L’énergie européenne en 3D

Décarbonisé, digital et décentralisé

Par Simone Tagliapietra et Georg Zachmann

Le système énergétique européen connaît une profonde transformation sous l’effet de deux tendances structurelles : la décarbonisation et la digitalisation. Soutenu par des politiques publiques volontaristes, la décarbonisation modifie le mix énergétique Européen, tandis que l’innovation dans les technologies digitales rend possible un changement de paradigme dans la gestion des systèmes d’énergie.

La digitalisation peut représenter un important catalyseur pour la décarbonisation. Les technologies digitales, comme les smart meters (compteurs intelligents), donnent aux consommateurs plus de contrôle sur leur consommation énergétique et offrent des bénéfices à travers des services additionnels. Les fournisseurs d’énergie peuvent pour leur part optimiser leurs activités et développer des nouvelles offres. Les opérateurs du système peuvent bénéficier d’une disponibilité augmentée de données en temps réel pour gérer leurs grilles avec plus d’efficacité et pour intégrer une quantité croissante d’énergies renouvelables variables dans le système.

L’ampleur de la transformation digitale en cours dans le secteur de l’énergie est illustrée par la part des brevets pour lesquels l’énergie et IT apparaissent sur la même demande de brevet. Cette part a explosée depuis 2006, dépassant celle des brevets traditionnels en IT et énergie pris individuellement (Figure 1).

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La digitalisation croissante permet également au système énergétique européen de devenir plus décentralisé, avec une interaction plus importante entre différents services (électricité, chaleur, transport, données) qui étaient la plupart du temps séparés.

Dans ce contexte, il est urgent que l’industrie de l’énergie européenne repense ses orientations stratégiques, afin de s’adapter à cette nouvelle situation, et d’en tirer le maximum de bénéfices.

Le futur des compagnies de pétrole et de gaz

Les entreprises de pétrole et de gaz sont les acteurs les plus importants de l’industrie européenne de l’énergie. Leur capitalisation boursière totale dépasse celle des utilities d’environ 50%, et leurs business models traditionnels en font les acteurs les plus vulnérables à la décarbonisation.

Pour véritablement lancer la transformation de ces entreprises, des signaux politiques encore plus fort sont nécessaires, comme une tarification du carbone significative. Sans cela, les compagnies de pétrole et gaz pourraient choisir de continuer à opérer sur le mode business-as-usual, dans le meilleur des cas en réalisant simplement un recentrage de leurs activités sur le gaz.

Ces dernières années, les principales entreprises de pétrole et gaz ont souvent promis un engagement à investir dans de nouvelles solutions énergétiques. Cependant, ces déclarations attendent encore une mise en oeuvre effective, alors que jusqu’à présent seuls quelques rares investissements assez importants ont été réalisés. (Figure 2). Des politiques plus volontaristes pourraient inciter d’une manière plus ferme ces entreprises de pétrole et gaz à entrer dans le territoire des nouvelles solutions énergétiques.

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L’avenir des fournisseurs d’électricité

Depuis 2008, les fournisseurs d’électricité ont connu une crise profonde, causée par la transformation rapide des conditions de marché et du cadre politique, qui ont exercé une pression sur leurs business models traditionnels. La montée en puissance des énergies renouvelables et la faiblesse de la demande  en électricité ont conduit à des surcapacités considérables et à des pertes significatives dans les activités énergétiques traditionnelles. A l’avenir, des politiques ambitieuses de décarbonisation, l’amélioration de l’efficacité énergétique favorisée par le développement technologique, l’essor de la production décentralisée et les nouveaux développements de réponse à la demande et de capacités de stockage mettront encore plus pression sur les actifs de production conventionnelle.

Devant la complexité de la nouvelle situation, les utilities doivent choisir entre défendre leur business model existant et devenir leaders de la transition énergétique. Elles pourraient tenter de convaincre les décideurs que leurs unités charbon et gaz sont indispensables (Figure 3) pour garder les lumières allumées et ainsi assurer de nouvelles subventions pour leurs usines. De tels mécanismes de capacité ont déjà été mis en oeuvre dans plusieurs pays de l’Union européenne.

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D’autre part, les fournisseurs d’électricité pourraient parier sur une décarbonisation en profondeur et créer une capacité importante de production d’énergie renouvelable, investir dans les réseaux et se séparer des énergies fossiles. Des signaux politiques plus clairs sont nécessaires pour que cela puisse devenir une tendance générale. Les résultats financiers des entreprises de réseau et des énergies renouvelables sont de fait significativement dépendants des politiques publiques en place. Ainsi, les régulateurs décident explicitement du taux de rendement pour les réseaux électriques et les décideurs politiques choisissent les régimes de rémunération pour les énergies renouvelables. Un changement de la régulation peut coûter aux entreprises régulées des milliards d’euros. Par conséquent, comprendre et gérer l’environnement politique est probablement plus important pour le succès des entreprises d’énergies renouvelables et des réseaux électriques que la bonne gestion interne ou une chaîne d’approvisionnement efficace.

Choisir les bonnes politiques : le besoin d’une plateforme de haut niveau pour discuter du futur de l’énergie

Compte tenu de la complexité de la transition énergétique, nous considérons que des solutions partielles appliquées au système actuel de réglementation énergétique de l’Union européenne ne sont pas suffisantes pour garantir une nécessaire stabilité réglementaire à long terme pour l’industrie de l’énergie.

L’Europe a en revanche un besoin urgent d’une plateforme puissante – représentant l’ensemble des parties prenantes – pour discuter avec une vision large de la conception du futur de son secteur de l’énergie. Les forums de discussion existants n’apparaissent à ce titre pas suffisants.

Le Conseil Européen pourrait ainsi demander à la Commission Européenne de préparer un Livre Vert sur l’organisation du secteur de l’énergie en Europe au XXIe siècle. Cela devrait former un fondement cohérent pour la future législation dans les différentes domaines de la politique énergétique.

La transformation structurelle en cours du système énergétique européen nécessite la transformation structurelle parallèle du cadre politique. Cela devrait devenir une priorité de l’initiative EU Energy Union : en conservant le niveau actuel d’incertitude d’incertitude, il semble improbable que les investisseurs fournissent les 379 milliards d’euros annuels nécessaires entre 2020 et 2030 pour  la réalisation effective des objectifs énergie et climat de l’UE en 2030Screenshot 2017-08-24 23.44.37


Cet texte est la traduction de “Reinforcing the EU energy industry transformation: stronger policies needed” de Simone Tagliapietra et Georg Zachmann, publié le 21 septembre 2017 par Bruegel.