Des guerres de religion

La croissance des États modernes au XVIIe siècle sacrifie la tolérance religieuse

 Par Emmanuel Phatthanasinh

 

« Je dis plus, que la situation de France au milieu des autres royaumes et l’exercice libre de notre religion en celui-ci acquièrent, sans difficulté, à nos rois l’autorité et créance qu’ils ont parmi tous, de protecteurs de l’Europe, laquelle ils maintiendront autant de temps qu’ils nous traiteront bien.« 

Ce sont les mots d’Henri de Rohan à l’assemblée protestante de Saumur en avril 1611, alors que commence la régence de Marie de Médicis, tentée par l’alliance catholique avec l’Espagne. En 1620, le jeune Louis XIII descend en Béarn pour y rétablir le culte catholique, relançant les guerres de religion.

Richelieu, arrivé aux affaires, commande en personne les opérations à partir de 1625.

Le_siège_de_la_Rochelle_[...]Callot_Jacques_btv1b84905824
La clarté des estampes ne rend pas justice à la violence du siège de la Rochelle, 1627-1628
Au bout une décennie de malheurs, point sans mérite à côté des événements d’Allemagne, le Midi est soumis. Le 28 juin 1629, Rohan et les rebelles se voient octroyer la paix d’Alès, par laquelle sont confisquées toutes les places protestantes à l’intérieur du royaume.

Cujus regio, ejus religio

On a coutume de regarder le Grand Siècle comme celui de l’affirmation de l’État, de sa prise d’indépendance à l’égard des pouvoirs spirituels, et de la naissance d’une Europe émancipée de l’idée de Chrétienté. Seulement, une question mérite d’être posée : les siècles d’équilibre des puissances qui commencèrent alors, où les souverains se faisaient un honneur de violer les traités, et où tout différend était réglé par les armes, furent-il si bons pour l’Europe ?

Le XVIIe siècle ne semble pas moins avoir été un siècle de guerres de religion que le précédent, à la différence que, dans toute l’Europe, les princes triomphent en leur royaume. La raison d’État, loin de commencer quelque sécularisation que ce soit, s’allia avec le zèle religieux ; il est vrai que le choix d’une confession était rarement une affaire privée, si tant est que les seigneurs d’alors fissent bien la différence entre le privé et le public.

Le XVIIe siècle ne semble pas moins avoir été un siècle de guerres de religion que le précédent, à la différence que, dans toute l’Europe, les princes triomphent en leur royaume

Mais la victoire des princes ne fut pas remportée seulement sur l’aristocratie. Elle fit également échouer l’empire universel projeté par les Habsbourg au profit de la vision française d’une Europe des États souverains, sanctionnée par les traités de Münster et Osnabrück en 1648. Malgré la tentative du congrès de Vienne en 1815, cet ordre perdura jusqu’en 1945.

Le XVIIe siècle vit la politique européenne s’organiser, en quelque sorte, autour du principe célèbre cujus regio ejus religio, « tel royaume, telle religion ». En 1555, la paix d’Augsbourg, soldant les différends entre Charles Quint et ses principaux sujets, voulut que chaque prince d’Empire – il y en avait environ 350 – pût choisir entre le catholicisme et la confession d’Augsbourg, le luthéranisme. Les sujets d’un prince eurent le choix de se convertir à la religion de celui-ci ou de quitter ses terres. Les hostilités reprirent en 1618 lorsque Ferdinand II (élu empereur en 1619) entreprit, en fin de compte conformément au principe cujus regio ejus religio, d’imposer le catholicisme à ses sujets bohêmes, très majoritairement protestants, si ce n’est utraquistes. Ce fut la guerre de Trente ans, qu’achevèrent les traités de Westphalie. En 1648, l’Empire avait vu périr la moitié de sa population.

munster-gerard-ter-borch.jpg
La signature du traité de Münster le 15 mai 1648 vue par Gérard ter Bosch, Rijksmuseum, Amsterdam

