Nous avons rencontré Dov Maïmon

Directeur de recherche au Jewish People Policy Institute (Jérusalem), Dov Maïmon est notamment l’auteur d’une étude portant sur « le judaïsme européen en 2030 », où s’esquissent divers scénarios possibles pour le devenir communautaire.

Né à Paris, Dov Maïmon émigre en Israël à 18 ans. Ingénieur formé au Technion (Haïfa), diplômé de l’Inséad (Fontainebleau) en management, professeur aux Universités de Ben Gourion (Beer-Shéva) et du Mont Scopus (Jérusalem), il travaille sur les rapports entre histoire, religions et politique. Son doctorat, consacré aux convergences entre mystiques juive et musulmane, a été récompensé du prix 2005 du Chancelier des Universités.

Membre de différentes commissions gouvernementales, il a notamment coordonné la taskforce du gouvernement israélien sur l’avenir des Juifs de France. Dans une récente étude, il présente les modalités de l’émergence d’un nouveau modèle d’identité juive en Europe, faisant converger idéal libéral universaliste et attachement fort à l’héritage hébraïque.


Dans cet entretien comme dans la plupart de ceux que nous effectuons, les propos de notre interlocuteur ne reflètent pas nécessairement les positions politiques du GEG. Il s’inscrit par ailleurs dans une série d’entretiens portant sur le lien entre Israël et l’Europe, complétant ceux d‘Alain Finkielkraut et d’Enzo Traverso.


  1. Au lendemain de la Second Guerre Mondiale, le slogan « plus jamais ça » à la tête des cortèges ouvrait la voie à une nouvelle construction politique. Cependant, il existe une différence structurelle de définition de ce terme entre la société Israélienne et l’Europe. Quelle-est-elle ? et en quoi explique-t-elle dès cette époque un malentendu philosophique entre les principes constituants de la légitimité d’Israël et ceux de l’Europe d’après-guerre ?

Pour les Israéliens, l’Union Européenne est souvent considérée comme un hinterland naturel, aux niveaux économique et scientifique notamment. La coopération stratégique entre ces deux acteurs ne fait que croître. Mais il existe pourtant un malentendu portant sur la conception de l’Etat, malentendu qui permet de dire qu’Israël ne peut pas appartenir au schéma européen.

Le « plus jamais ça » européen s’est inscrit dans une norme supranationale de lois normatives fondées sur des principes universels et une identité démocratique. Il s’agit de protéger les droits de tout citoyen qui résident sur le continent et de tourner ainsi la page aux « destins nationaux ». Le « plus jamais ça » au cœur du projet sioniste a comme but primordial d’assurer la protection du peuple juif.

Dans un de ses papiers, Diana Pinto, historienne, précise que les valeurs du Conseil de l’Europe s’incarnaient dans trois principes perçus comme universels : les droits de l’homme, l’état de droit et la démocratie pluraliste. Des liens immédiats avec le tout nouvel état d’Israël se sont développés, celui-ci devenant un « membre associé ».

Cependant, la vision européenne et israélienne s’opposent en miroir. Chacune de ces entités cherche à trouver un juste équilibre entre les droits collectifs et les droits individuels, celui qui assure sa survie et l’adéquation de sa société avec les principes moraux qu’elle s’est fixés.

Pour l’Europe, le « plus jamais ça » signifie plus jamais de guerre comme un moyen politique, plus jamais de définitions ethniques ou religieuses comme préalable à l’appartenance à un Etat, c’est à dire, une égalité totale de chaque citoyen aux yeux de l’Etat, et la primauté absolue des droits de l’homme individuels sur tout droit national ou collectif.

Ce schéma, définissant la colonne vertébrale de l’Europe d’après-guerre prend ses sources en grande partie dans le libéralisme laïque bourgeois et se fonde sur un civisme légaliste et humaniste faisant fi de toute tradition nationale

Le droit à toute identité religieuse ou culturelle émane uniquement des droits de l’homme individuels et ne peut reposer sur un quelconque droit collectif transcendantal. A cela s’ajoute, plus jamais de « nettoyage » religieux et ethnique, la suprématie de la citoyenneté et plus jamais de frontière hermétique.

