L’EUROPE RECONNAISSANTE

Dix premières hypothèses pour un panthéon européen

 

Nous avons essayé de proposer dix candidats pour un éventuel Panthéon européen. D’Averroès à Urbain II, en passant par Catherine de Sienne, Williy Brandt, Dostoïevski, Gattinara, Kojève, Rosa Luxemburg, Raymond Llull et Mahler.

Avez-vous d’autres propositions ? Écrivez-nous ou venez discuter de ces choix avec nous à l’École Normale mardi prochain à partir de 19h.


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Que vient faire dans ce projet de panthéon ce penseur arabe d’Al Andalus ?

Abu-l-Wali Mohamed ibn Hameb ibn Rushd[note]Par François Emery[/note]connu en occident sous le nom d’Averroès (1126-1198) figure au Chant IV de la Divine Comédie de Dante, dans les Limbes, parmi une assemblée de sages regroupant de nombreux philosophes grecs et latins :

e vidi Orfeo 
Tulïo e Lino e Seneca morale;

Euclide geomètra e Tolomeo,
Ipocràte, Avicenna e Galïeno,
Averoìs, che ‘l gran comento feo.

Son grand père Abu-l-Walid ibn Hamed est un illustre qadi (juge) au service de la dynastie almoravide et exerce l’autorité juridique sur toute l’Andalousie, son père est juriste. Averroès qui a étudié le droit musulman, est aussi médecin et philosophe. C’est pour son savoir médical qu’il est placé auprès du souverain almohade Abu Ya’qub. Averroès exerce aussi le rôle de qadi  à Cordoue tout en se consacrant à son œuvre philosophique. Il poursuit sa carrière de médecin auprès de Ya’qub al Mansur, nouveau monarque almohade en dépit d’une période de disgrâce. Ibn Rushd est donc un intellectuel organique qui pense au sein du pouvoir.

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Pour Raphaël la présence d’Averroès dans le temple de l’école d’Athènes ne posait aucun problème

Averroès s’interroge sur la place de la philosophie et du philosophe dans la société musulmane de l’espace politique almohade. Alors que ses prédécesseur ont prôné l’éloignement et la solitude vis-à-vis d’une société perçue comme hostile aux penseurs et aux philosophes, lui prend la doctrine à contre-pied et défend le débat. Avant Ibn Rushd, le philosophe d’Al Andalus se voit condamné à être un ermite urbain ou à se cantonner au cercle restreint d’une société sûre. Pour lui, la philosophie ne s’oppose pas à la religion et réciproquement, puisqu’il y a une unicité du vrai. Averroès établit une continuité entre religion et philosophie, l’étude de la philosophie est dès lors une obligation pour le croyant. Il force le débat par le défaut de consensus d’interprétation de nombreux versets du Coran et légitime ainsi l’exercice de la philosophie comme outil, certes grec, mais néanmoins nécessaire à l’étude de l’unicité du vrai. Par sa connexion entre le religieux et le philosophique, Averroès confère un statut religieux au philosophe et par ses arguments, cherche à le protéger d’accusation d’hérésie.

Ibn Rushd a produit de nombreux commentaires d’Aristote et d’autres auteurs, il est retenu comme « le Commentateur » par excellence. L’œuvre d’Averroès a été l’objet d’une production en arabe, en latin et en hébreu, a largement contribué aux débats intellectuels européens du Moyen-Âge et exerce une influence considérable sur les écoles de pensée chrétiennes et juives.

Saint Thomas d’Aquin se réfère souvent à lui et Averroès continue à peser sur les intellectuels européens jusqu’à la Renaissance. On ne peut parler d’averroïsme seul mais bien d’averroïsme latin ou hébreu, sa postérité immédiate est plus importante en Europe que dans le monde musulman.

Ibn Rushd exerce donc une fonction de transmission et de production de savoirs qui vont favoriser la Renaissance. C’est dans cette mesure que l’on peut présenter Averroès comme un père intellectuel et spirituel de l’Europe. Il est donc logique de le retrouver dans l’assemblée des sages de Dante puisqu’il se situent dans une même généalogie intellectuelle.


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Né Herbert Frahm en 1913, Willy Brandt 1 milite très jeune au sein de la Social-Démocratie Allemande de la République de Weimar. Il s’exile dès 1933 vers les pays scandinaves. En 1937, il est reporter pour des journaux norvégiens, engagé aux côtés des Républicains dans une Espagne en Guerre Civile.