Osnabrück permit le règlement de la question germanique, en faisant de l’Empire, selon l’expression de Pufendorf, un irregulare aliquod corpus et monstro simile, quelque corps irrégulier et semblable à un monstre. Les princes d’Empire, jusqu’aux plus petits, se virent reconnaître non pas la souveraineté, afin de ne pas outrager l’empereur, mais la Landeshoheit, une « supériorité territoriale » qui leur donnait les mains libres sur leurs terres et leur permettait de mener une politique étrangère indépendante du moment qu’elle ne lésait pas l’empereur (ce qu’ils s’empressèrent bien entendu de faire). Ensuite, le principe cujus regio ejus religio fut confirmé et reconnu pour les réformés calvinistes. L’Empire n’était point tout à fait mort, puisqu’il ne prit fin qu’en 1806, mais il était définitivement affaibli.

Fut-ce pourtant, comme le dit Pufendorf, et tous les Modernes après lui, une monstruosité juridique ? Il le fut certainement si l’on définit l’identité d’un État par sa souveraineté, au sens d’un pouvoir absolu dans les affaires temporelles. À ce compte-là, il serait aisé de classer les États européens d’alors selon leur degré de rationalité et de perfection juridiques, la France tenant probablement la première place au XVIIe siècle, quand l’Empire ou la Pologne seraient les plus irrationnels.

La liberté de conscience, une idée nouvelle ?

À la même assemblée de 1611 que nous évoquions, Henri de Rohan disait encore, reprenant les arguments de nombreux gentilshommes protestants du siècle précédent :

« Ce serait chose cruelle que nous, qui faisons partie de l’État, qui sommes Français naturels, fussions exclus de ce que les étrangers possèdent et à la sollicitation de ceux qui prêchent qu’un homme mortel peut, quand il lui plaît, délier les sujets de leur serment de fidélité… »

Il y a là l’idée que les nobles huguenots, pour être disciples de Calvin, n’en sont pas moins comme tous les nobles des « Français naturels », c’est-à-dire issus de races que le temps a consacrées comme l’élite naturelle du royaume. En tant que corps ou ordre, ils ont en dépôt les lois et usages du royaume, que leur devoir est de préserver face à la tyrannie des mauvais conseillers (étrangers surtout, comme les Guise ou Concini, ou même Marie de Médicis) qui se sont emparés du corps ou de l’esprit du roi. La noblesse s’estime en droit de monter à cheval pour faire valoir ses intérêts ; mais loin que ce soit par caprice ou égoïsme comme on se le représente aujourd’hui, ils considéraient pour leur part que leurs privilèges se confondaient avec les droits de la nation et le Bien public. Le mécontentement des gentilshommes huguenots provenait au moins autant de ce qu’ils subissaient des brimades religieuses, que du fait que les favoris restreignaient leur accès à la faveur royale, nécessaire pour entretenir une clientèle et donc le prestige d’une maison.

Durant les guerres de religion, notamment la cinquième, les nobles protestants firent cause commune avec ceux du parti catholique modéré, afin d’établir une monarchie tempérée par les États généraux ou le gouvernement de conseil.

Durant les guerres de religion, notamment la cinquième, les nobles protestants firent cause commune avec ceux du parti catholique modéré, afin d’établir une monarchie tempérée par les États généraux ou le gouvernement de conseil. Ils regardaient leur liberté de conscience comme un privilège parmi d’autres.

Ils regardaient leur liberté de conscience comme un privilège parmi d’autres, et considéraient l’édit de tolérance de 1562 comme une loi fondamentale du royaume, car décidée par commun consentement du corps de la nation. À leurs yeux, exprimer leur « malcontentement » par les armes et défendre de la même façon l’exercice du culte qu’ils s’étaient choisi (pour eux et leurs paysans), n’était pas fondamentalement différent.

