la foule de pénétrer dans la maison et d’en finir avec moi, si je n’affichais pas sur les portes l’annonce de mon ralliement au Gouvernement provisoire. Après avoir chassé le lâche, je suis monté à l’étage et j’ai commencé à faire les cents pas dans le salon. Ma vie était finie, mais le plus important, c’est que la guerre était finie et avec elle la Russie. »

Le Comité pour le salut de la Révolution du front Occidental était persuadé que les Bolcheviks commettaient une grave erreur et clamait que leurs actions aboutiraient à une guerre civile. A cela les Bolcheviks répondirent : « si vous nous empêchez d’instaurer nos lois, nous allons réduire Minsk en cendres ». Les libéraux et les démocrates, qui étaient au pouvoir depuis février, n’ont pas réagi et les Bolcheviks prirent les devants. La passation de pouvoir à Minsk, contrairement à Pétrograd, s’est faite paisiblement. Il n’y eut ni démonstrations de force, ni altercations sanglantes, ni victimes.

Les libéraux ont tout simplement cédé la place, et les Bolcheviks purent conséquemment renforcer leurs positions. Rappelons cependant que ce succès fut de courte durée. En février 1918, les Allemands envahirent la ville et les Bolcheviks furent chassés de Minsk. Ce fut le début d’une République populaire biélorusse, symbole d’une toute nouvelle époque pour le pays, aussi courte fût-elle. Peu de choses ont changé dans le quotidien des habitants : l’invasion allemande n’eut aucun effet sur l’alcoolisme en ville. Les Allemands établirent bien sûr un contrôle strict sur la boisson, mais sa consommation resta autorisée dans les restaurants. C’est pourquoi les personnes saoules ne disparurent pas des rues de Minsk.

« Si vous nous empêchez d’instaurer nos lois, nous allons réduire Minsk en cendres »

Les nouvelles concernant Pétrograd n’arrivaient à Minsk qu’au compte-goutte. Lorsque la nouvelle de la Révolution se répandit, la réponse de la Douma de Minsk fut catégorique : « Mais que font les Bolcheviks ?! Ils ne font que nuire à l’idée de la révolution ! Alors qu’il faut maintenir le cap sur la démocratie, ils se préoccupent de la prise d’un pouvoir, qu’ils travestissent comme bon leur semble ».

Les habitants ne réagirent pas aux évènements du 25 octobre ; ils ne savaient rien. Les citadins en avaient assez des révolutions – c’était la troisième. Leur réaction se justifiait ainsi : « Et après la troisième il y en aura une quatrième, et une cinquième, pourquoi se faire du souci pour rien ? ». Il y avait déjà suffisamment de raisons de s’inquiéter :  rien à manger, pas de quoi se chauffer, le front était proche et la guerre se poursuivait. La milice succéda à la police en mars 1917 – ce fut le seul exemple de prise de pouvoir forcée en ville. Mikhaïl Frunze, qui dirigea ce mouvement le 4 mars, fit en sorte que les bataillons ouvriers armés désarment le pouvoir central et la police de Minsk. Depuis, ce jour est célébré comme le « Jour de la milice » en BélorussieScreenshot 2017-08-24 23.44.37


 

 

 

 

  1. Dans la littérature scientifique et les manuels scolaires de l’époque soviétique, la Révolution d’octobre de 1917 était aussi appelée « Grande Révolution socialiste d’octobre ». « Grande », à l’image de la « Grande révolution bourgeoise » française de la fin du XVIIIème siècle, qui a lancé la mutation du féodalisme vers le capitalisme à l’échelle mondiale. Sur le même modèle, la Révolution d’Octobre a permis la transition du capitalisme au socialisme dans le monde. Socialiste – car d’un caractère socialiste de par ses objectifs, elle visait à bâtir une société socialiste. Néanmoins à partir des années 1990, les termes de « grande » et « socialiste » furent exclus pour des raisons autant politiques qu’idéologiques. On l’appelle dorénavant la Révolution d’Octobre 1917.