Devenu apatride en 1938, il obtient la nationalité norvégienne, alors que la Norvège est à son tour envahie par les Nazis. Il revient en 1945 en Allemagne pour couvrir pour la presse norvégienne le procès de Nuremberg, et commence une carrière politique au SPD, dont il est l’une des étoiles montantes. En 1957 il devient maire de Berlin, dans une période tourmentée de son histoire, celle d’une nouvelle crise de Berlin, qui aboutit en 1961 à la construction du Mur. En 1966, il forme la première Grande Coalition SPD-CSU avec le chancelier Kiesinger. Il devient lui-même chancelier grâce à l’appui d’une coalition sociale libérale en 1969. Sa politique extérieure tend une main vers l’Est de l’Europe, et en particulier la Pologne. 

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Des symboles forts comme l’agenouillement face au Ghetto de Varsovie illustrent le courage de cette politique.

Avec son ministre « chargé des affaires spéciales » Egon Bahr, il normalise par des traités les relations entre Bonn et Varsovie et entre Bonn et Moscou, reconnaît les frontières orientales de facto de l’Allemagne et engage le dialogue avec l’Allemagne de l’Est. L’affaire Guillaume, du nom de son secrétaire démasqué comme un agent de la Stasi, met fin en 1974 à son mandat de chancelier.

Il reste néanmoins la figure centrale du SPD jusqu’à la Chute du Mur. Ayant été aux premières lignes lors de l’édification de ce dernier, il prononce en novembre 1989 des mots émus face aux Berlinois rassemblés devant la mairie de la ville : « Maintenant grandit ensemble ce qui va ensemble », des mots qui s’appliquent non seulement à une Allemagne réunifiée, mais aussi à une Europe unie. Ce citoyen de l’Europe, pionnier de la détente, qui le premier avait dialogué avec respect au delà du Rideau de Fer, s’éteint en 1992, après une vie européenne faite d’intransigeance et de courage politique.


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« Europa » : c’est sur le nom de la fille d’Agénor que se fonde le Grand Continent. Ferment mythologique qui, au-delà de la figure légendaire, nous invite à considérer – au milieu des noms bien (trop) souvent masculins que l’histoire garde en mémoire – une femme dont l’œuvre et la vie ont bouleversé l’existence de millions de personnes. L’Europe connaît d’autres patronnes que celle du mythe antique. Au récit brutal d’un viol et d’un enlèvement, la chrétienté proposera des modèles de paix comme Brigitte de Suède ou encore Catherine de Sienne2. Cette dernière incarne l’une des figures politiques et spirituelles majeures à l’aube de la Renaissance : un moment politique charnière qui décida du destin de l’Europe, auquel elle prit activement part.

Catherine de Sienne – née Benincasa en 1347 – est rapidement marquée par un attrait profond pour Dieu : elle se refuse aux mondanités que lui valaient son rang social et exprime dès son enfance le vœu de rejoindre l’ordre des dominicains. C’est chose faite en 1365.

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Dans le petit chef d’œuvre du Beccafumi réside le secret d’un ascétisme, où l’Ecce homo acquiert sa véritable universalité par la projection géométrique des plaies de la croix sur le corps d’une femme

Si elle s’érige en un modèle d’ascétisme, Catherine de Sienne est pourtant loin d’ignorer les lois et subtilités de la politique. L’Europe de son temps est marqué du sceau de la violence, plongée dans « la guerre de Cent Ans », des vagues de peste bubonique et des crises pontificales majeures qui ébranlent le culte chrétien. Son influence sur le pape et, à plus vaste échelle, l’Europe, se vérifie à plusieurs reprises. Elle est nommée ambassadrice à Florence, foyer pré-Humaniste alors en guerre contre le pape, pour trouver une résolution. La paix entre Florence et Urbain VI qui succède à Grégoire XI est signée en 1378.

Mais la fin de « la guerre des Huit Saints » et le retour du pape à Rome ne sonnent pas pour autant l’arrêt des conflits qui ravagent l’Europe. Elle jouera, une fois de plus, un rôle de premier plan dans « le grand schisme d’Occident », en tant que soutien officiel du pape. Elle correspond notamment avec Louis Ier, roi de Hongrie et de Pologne, la reine de Naples, les cardinaux dissidents ou encore Charles, roi de France, pour appeler à l’unité et la reconstruction d’une Europe pacifique.