130645-004-EE3CA7F8.jpg
Les États généraux d’Orléans en 1561, gravure de J. Tortorel, 1570 (Hulton Archives)

Que les sujets eussent des droits et des privilèges fondés en eux-mêmes, comme par nature, révulsait naturellement les zélateurs de la souveraineté, pour qui tout pouvoir dans le royaume devait provenir d’une délégation du souverain, à la manière dont Dieu est celui dont provient tout pouvoir. Les États dits modernes se développèrent en concentrant la source du pouvoir entre les mains du souverain.

Après la paix d’Alès, les huguenots – parmi lesquels les bourgeois étaient peut-être les plus ardents partisans de l’absolutisme qui fussent alors – perdirent le droit de se protéger par eux-mêmes ; leur existence en paix devait dépendre du bon vouloir du roi, comme d’ailleurs la grandeur des aristocrates catholiques turbulents. C’est à ce moment que la liberté de conscience prit le sens un peu abstrait qu’on lui connaît aujourd’hui, à la fois métaphysiquement inatteignable et cachée dans le for intérieur, mais dont l’exercice concret tient à la condition d’être reconnue par le pouvoir souverain.

À mesure que le pouvoir des États se renforçait au XVIIe siècle, la tolérance recula. L’Encyclopédie la définissait en 1765 : la vertu de tout être faible, destiné à vivre avec des êtres qui lui ressemblent. Les États furent tolérants tant qu’ils ne furent pas assez forts pour imposer leur foi, et tant que les souverains ne furent pas beaucoup plus grands que leurs principaux sujets ; la tolérance d’une nation ne provenait que de la dissémination de la puissance parmi les citoyens.

À mesure que le pouvoir des États se renforçait au XVIIe siècle, la tolérance recula

Quant à la tolérance dite moderne, elle n’apparut qu’une fois que la diversité religieuse eut fini d’être un danger pour le pouvoir souverain, et qu’elle put au contraire servir à sa puissance.

Si l’on ne se laisse pas convaincre par Bodin et ses disciples, on peut juger que le droit souverain n’est pas d’une nature vraiment différente du droit des gentilshommes, et que l’un a seulement su être plus fort que les autres. Le principe cujus regio ejus religio peut bien n’être réservé qu’aux princes, tout gentilhomme n’est-il pas en quelque manière prince en sa seigneurie ?

Le principe cujus regio ejus religio était peut-être une maxime très ancienne de l’humanité, dont la seule nouveauté au XVIIe siècle fut d’être réservée à l’échelle des États souverains

Jeanne d’Albret, grand-mère de Henri IV et reine de Navarre, avait interdit le catholicisme en Béarn par le même principe au nom duquel le petit-fils de Henri IV révoqua l’Édit de Nantes, le 17 octobre 1685. Le principe cujus regio ejus religio était peut-être une maxime très ancienne de l’humanité, dont la seule nouveauté au XVIIe siècle fut d’être réservée à l’échelle des États souverains.

Les États qui brillèrent par leur tolérance furent d’abord de quasi républiques nobiliaires, un peu oubliées de nos contrées occidentales, comme les couronnes de Pologne-Lituanie ou de Hongrie-Croatie. La toute-puissance des droits personnels reconnus aux aristocrates (qui allaient jusqu’à l’excès pour le premier pays1) comprenait naturellement la liberté de culte. Ils devinrent même les États les plus tolérants à l’égard des Juifs, à une époque où on les chassait d’Espagne ; ainsi se constitua la plus grande communauté juive d’Europe2. Mais la Pologne, plus vaste État du continent au début du XVIIe siècle, commença son déclin sous les coups de la Suède, du Brandebourg et de la Moscovie. Les Hongrois, vaincus en 1526 à Mohács par les Turcs, éprouvèrent tôt que l’on vivait plus librement en territoire occupé ou surtout dans la principauté autonome de Transylvanie, que dans la Hongrie royale sous la souveraineté des Habsbourg.