Ce schéma, définissant la colonne vertébrale de l’Europe d’après-guerre prend ses sources en grande partie dans le libéralisme laïque bourgeois et se fonde sur un civisme légaliste et humaniste faisant fi de toute tradition nationale. Cependant ce schéma, dans sa mise en œuvre, s’avère plus nuancé que les déclarations de principe qui le fondent. Les événements qui agitent le continent européen depuis quelques années sont venus renforcer le concept de frontière. Et si nous prenons le cas français, la laïcité, tradition nationale française par excellence, induit un contrôle de l’habillement de ses citoyens, et donc une limitation de leurs droits, qui sont justifiés par la nécessité de sauvegarder la paix dans la République, et donc au nom d’un intérêt collectif.

Le sionisme, mouvement qui historiquement s’inscrit dans la montée des nationalismes européens durant la seconde moitié du XIXe siècle, a adopté une vision culturelle de l’appartenance à la nation, où l’histoire et la religion (voire ce qui peut être appelé ethnie) prennent une importance fondamentale.

Alors que la Seconde guerre mondiale a suscité chez les Européens un rejet violent de ce modèle, elle a renforcé chez les Juifs l’idée que leur premier et principal objectif était de ne plus être dépendant d’autres nations. Pour cela, il était nécessaire de construire un état fort et indépendant, un Etat « des juifs pour les juifs ».

Le « plus jamais » ça israélien et juif se décline donc à l’opposé symétrique du « plus jamais ça » européen. Il s’agit de dire que plus jamais le destin collectif du peuple juif ne sera déterminé par d’autres et que ce peuple se protègera lui-même dans ses droits collectifs. Aux yeux des Israéliens, les souffrances dont souffrent à différents degrés les minorités kurdes yazidies, coptes ou maronites – abandonnées à leur sort tragique par les puissances occidentales bien-intentionnées mais impuissantes – confirment la logique du sionisme sur ce point.

L’articulation entre ces droits collectifs et les droits individuels est toutefois complexe. Israël reste une démocratie libérale. La déclaration d’indépendance porte en elle le souhait de traiter tous les citoyens de manière égalitaire, quelles que soient leur religion ou leur origine nationale, et la cour suprême israélienne est une gardienne vigilante de ces droits individuels. Cependant, il reste vrai que l’Etat, comme lieu d’expression de la nation, est considéré, de manière beaucoup plus explicite qu’en Europe, comme ayant un certain nombre de droits qui peuvent prendre, ici où là, l’ascendant sur l’affirmation de certains droits personnels.

Il ne peut donc pas y avoir d’adéquation entre la vision européenne et Israélienne sur le schéma politique à adopter ni sur les priorités qui sont mises en avant.

Comme Israël se perçoit comme un Etat-nation au sens le plus classique du terme, les intérêts de la nation juive, définis de manière traditionnelle, y reçoivent un écho qui peut sembler extrême vu d’Europe, où ce modèle, après avoir dominé la politique du continent, a été perçu comme l’origine des conflits du XXe siècle. Alors que les Européens mettent aujourd’hui la conciliation entre les peuples et la coexistence partout sur terre, les Israéliens assument totalement avoir construit un Etat pour une nation particulière qui doit sauvegarder son existence, quitte à fermer ses frontières ou à se battre pour cela.

Il ne peut donc pas y avoir d’adéquation entre la vision européenne et Israélienne sur le schéma politique à adopter ni sur les priorités qui sont mises en avant.