Politicienne à ses heures, Catherine de Sienne est aussi et surtout une figure religieuse incontournable. Elle est notamment l’autrice de dialogues, publiés sous différents noms, qui seront objet d’importants débats théologiques. Ils démontrent les parallèles qu’elle effectua entre la vie du Christ et sa vision de la mission européenne qui lui incomba, développant l’image du « pont » réconciliateur et rédempteur ou encore le « don des larmes ». Pour sa vie et son œuvre, elle sera canonisée en 1461, 81 ans après sa mort.


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Le nom de Doestoïevski3ne devrait pas manquer dans un Panthéon qui accueille en son sein Averroès ou Llull : on ne peut pas parler de l’Europe sans parler de l’articulation complexe entre la Russie et l’Europe. Cité par Vladimir Poutine dans ses discours, et vu par plusieurs commentateurs comme la clé de compréhension de la politique russe, l’auteur des Frères Karamazov, pénètre en profondeur le trouble de l’esprit humain, et expose comme aucun d’autre la signification de l’âme russe et la mission inévitablement européenne de l’Empire .

Partisan du rôle messianique de la Russie, et du panslavisme, Dostoïevski écrit dans une période de transformations rapides. L’Occident s’édifie désormais de plus en plus sur des bases scientifiques, en se sécularisant. La Russie, en revanche, reste « dépositaire de la grande Idée de l’union des Slaves », à la tête de l’Alliance des Slaves et du christianisme qui en Russie se confond avec la personnification de l’âme de l’orthodoxie.

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Le Dostoïevski qui veille sur les lecteurs de la bibliothèque d’État ressemble plus à Homère ou à un prophète qu’à Lénine

Le Journal d’un écrivain offre des perspectives toujours d’actualité sur les relations entre l’Europe et Russie. Dostoïevski écrit en 1877 :

« L’Europe, mais c’est quelque chose d’effrayant et de sacré que l’Europe ! Oh, savez-vous, messieurs à quel point elle nous est chère, à nous rêveurs-slavophiles, haïsseurs de l’Europe à vous entendre, – comme elle nous est chère cette Europe, ce ‘pays des saintes merveilles’ ! […] Jamais vous, messieurs nos européisants et occidentalistes vous n’avez autant aimé l’Europe autant que nous, rêveurs-slavophiles ses ennemis de toujours selon vous ! »

Quelques pages plus tard il poursuit, d’ailleurs, en proposant de comprendre ce qu’il appelle « le désir russe » d’être reconnu en tant que grande puissance :

« ce que nous craignons le plus, c’est que l’Europe ne nous comprenne pas, et que comme auparavant, comme toujours, elle nous accueille de sa hauteur, de son mépris et de son glaive, encore et toujours comme de sauvages barbares indignes de prendre la parole devant elle. »

Dostoïevski mérite sa place dans chaque projet de Panthéon européen à la fois pour ses réflexions sur la condition humaine et sur la question de la place de la Russie en Europe,  question qui demeurera pendant plusieurs mois encore toujours d’actualité.


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Convoquer consciemment la figure de Mercurino Arborio Gattinara4comme européen a de quoi interroger. Le Grand chancelier de Charles Quint, passé à son service presque immédiatement après l’élection du Habsbourg au rang d’empereur – élection dont il avait prédit dans une prophétie le caractère nécessairement universel par l’accumulation des couronnes –, apparaît tantôt comme un stratège réaliste, tantôt comme le maître d’œuvre de la monarchie universelle associée à l’empire de Charles Quint. À la vérité, il est, comme Kojève après lui, à la fois un penseur du politique et un acteur au centre du réacteur décisionnaire de son temps. Baigné par la culture des prophéties, véritable arrière-plan épistémologique des hommes du XVIe siècle, il est aussi un juriste prudent, qui enregistre tous les actes de son souverain et rédige les principaux traités qui gouvernent sa politique – assisté par en cela par Alfonso de Valdès, érasmien espagnol qui prendra une place de plus en plus importante dans l’entourage de l’empereur à partir de la mort du chancelier en 1530.