La subordination du spirituel

Le nouvel ordre des États souverains tenta de mettre fin aux solidarités traversant les nations. Durant les troubles du XVIe siècle, les protestants français avaient conclu des alliances avec Guillaume d’Orange ou les princes allemands, tandis que la Ligue s’appuyait sur les rois d’Espagne ; toutes choses odieuses aux Politiques. Les dissensions au sein d’une nation devinrent une menace mortelle et intolérable pour les souverains, car leurs rivaux étrangers se mirent à les exploiter avec un cynisme plus systématique qu’auparavant.

Le nouvel ordre des États souverains tenta de mettre fin aux solidarités traversant les nations

Les Habsbourg d’Autriche se mirent à craindre que Louis XIV ne défît l’union de leurs États, en se servant dans l’Empire des Bavarois, et en-dehors des Hongrois. Les nobles polonais furent manipulés tant et si bien par les puissances étrangères que la couronne sombra peu à peu dans l’anarchie, avant de disparaître purement et simplement à la fin du siècle suivant. Le renforcement d’un souverain forçait les autres à se renforcer également, sous peine de voir leur couronne éliminée ; une lutte des États pour la survie s’engagea, obligeant chacun à rechercher toujours plus de puissance et à en faire rechercher toujours davantage à ses voisins. Le Brandebourg-Prusse, s’étant mis à l’école de la France, devint le plus achevé des Léviathans, avec les princes les plus absolus ; avant que Rossbach ne finisse, au siècle suivant, par pousser la France à l’imiter à son tour.

Le renforcement d’un souverain forçait les autres à se renforcer également, sous peine de voir leur couronne éliminée ; une lutte des États pour la survie s’engagea, obligeant chacun à rechercher toujours plus de puissance et à en faire rechercher toujours davantage à ses voisins

Il n’y avait pas vraiment de différence entre la politique intérieure et la politique religieuse des monarchies. Les pieux Louis XIII et XIV regardaient comme une condition de leur salut personnel le fait d’assurer celui de leurs sujets, s’il se fallait par la force. Une hérésie devait nécessairement devenir un schisme politique. Abaisser l’orgueil des grands et celui des huguenots – dont l’orgueil était de rester tels – était tout un. Il fallait démanteler les places à l’intérieur du royaume, qui permettait à ceux-là aussi bien qu’à ceux-ci de se rebeller. Il fallait étouffer les tendances républicaines manifestées par les Provinces-Unies du Midi du temps des guerres de religion, et toujours prêtes à ressurgir grâces aux assemblées politiques concédées par l’Édit de Nantes (c’est lors de l’une d’elles que furent prononcés les mots de Rohan cités plus haut).

À l’intérieur, les trahisons des grands, hier encore des mouvements d’orgueils toujours pardonnés, devinrent affaires d’État : chose inouïe au siècle précédent, on s’était mis à en faire périr, comme Charles IX et Henri III avaient fait, disent-il, exécuter Gaspard de Coligny et Henri de Guise, ou Philippe II fait mourir aux Pays-Bas le comte d’Egmont. Mais Richelieu en vint à de telles extrémités dans des situations bien moins critiques ; il fallait raccourcir la noblesse par sa partie la plus éminente.

Exécution_du_duc_de_Montmorency_[...]_btv1b8402283n.jpeg
La – maladroite – exécution de Henri II de Montmorency en 1632, à Toulouse, frappa l’imagination de la noblesse.
La moindre rébellion devenait une occasion pour le souverain d’élargir ses prérogatives. Les juristes de l’empereur inventèrent la théorie de la forfaiture : en se révoltant, des sujets rompaient unilatéralement le contrat qui les liait à leur souverain, rentraient à leur égard dans l’état de nature, et s’exposaient en cas de défaite à se voir imposer un droit de conquête. C’est ainsi que les Habsbourg interprétèrent la défenestration de Prague en 1618 ou le soulèvement de Pierre Zrinyi de 1670 en Hongrie, afin de justifier la reconquête catholique de ces pays. Le droit de conquête que revendiqua Philippe V sur ses sujets catalans en 1714 n’est pas très différent ; on en voit les conséquences aujourd’hui.