  1. Israël est un pays qui peut sembler très occidental par rapport aux pays frontaliers. C’est une société multiculturelle, interraciale, à la fois religieuse et laïque et résulte d’un mélange d’identité. Ce schéma remet en cause l’idée selon laquelle Israël serait un « quartier exotique et surement violant, mais toutefois européen », pour reprendre la formule de Diana Pinto …

Israël est un pays européen dans de nombreux aspects. Historiquement il s’agit d’une des créations étatiques issue du mouvement des nationalités européennes qui a conduit aussi à l’unification de l’Allemagne ou de l’Italie et la création d’Etats nations en Europe centrale. Cela est notamment lié au fait que les fondateurs du sionisme et de l’Etat d’Israël sont pour beaucoup des Européens qui ont été éduqués dans des sociétés où les idées libérales se développaient. Cette influence se voit aussi dans la structure politique de l’Etat, qui est une démocratie libérale et parlementaire.

Là où la société israélienne diffère de ses voisines européennes est dans la fixation de la frontière entre « eux » et « nous » et dans l’importance donnée à cette frontière. En réalité, l’Israël des débuts, que l’on retrouve dans l’ancien testament, est une société tribale. Dans ce type de société, c’est la généalogie qui fournit le système explicatif dont la société a besoin.

Là où la société israélienne diffère de ses voisines européennes est dans la fixation de la frontière entre « eux » et « nous »

Selon un discours très présent au sein de la conscience politique israélienne, Israël serait plutôt une tribu sémite parmi d’autres tribus sémites de la région. Au moment où les Romains cassent la souveraineté juive, détruisent le temple de Jérusalem et exilent ses élites politiques et culturelles, les membres de la tribu hébraïque se retrouvent dispersés et disséminés par les aléas de l’histoire dans tout l’Empire romain. Les juifs retrouvent ensuite leur souveraineté nationale et reviennent sur leur terre. A cette vision de tribu juive s’ajoute celle des différentes tribus existant au sein même de ce premier ensemble, avec une pertinence encore forte de l’origine géographique des citoyens, qu’ils soient polonais, marocains, américains ou irakiens. C’est cette double vision tribale, celle qui exige un sentiment national fort et celle qui accepte une variété d’identités au sein de la nation, qui paraît étrangère aux Européens. Par ailleurs, cette vision nationale est encore en plein bouillonnement et évolue. Diana Pinto explique très bien comment, ces dernières années, Israël a progressivement changé de repères géographiques et temporels, d’horizon politique et de choix de vie. Israël a développé un pays très axé sur les nouvelles technologies et vit au cœur d’une mondialisation de plus en plus asiatique. « Les Israéliens se pensent loin du Proche Orient, c’est vrai, mais également loin des valeurs européennes sur lesquelles se fondait l’Israël des origines, celui d’un projet sioniste d’inspiration socialiste issu des utopies sociales et des idéaux universalistes de la vieille Europe. ». La géopolitique du monde évolue, Israël aussi.

Israël a développé un pays très axé sur les nouvelles technologies et vit au cœur d’une mondialisation de plus en plus asiatique

  1. Israël a également la très grande particularité de construire son identité sur l’idée d’un ennemi commun à combattre. Cette idée me fait penser au schéma dual de Schmitt pour qui la distinction spécifique du politique constitue la discrimination de l’ami et de l’ennemi. Une société ne se constitue comme unité politique qu’à travers l’identification et l’exclusion d’un pôle d’altérité radicale et il suffit pour définir la nature de cet ennemi, qu’il soit dans son existence même et en un sens particulièrement fort, cet autre, étranger. Voilà un grand paradoxe que ce philosophe allemand, bien qu’antisémite en son temps, ait produit un schéma de pensée qui semble correspondre à ce qu’il se passe en Israël. Qu’en pensez-vous ? Pensez-vous que ce système va en se renforçant ou s’essouffle au contraire ?