Mettre Gattinara au Panthéon européen est une attitude sinon provocante, du moins polémique vis-à-vis d’un autre penseur, Érasme, dont le nom même est devenu une institution européenne qui n’arrive plus à produire de symbole. Le piémontais et le flamand avaient en effet deux programmes et deux compréhension différentes de la gestion de l’espace continental. Pour Érasme, la paix sur le continent devait être réalisée par le prince chrétien sur le mode de la concorde : le prince ne doit pas chercher la guerre mais au contraire la fuir et créer l’harmonie parmi ses sujets. Gattinara passait quant à lui pour avoir développé une conception de l’administration de l’empire fondée sur la distinction d’un monarque suprême. Le geste ultime de la mise dos à dos de ces deux conceptions au crépuscule de la Renaissance fut la non réponse d’Érasme à la demande de Gattinara de traduire pour l’empereur le De Monarchia de Dante, symbole de la monarchie universelle. On retrouve la demande initiale de Gattinara dans la correspondance d’Érasme, à l’année 1528.

Enfin, Gattinara est un européen au sens géographique, un homme qui a vécu entre les frontières. La période la moins documenté de sa vie est sans doute cette année 1528 durant laquelle Charles Quint lui accorde ses premières « vacances », et au cours de laquelle il entreprend de se rendre en Italie, probablement pour aller y recouvrer ses terres, selon son biographe John M. Headley (The Emperor And His Chancellor: A Study Of The Imperial Chancellery Under Gattinara). Pour un Piémontais qui a fait ses armes à Turin, mais qui commencé en politique à la cour de Marguerite de Bourgogne et qui a passé le reste de sa carrière en Espagne, l’Italie du nord devait représenter, comme pour l’empereur, la clef de voûte d’un système impérial, un moyeux impérial d’où aurait pu partir un réseau organisationnel de gestion du continent. Le seul manque peut-être, de cette figure mystère, le seul vide, est un trop plein : contrairement à Kojève – mais d’accord avec Rousseau – le chancelier nous a livré son autobiographie.


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Au Panthéon on installe des symboles, en espérant pouvoir rassembler des bribes biographiques laissés par une trajectoire qui recomposerait en une image l’univocité politique, le sens d’une institution. Mais Alexandre Kojève5n’est pas encore au panthéon, et cette phrase dans son énormité fait apparaître tout simplement un problème de fond : quel panthéon pourrait-il le garder ? Quelle politique pourrait-elle se servir de son nom ?

Son nom sonne discrètement français mais Aleksandr Vladimirovič Kozevnikov n’est pas né à Paris. Il y a seulement vécu, à partir des années ‘20. Il avait étudié l’idéalisme et la phénoménologie en Allemagne, en rentier de cet ancien régime russe qui venait de s’achever dans la poussée moderniste et révolutionnaire qu’Alexandre Kojève accompagnait avec enthousiasme en suivant les pas de son oncle Wasilly Kandinsky.

Arrivé à Paris, à l’école pratique des hautes études, il traduira la philosophie de Hegel, en la transformant radicalement, pour la rendre lisible à ce petit groupe de philosophes et d’intellectuels qui, à partir des années 40, composera le noyau essentiel de la pensée française : Aron, Hyppolite, Lacan, Bataille, Merleau-Ponty. La grande pensée française arrive de Russie par la médiation allemande. Paris rayonne quand elle sait retenir le meilleur de la grande circulation européenne.

Alexandre Kojève, par son expérience, aura montré la possibilité d’une république des lettres dans le siècle de la guerre civile européenne. Résistant, il compose dans l’après guerre une oeuvre épistolaire dense et profondément réfléchie avec une personne lourdement compromise avec le régime nazi, Carl Schmitt. Il s’agit d’un échange dense, où par la force de ces arguments Kojève arrachera Schmitt à l’adhésion immédiate aux postulats telluriques.

D’habitude on tient les symboles à vive force, il faut leur faire dire : cette œuvre justifie l’institution. Mais Kojève, à l’origine des négociations du marché commun, stratège des orientations européennes de l’Etat français, nous indique simplement que le seul panthéon qui saura l’accueillir et la seule politique qui pourrait s’en servir comme d’un symbole sera celle qu’il faudra contribuer à réaliser à partir de sa leçon.