Loin que le renforcement du souverain dût rendre l’État plus neutre, il fit de la religion un instrument de puissance. L’humaniste Juste Lipse avait engagé les empereurs à imposer partout dans leurs différentes couronnes la religion catholique, afin que parmi la diversité des lois, des langues et des histoires, l’idéologie ajoutât sa force à la fragile fidélité dynastique. Les Habsbourg d’Autriche n’allèrent pas jusqu’à constituer une souveraineté si forte que les Bourbons. Ils avaient un seul roi et voulurent imposer une seule foi, mais il s’en fallait de beaucoup qu’il n’y eût qu’une seule loi en leurs États ; ce dont ils devraient souffrir plus tard. La noblesse acquit la prépondérance en Europe centrale, et la monarchie autrichienne devint une manière de puissance spongieuse, trop vaste et souple pour être détruite par d’autres, aussi bien que pour leur causer des maux réels.

Le renforcement du souverain, loin de rendre l’État plus neutre, fit de la religion un instrument de puissance

Le prestige religieux était déjà un champ de bataille imaginaire, mais on l’exploita plus méthodiquement, et l’émulation qui s’y faisait aiguillonna l’intolérance. À l’assemblée du clergé de 1682, Louis XIV, opposé au pape dans l’affaire de la régale, poussa les tendances gallicanes jusqu’à faire peser des menaces de schisme ; il dut rappeler alors son titre de Très-Chrétien par quelque autre endroit. Concurrencé par Jacques II, nouveau roi d’Angleterre, ou Léopold Ier, vainqueur des Turcs en 1683, il se lança à son tour dans la reconquête catholique de son royaume, qui aboutit à l’Édit de Fontainebleau (révocation de l’Édit de Nantes).

Sans qu’il faille amoindrir le rôle de la foi personnelle des souverains, qui fut toujours prépondérante dans les persécutions, force est de constater que la religion entra de plus en plus dans les considérations de puissance. Quand le règlement de la guerre de Trente ans donnait aux dissidents religieux le choix de se convertir ou d’émigrer, l’Édit de Fontainebleau ne permit pas aux huguenots de quitter le pays. Les peuples et les talents devenaient des ressources pour l’État. Ceux qui malgré les violences ne pouvaient se résoudre à devenir papistes, devaient attendre dans les frontières du royaume, sans pratiquer aucun culte, que la grâce de Dieu agisse sur eux ; ce qui était peut-être risqué pour l’âme de Louis XIV, chargé de leur salut. Colbert protégea longtemps les protestants indispensables dans la finance ou la marine. Plus tard, on veilla particulièrement à ce que les « gens de mer » et de « métier » n’allassent pas renforcer la marine ou les manufactures rivales – tandis que le Grand Électeur ne s’épargnait aucune peine pour attirer ces précieux artisans en Brandebourg.

0000000381L.jpg
Accueillis en Brandebourg par Frédéric-Guillaume Ier, les huguenots et leurs descendants se montrèrent d’une fidélité sans faille envers la dynastie jusqu’en 1918.

Cette évolution se poursuivant au XVIIIe siècle, les souverains temporels prirent de plus en plus à cœur leur rôle d’évêque extérieur. Les États catholiques virent se développer des tendances nationales au sein de leur Église. Des amalgames affadis de gallicanisme, de jansénisme et de modernisme cartésien passèrent de France en Espagne, en Italie, et surtout en Autriche, où le joséphisme servit les illuminations despotiques du souverain éponyme. En France, cette tendance exacerbée donna la Constitution civile du clergé.

Enfin les cours catholiques conçurent tant de haine pour l’internationalisme des jésuites, qu’elles obtinrent du pape de dissoudre la compagnie en 1773. La tolérance que montra alors Frédéric II envers les collèges jésuites de ses conquêtes polonaises fut bien de la trempe de l’hospitalité de son ancêtre ; Catherine II fit de même. La tolérance des despotes éclairés semble bien différente de celle qu’on réclamait au XVIe siècle, et pas moins une affaire de raison d’État que ne le fut l’intolérance du siècle précédent. Avant Max Weber, on pressentit que la religion pouvait apporter des bénéfices économiques : Joseph II chercha à expurger le catholicisme autrichien de la plupart de ses jours chômés, de ses pèlerinages, de toute sorte de divertissement enfin, pour inculquer à ses sujets qu’ils se trouvaient en ce monde afin de travailler à la richesse de l’État.