Il est vrai que l’union de la communauté nationale israélienne passe aussi beaucoup par un positionnement par rapport à un ennemi commun. Ce rapport à un ennemi extérieur est présent dans beaucoup de pays du Moyen-Orient. Il y a un proverbe arabe qui dit en substance que la guerre apparaît, de loin, comme jeune fille, qui, quand elle se rapproche, se révèle être une vieille femme toute ridée et extrêmement laide. Cependant, cet ennemi n’est malheureusement pas uniquement un fantasme des dirigeants israéliens. Il existe et Israël ne peut qu’y faire face. Nous ne pouvons malheureusement pas vivre, dans le contexte actuel, sans armée, même si nous préfèrerions nous en passer évidemment.

Contrairement à l’Europe, comme nous le disions au début, notre « plus jamais ça » guide nos actes. Notre mémoire historique commune est très forte et les évènements fondateurs qui ont conduit à l’Etat d’Israël sont encore frais. Nous connaissons les risques auxquels nous devons faire face et nous savons quel est notre ennemi commun. Nous avons constamment un glaive au-dessus de notre tête et nous sommes dans l’urgence. Notre situation n’est pas la même qu’en Europe. De plus, la mémoire de la Shoah n’est pas seulement un argument politicien des dirigeants israéliens, elle correspond à un traumatisme national, à une plaie qui ne s’est pas encore cicatrisée dans la mémoire collective israélienne et juive. Ce traumatisme exige que l’Etat israélien ne prenne pas de risque et réagisse fermement à toute menace qui risque de toucher son existence.

Contrairement à l’Europe, comme nous le disions au début, notre « plus jamais ça » guide nos actes

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la place de l’armée dans la société israélienne. L’idée de sacrifier trois années de sa vie sous les drapeaux n’est pas plus agréable ou rassurante pour les familles israéliennes qu’elle pourrait l’être pour les familles européennes. Mais, au nom de l’histoire et de la nécessité de protéger un Etat perçu comme menacé, les Israéliens font ce sacrifice. L’armée sert aussi de melting-pot pour la jeunesse israélienne et les différentes composantes de la société se retrouvent dans un espace particulier où les différentes barrières sociales sont abolies. L’armée permet ainsi de lier les deux dimensions tribales que nous avons mentionnées plus tôt. Elle met en contact les différents groupes de la société israélienne et les unit dans la lutte contre un ennemi qui menace l’existence de l’Etat de la nation juive.

  1. La diversité des identités de ce pays se retrouve néanmoins dans une galaxie juive ? Pensez-vous que nous pourrions créer une galaxie européenne, structurée autour d’une identité forte ? Est-ce possible selon vous ?

Nous avons en effet une très grande diversité d’origines, et cette pluralité est considérée comme une force. Des Juifs de 75 pays différents se sont rassemblés là. Mais nous avons construit une identité très forte et pour cela nous retournons à l’époque des Roi David et Salomon, nous retournons à nos textes et à notre histoire pour ensuite envisager notre futur. C’est cette identité commune qui permet l’articulation de cette galaxie juive autour d’une colonne vertébrale qui crée un territoire commun malgré les différences.

Si l’on traduit cela en langage européen, pour construire une identité européenne il faudrait revenir aux textes fondateurs de la civilisation européenne et fonder un projet sur ce passé. Sans passé on ne construit pas de futur. L’identité est au cœur du projet que l’on doit avoir pour un pays ou pour une galaxie européenne comme vous dites. Cependant, avant même de s’occuper de l’Europe, à l’heure où les idées nationales, et notamment l’idée de la nation française, semblent insuffisantes pour unir les différentes composantes de la société, je pense qu’il faudrait d’abord construire un projet collectif fondé sur la construction d’une identité française forte.