Screenshot 2017-10-15 09.42.00.pngLe canon souvent un peu étriqué imposé par les frontières rigoureusement nationales des manuels de littérature empêche d’une manière structurelle d’avoir une connaissance parfois simplement suffisante de la civilisation médiévale. On peut donc être cultivé, avoir tous les certificats universitaires nécessaires à la meilleure vie parisienne et pourtant n’être jamais tombé sur le nom et la figure de Ramon Llull6(1232–1321), l’Arabicus Christianus, comme l’a appelé une tradition qui se moquait de l’oxymore.

Savant catalan d’envergure européenne, l’immense étendue de son œuvre (257 ovras selon un catalogue récent) dépasse d’une façon si évidente les possibilités fournies par une vie d’écriture et de pensée qu’on doit remercier le structuralisme d’avoir infléchi l’auteur en une fonction derrière laquelle doit être recherché tout un réseau de débats et de contributions allogènes (on compte aujourd’hui trois auteurs, au moins, derrière le corpus llullien). On l’aura compris, ce n’est pas à ces maigres paragraphes que l’on pourra se rapporter pour commencer à le connaître.

Nous nous contenterons ici simplement de regarder une carte et de raisonner, brièvement, sur un ensemble de données philologiques établies récemment par l’un des grands spécialistes de son corpus, Anthony Bonner. En étudiant la fréquence de textes en langue vulgaire et en croisant ces données avec les déclarations que l’on peut trouver dans son oeuvre, on est conduit à voir dans Llull l’un des premiers grands savants à écrire dans une langue qui ne soit pas le latin. Cependant, et contrairement à ce que l’on pourrait être tenté de penser, son oeuvre n’est pas écrite seulement en catalan.

Dès le début de la littérature en vulgaire, le plurilinguisme néo-latin est un fait — regardez ainsi ce tableau qui croise les codex de cinq textes latins de succès écrits par l’auteur: on y trouvera la preuve d’une circulation linguistique immédiatement européenne.

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Recent Scholarship on Ramon Llull”, Romance Philology 54 (2001), p. 379–380

Raymon Lulle, Lullo en italien, Ramon Llull en catalan, Raymundus Lullus en latin — رامون لول en arabe. Nous devons à cet Erasme d’un sud méditerranéen et européen, contaminé dans son oxymore arabe, la révélation d’une région qui ne saurait être située hors des échanges européens.

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Un programme Llull pourrait-il être le nom pour remplacer l’abstrait des échanges d’étudiants ?


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Rosa Luxemburg7 (1871-1919) est européenne par sa vie tout d’abord. Elle grandit dans une famille juive polonaise, dans la partie de la Pologne sous administration russe, étudie à Zurich puis s’installe en Allemagne, la pointe avancée du mouvement ouvrier de l’époque.

Elle fait partie toute sa vie à la fois des partis sociaux-démocrates polonais (SDKPiL) et allemand (SPD) et publie toute sa vie des textes d’intervention en polonais. Elle commente dès ses premiers textes la lutte des classes en Angleterre et en Belgique et n’hésite pas à s’ingérer dans le débat sur le cas Millerand qui déchire les socialistes français au tournant du siècle. Le cas le plus exemplaire est celui de la révolution russe de 1905. Elle retourne en Pologne pour y participer et cette expérience historique fait intervenir de manière décisive dans sa pensée la grève générale comme moment émancipateur et éducateur où les masses se constituent en sujet politique.

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Mais le débat transnational est le lot commun du mouvement socialiste de son temps. Ce qui distingue véritablement Rosa Luxemburg, c’est le contenu radical de ses thèses révolutionnaires. L’opposition au nationalisme est systématique chez elle et la place souvent en conflit avec d’autres grands noms du marxisme de l’époque comme Kautsky ou Lénine. Lorsqu’elle contribue à fonder le parti social-démocrate polonais, elle refuse de mettre en avant les revendications nationales contre la domination russe : la révolution sociale doit rester la priorité. Bien plus tard, au moment où les socialistes allemands votent unanimement les crédits de guerre au nom de la lutte contre l’absolutisme tsariste et les socialistes français font de même au nom de la lutte contre le militarisme prussien, elle est une fois de plus inflexible et commence à s’organiser. Enfin, dans sa célèbre critique de la révolution russe rédigée quelques mois avant sa mort, elle n’est pas seulement hostile au centralisme autoritaire des Bolchéviques, mais aussi au mot d’ordre d’autodétermination des peuples repris par Lénine.