La tolérance des despotes éclairés semble bien différente de celle qu’on réclamait au XVIe siècle, et pas moins une affaire de raison d’État que ne le fut l’intolérance du siècle précédent

Les caméralistes autrichiens envoyèrent aussi des Allemands catholiques, jugés plus fidèles et productifs, coloniser le Banat. Dans le même moment, en France, Voltaire et d’Aguesseau s’affligeaient des peuples et des mérites auxquels, par l’Édit de Fontainebleau, la France avait renoncé au profit de ses voisins.

La subordination du spirituel fut plus aisée en pays protestant, où les grandes Églises s’étaient tôt constituées de façon nationale. En peu de pays cette inféodation fut plus complète qu’en Prusse. Les pasteurs étaient devenus les courroies de transmission entre le pouvoir et le peuple. En pleine réorganisation administrative après le traumatisme de la défaite face à Napoléon, Frédéric-Guillaume III unifia les Églises luthérienne et calviniste de ses territoires en une Église évangélique contrôlée par l’État. Il réalisait un vieux dessein des Hohenzollern, calvinistes parmi des sujets très majoritairement luthériens. Guillaume II se chargea lui aussi avec beaucoup de zèle de son rôle d’évêque extérieur. En 1914, l’Église française de Berlin, où communiaient les descendants des huguenots accueillis par le Grand Électeur, délaissa le français pour l’allemand en signe de loyauté à la nation.

Si la Prusse offrit le plus parfait exemple d’un État protestant tout entier voué à la recherche de la puissance, deux pays semblent dès le XVIIe siècle avoir résisté aux sirènes du despotisme. L’Angleterre et les Provinces-Unies prirent des traits républicains, au sens traditionnel du terme, en même temps qu’elles devenaient des sortes de réservoirs à sectes diverses et variées – avec bien sûr des périodes de plus ou moins grande tolérance. Il est vrai qu’au Parlement anglais et aux États de Hollande et de Frise occidentale, la noblesse fut bientôt surpassée par les communes ; néanmoins, le maintien du gouvernement par les États fit que la liberté s’allia irréversiblement avec les coutumes. Il n’est que de voir le culte de la tradition qui perdure à Westminster. Je suis d’avis que les seuls peuples qui aient quelque notion de ce qu’est le libéralisme, sont ceux qui ont conservé celle des vieilles libertés.

L’histoire a-t-elle donné tort à Henri de Rohan ? Que les rois de France fussent les « protecteurs de l’Europe », signifiait à ses yeux qu’étant les Très-Chrétiens, les fils aînés de l’Église, leur mission était d’être les défenseurs de leurs sujets, quelle que fût la confession de ceux-ci. Il croyait en des rois chevaliers, descendants de Saint Louis, plutôt qu’en des rois de cabinet. Il croyait, en termes contemporains, que ces rois avaient vocation à défendre non pas une seule nation, mais toutes les nations d’Europe.

L’idée d’une culture commune et d’une famille de nations lui semblait transcender la recherche de la puissance. Les Bourbons n’ont pas suivi cette voie ; ils ne sont plusScreenshot 2017-08-24 23.44.37


 

  1. À partir de 1652, les nobles de la République des Deux Nations jouirent du liberum veto, qui permettait à un seul d’entre eux de dissoudre la diète en cours et d’annuler toutes les décisions prises durant la session concernée. Les Prussiens et les Russes s’en servirent pour paralyser l’État.
  2. Il est significatif qu’en Hongrie, on fût moins tolérant à leur égard au temps du puissant roi Matthias, qui gouverna comme un prince de la Renaissance.