Ce projet sociétal ne passe pas par un consensus immédiat mais plutôt par une concertation. Je pense qu’il ne faut surtout pas essayer d’aller au consensus dans un premier temps mais passer plutôt par la confrontation des projets sociétaux. Il faudrait envisager de mettre en dialogue des projets et des valeurs comme nous le faisons ici. Pour créer cette identité, il faut suivre une méthodologie qui consiste à ne pas s’empêcher de penser et au contraire à s’autoriser la création des modèles les plus fous. On revient ensuite au réel dans lequel on prend en compte les ressources disponibles, le contexte politique et économique du pays. Mais un tel débat ne peut avoir lieu sans se confronter aux extrêmes, à l’extrême droite et à l’extrême-gauche pour pouvoir ensuite articuler, autour d’un langage cohérent, un projet. Il faudrait en fait mettre en place une sorte de livre blanc en disant « voilà l’état des lieux, les implications et les scénarios possibles » puis en tirer un consensus et diffuser l’idée partout dans le pays. C’est comme ça que s’est construit le sionisme. Il est primordial de recréer de la vitalité chez l’ensemble des citoyens. Il leur faut un horizon, un avenir sinon on sombre dans la peur, la déception et l’apathie.

Si l’on traduit cela en langage européen, pour construire une identité européenne il faudrait revenir aux textes fondateurs de la civilisation européenne et fonder un projet sur ce passé.

Je suis également conscient du débat qui existe entre la primauté accordée au renforcement d’une identité nationale ou bien celle d’une identité européenne. Certains considèrent qu’il faut davantage se tourner vers un identitarisme européen, et un nationalisme européen car la France a un problème avec sa propre identité et avec sa propre fierté. Le port des drapeaux, par exemple, est laissé aux mains de l’extrême droite. C’est un débat. Mais je ne pense pas que vous trouverez une identité européenne avant même d’avoir construit un véritable projet pour la France.

En Israël, nous avons des identités multiples qui continuent à exister à côté de l’identité israélienne qui nous unit. Par exemple, la France fait partie de l’ADN de nombreux israéliens. Cela n’empêche pas d’affirmer son identité en tant qu’Israélien de manière affichée, par un certain nombre d’actes concrets et par l’adhésion à un certain nombre de symboles, notamment le drapeau, qui est arboré par tous les citoyens israéliens, quelles que puissent être par ailleurs leurs opinions politiques ou leurs origines.

Pour paraphraser Terence, je dirais, à la suite du philosophe juif allemand Franz Rosenzweig, que « Je suis juif et rien de ce qui est humain ne m’est étranger »

Cette forte identité nationale, ce sentiment d’appartenance à un groupe clairement défini n’empêche pas un sentiment d’appartenance au groupe universel humain. Le grand projet de Herzl est de construire un peuple ayant une base territoriale forte mais qui soit ensuite citoyen du monde. Pour paraphraser Terence, je dirais, à la suite du philosophe juif allemand Franz Rosenzweig, que « Je suis juif et rien de ce qui est humain ne m’est étranger ». A partir de ce schéma-là, il est possible d’avoir des identités multiples. Il est nécessaire d’être d’abord profondément engagé dans sa foi pour pouvoir ensuite accepter les différences. C’est cet ancrage national permettant l’ouverture sur le monde qui explique qu’il est considéré comme tout à fait normal en Israël que des secouristes de l’armée soient envoyés pour aider les populations ayant subies une catastrophe naturelle partout dans le monde, comme cela a été le cas au Népal, à Haïti ou au Mexique.

Nous ne sommes plus dans le modèle de la négation de l’exil mais dans un modèle transnational dans lequel nous intégrons la diaspora européenne. Il faut mettre en rapport le centre et la périphérie. Je me sens personnellement totalement français et israélien. Je me nourris de la culture française, des grands textes des philosophes des Lumières, mais je me sens aussi profondément israélien.

  1. Vous êtes à la fois penseur et acteur dans la société juive. Vous travaillez notamment sur la diaspora et son avenir hors d’Israël. Quels sont les problèmes auxquels se heurtent les juifs de France ? Pourquoi ?