On devine déjà que cette opposition radicale au cadre national sera difficilement conciliable avec une médiation continentale. Rosa Luxemburg considère que les interdépendances économiques et politiques sont déjà mondiales. Pour décrire cette totalité explosive faite de rapports contradictoires, elle recourt au terme Weltpolitik – qui prend un sens bien plus large que celui des projets impérialistes du Reich, et qu’on pourrait traduire par géopolitique mondiale. Elle écrit déjà en 1904, à propos de la guerre russo-japonaise : « Dans l’état actuel de la politique mondiale, chaque guerre bilatérale menace de se transformer en affrontement armé des intérêts contradictoires de toutes les puissances, en bain de sang généralisé. Le capitalisme est désormais à l’étroit en Europe et en Amérique : toutes les puissances capitalistes ont commencé à plonger l’Asie et l’Afrique dans le tourbillon du développement capitaliste, d’où le danger constant de conflits mondiaux dans ces deux parties du monde. » Cette approche totalisante de la géopolitique est tout à fait cohérente avec ses thèses économiques fondamentales développées dans l’Accumulation du capital, où elle prétend démontrer que le capitalisme est incapable de fonctionner en système fermé : la recherche continuelle de surplus le conduit à s’étendre sans cesse jusqu’à absorber le monde entier.

C’est sur ces fondements théoriques que Luxemburg analyse en 1911 le mot d’ordre des États-Unis d’Europe repris alors par certains sociaux-démocrates allemands dont le plus éminent d’entre eux, Karl Kautsky : « la représentation de l’Europe comme un ensemble économique entre doublement en contradiction avec le développement capitaliste. D’une part subsistent à l’intérieur de l’Europe, entre les États capitalistes – et tant qu’ils existent –, les  luttes de concurrence et les antagonismes les plus féroces ; d’autre part, les États européens ne peuvent plus du tout se passer économiquement des pays extra-européens. (…) Aujourd’hui, l’Europe n’est qu’un maillon de la chaîne embrouillée des rapports interdépendants et des antagonismes internationaux. Et, chose décisive, aujourd’hui les antagonismes européens eux-mêmes ne se jouent plus du tout sur le continent européen, mais dans toutes les parties du monde et sur tous les océans. » ce qui lui permet de conclure de manière univoque  : « Toute solidarité partielle n’est pas une étape vers la réalisation d’un véritable internationalisme, mais son opposé, son ennemi, une ambiguïté dont émane le soufre de l’antagonisme national. »

Par sa vie et sa pensée, Rosa Luxemburg a donc indiscutablement mérité d’entrer dans un panthéon européen. C’est maintenant à l’Union européenne de mériter Rosa Luxemburg en démontrant qu’un espace politique continental peut soutenir le progrès social et s’opposer à la guerre à l’intérieur de ses frontières et dans le monde.


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Dans un article paru en 2007 sur le New York Times, Slavoj Zizek essayait de donner de l’épaisseur théorique au débat qui faisait alors rage au sujet de l’intégration de la Turquie à l’intérieur de l’Union Européenne en concentrant son analyse sur un passage peu remarqué de l’Ode à la joie. Essayons brièvement d’en reproduire l’argument.

Vers la moitié du dernier mouvement, juste après qu’on a entendu le thème de la Joie dans ses trois variations orchestrales et vocales, un élément inattendu se produit. Après un climax assez impressionnant, en effet, la tonalité change entièrement.

Le thème de la joie est répété dans le style de la marche turque (Turkish march), un moment dont on ne saurait oublier de remarquer le caractère cacophonique et presque « pervers » — ce qui n’avait du reste pas échappé à Kubrick. Cette reprise de la musique militaire qui accompagnait les janissaires dans leur avancée vers Vienne témoigne encore une fois, comme le chou, du rôle joué par les guerres dans la diffusion des idées sur les temps longs de l’histoire.

Mais que vient faire cette marche turque, rappel carnavalesque d’un conflit militaire cruel, en plein milieu d’un hymne composé pour exalter la joie et la fraternité des hommes ? Selon Slavoj Zizek il faudrait voir ici “le retour du refoulé” de la forme vide d’un hymne musical qui ne peut représenter la fraternité entre les hommes qu’en cherchant à ignorer leurs déchirures politiques. Face aux vagues valeurs humaines, composées par l’idéal formel d’une humanité sortie par la fraternité des contradictions de l’histoire, l’histoire et la géopolitique s’introduisent subrepticement dans l’hymne en rappelant leur irréductible existence. D’où la question : comment résoudre cette contradiction?