Tout d’abord, les juifs d’Europe sont des citoyens européens. Ils se heurtent en tant que tels aux différents problèmes que subissent les sociétés européennes, exactement comme le reste des Européens. Il existe deux facettes différentes du processus de mondialisation, l’une économique et l’autre culturelle. La distribution politique en Europe n’est plus un spectre continu de l’extrême gauche vers l’extrême droite, mais plutôt un schéma à deux axes reproduisant ces deux facettes.

Aujourd’hui, les pays européens en général, et la France en particulier, sont déchirés entre deux projets sociétaux extrêmes et opposés qui prennent un poids de plus en plus important. Ces projets se situent tous les deux, sur l’axe économique du processus de mondialisation, dans le cadre du protectionnisme. Ils se placent différemment sur l’axe culturel. Il s’agira, pour les pays européens, soit de devenir une entité politique unifiée, c’est à dire une société dans laquelle tout particularisme se perd et où chaque groupe doit être assimilé. Une société multiculturelle qui risquerait de s’éloigner de la culture judéo-chrétienne. Soit revenir à la souveraineté de l’Etat-nation et à l’émergence d’un nationalisme fort dans lequel peuvent se développer la xénophobie et le racisme.

Cependant, les juifs ne sont pas totalement des citoyens comme les autres. Leur culture, et, pour certains, leurs rites, leur donnent une certaine singularité qui risque de les mettre en porte à faux. Malheureusement, tel que je vois les choses, ni l’un ni l’autre des schémas ne correspond à un environnement politique favorable aux juifs en France.

  1. Malgré ces difficultés, vous présentez, dans l’un de vos schémas, la construction d’une communauté juive plus forte qui pourrait passer par un « judaïsme dans la cité ». Pourriez-vous nous en dire plus ?

Il s’agit d’une communauté qui s’affirme dans la Cité tout en étant impliquée dans la ville. Ce schéma s’applique très bien aux Etats-Unis par exemple.

En France, malheureusement, les Français juifs et les Français musulmans sont mis dos à dos. Les religieux s’enferment dans leurs quartiers, les juifs qui ont un fort sentiment ethnique vont partir. Ne vont rester sur la place publique que les juifs assimilés ou très intégrés culturellement. Lueur d’espoir pour les juifs qui souhaitent rester en France : le rabbin Delphine Horvilleur, affiliée au courant juif libéral, est porteuse d’un discours qui rappelle à certains égards le « Judaïsme dans la Cité » de type américain et duquel pourrait émerger un nouveau franco-judaïsme pertinent dans la France multi-ethnique et multiculturelle qui est en train de se construire.

  1. Vous proposez une solution pour les juifs de la diaspora qui passe par l’expérience israélienne. Israël serait une plaque tournante pour les juifs du monde entier.

L’idée repose effectivement sur l’existence d’une base territoriale à laquelle la diaspora serait rattachée en son cœur. Tel Aviv représenterait le centre de gravité de leur vie et Israël serait donc une plaque tournante. Ce modèle permettrait selon moi une construction d’identité plurielle chez des individus à double nationalité et dans laquelle le judaïsme prendrait tout son sens.

Nous sommes près de neuf millions d’israéliens dans un contexte régional et mondial qui n’est pas particulièrement favorable à ce petit pays. Nous avons besoin de relais et soutiens dans le monde entier, d’où l’importante de maintenir nos liens forts avec la diaspora. Celle-ci doit être l’ambassadeur d’Israël.

  1. Votre thèse est radicale : pour vous les juifs de la diaspora seraient en fait des expatriés israéliens. Jean Marc Oury montre que deux lectures économiques du monde s’opposent : la lecture sédentaire, dont le paroxysme est le communisme, et la lecture nomade, dont le paroxysme est le libéralisme extrême. Il nous fait observer
qu’un agent économique est mû par deux sortes de préoccupations : la première est
de protéger son identité et la deuxième de conquérir le monde. Votre vision se rapproche de cette idée. Cependant, ne pensez-vous pas que ce système se heurterait à un affrontement entre le juif sédentaire dont la vie est construite en Israël et le juif nomade, pour qui Israël serait une référence mais simplement comme lieu de passage ?