Nous vous proposons dans notre panthéon de changer de compositeur et de nous projeter ici dans la première symphonie de Mahler8, dite Titan. On y retrouve une continuité bien différente entre un contenu oriental et une forme viennoise. Dans cette pièce, remarquable oeuvre de critique artistique musicale, le compositeur viennois rend en effet visible la dérivation balkanique de la valse. Symboliquement, c’est donc la continuité territoriale de l’espace austro-hongrois qui trouve dans la capitale viennoise la force d’inclure des éléments historiquement hétérogènes, en faisant émerger des contradictions la singularité.

Une région est ainsi musicalement décrite comme un espace de circulation, où certains symboles finissent par avoir le même cours — ici, étonnamment la valse internationale de l’école viennoise se révèle être échangée avec la diatonie balkanique.


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Français d’origine et né de la noblesse champenoise, en 1042 Eudes de Châtillon9suit les enseignements de Bruno de Cologne, futur fondateur de l’ordre des chartreux. Bénédictin de formation, il étudie à l’abbaye de Cluny dont il devient le grand prieur sous la houlette de Hugues de Semour. A cette époque, l’ordre de  Cluny, porteur de la réforme du monde monastique en permettant un renouveau de la règle bénédictine, continue son expansion en Europe en intégrant un nombre croissant de prieurés ou d’abbayes. C’est durant cette période que le jeune Eudes s’initie à la politique ecclésiastique européenne et forge ses convictions.

Appelé à Rome par Grégoire VII, il en devient le conseiller et adhère à la réforme grégorienne qui vise à mettre un terme à la prééminence du droit des souverains à nommer le clergé. Cette entreprise de la papauté donne lieu à la querelle des Investitures entre le pape et l’empereur du Saint empire et vaut à Grégoire VII de se faire destituer puis remplacer par l’antipape Grégoire III.

Eudes sillonne alors l’Europe de l’Ouest pour tenter de remporter l’adhésion du clergé fidèle à la réforme grégorienne et préside à plusieurs synodes en tant que légat.

Il est élu pape en 1088 dans le Latium et déclare aussitôt sa fidélité à la réforme grégorienne. Politicien habile et excellent diplomate, il assouplit les condamnations prévues par la réforme et ménage Guillaume II d’Angleterre dans sa querelle avec l’archevêque de Cantorbéry. Par sa politique modérée et en s’appuyant sur l’ordre de Cluny et les souverains il parvient à créer un parti latin, en France et en Angleterre. Après avoir pris part dans le schisme du Saint empire, il rentre finalement à Rome dont il a obtenu la reddition.

Bien que son nom nous soit le plus souvent associé au concile de Clermont et à l’appel à la croisade, Urbain II joue un rôle important dans la pacification de l’Europe et la modération de la violence féodale. Il continue de promouvoir  la ‹‹paix de dieu››, mouvement organisé par l’Église et soutenu par le pouvoir civil qui vise à la pacification du monde occidental chrétien en luttant contre les guerres privées, les pillages et pour  la maitrise de la violence dans la société.  

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Cette politique d’Urbain II contribue à l’internationalisation de la paix, invitant les chrétiens à observer entre eux une paix perpétuelle. Urbain II nous apparait donc comme une figure authentiquement européenne tant dans sa volonté de donner une base morale commune au monde occidental que dans sa capacité à traiter avec les ambitions parfois divergentes des princes désireux de préserver un leur imperiumScreenshot 2017-08-24 23.44.37


 

  1. Par Pierre Mennerat
  2. Par Lola Salem
  3. Par Ramona Bloj
  4. Par Mathéo Malik
  5. Par Gilles Gressani
  6. Par Gilles Gressani
  7. Ce texte écrit par U.L. est issu de la fréquentation des textes de Rosa Luxemburg dans le séminaire de traduction qui lui est consacré sur le thème “Militarisme, impérialisme, colonialisme” à l’ENS de la rue d’Ulm dans le cadre de la publication de ses Œuvres complètes chez Smolny.
  8. Par Gilles Gressani
  9. Par Paul Sapriel