Chacun est libre de donner sens à son identité juive et au lien qu’il entretient avec Israël. Le problème, c’est que même sans le vouloir, les juifs de France sont un peu victimes de ce qu’il se passe en Israël. Ils sont obligés d’avoir un avis sur la question dès lors qu’ils sont juifs en France, ils sont presque obligés de prendre position. Il existe donc un lien inhérent à cette identité juive. Pour l’instant, cette pluralité d’identités pour les juifs européens est plus subie que voulue. Ils sont souvent perçus comme Israéliens plus qu’ils ne se ressentent Israéliens eux-mêmes. Dans un modèle permettant de  concilier plusieurs identités de manière apaisée, je pense qu’il sera possible de permettre aux juifs d’assumer et d’affirmer leurs différents attachements.

Je pense effectivement que les juifs pourraient être des israéliens en sursis sans pour autant qu’Israël soit leur premier foyer

Je pense effectivement que les juifs pourraient être des israéliens en sursis sans pour autant qu’Israël soit leur premier foyer. Cela se fondera autour d’un lien affectif, culturel, économique, un lien tissé par le projet que nous construisons. Cette identité « à la carte » s’inscrit dans un modèle de cercles concentriques d’identification et d’engagement. Le premier cercle étant les israéliens, vient ensuite la diaspora juive, puis ceux qui ont un grand père juif et enfin ce qui s’intéressent, pour une raison ou une autre, à notre pays. Libre à chacun d’y trouver ce qu’il cherche.

  1. Vous dites que la France n’accepte pas assez les différences. Qu’est ce qui la différencie des pays anglo-saxons ? Est-ce un problème pour l’avenir de l’ancien continent ?

La spécificité du modèle français n’est pas quelque chose de nouveau, ni d’inconscient. Les Français sont très fiers de leur modèle dit universaliste et laïc et savent très bien qu’il constitue une exception et non la norme européenne. Concrètement, il est vrai que ses règles rendent plus compliqués le port de la kippah pour un juif ou le port du voile pour une musulmane à Paris, alors que peu d’obstacles se dressent contre ces mêmes gestes à Londres, New York ou Berlin.

En ce sens, bien que se voulant universaliste, ce modèle français crée un certain nombre de barrières à l’intégration des populations les plus éloignées culturellement de la majorité des citoyens. En d’autres termes, pour que les citoyens juifs ou musulmans pratiquants puissent être admis à prendre pleinement leur place dans la communauté française, on exige d’eux qu’ils renoncent à certains de leurs rites et qu’ils renient une partie de leur identité personnelle.

Je ne voudrais pas paraître critiquer trop radicalement ce modèle français. Il me paraît proche de modèles que je connais bien. Le modèle biblique par exemple ne repose pas sur un type de nivellement des identités à la John Lennon mais sur la base du particularisme à partir duquel on construit l’universel. C’est également sur cette base qu’est construit l’exceptionnalisme français. Il faut d’abord se penser, penser qui je suis. J’ai grandi sur ce modèle avant de choisir ma patrie d’adoption en Israël. Dans la Bible, on est d’abord soi-même et ensuite on appréhende l’autre dans sa différence et sa diversité. Lorsque j’écris un roman, je l’écris dans une langue particulière, une géographie et un contexte particulier. Cette affirmation de soi, quand elle est mise en contact avec des groupes sociaux qui sont, ne serait-ce que partiellement, autres, porte en elle une certaine violence, même quand elle se fait au nom de l’universalisme.

 

Ce que je reproche au modèle français, tel qu’il est appliqué aujourd’hui, c’est le refus de reconnaître cette violence. Les défenseurs de la laïcité française semblent ne pas accepter que ce qu’ils défendent est à la fois fondamentalement inscrit dans un contexte qui n’est plus celui d’aujourd’hui et que ce modèle appliqué à la lettre crée des situations difficiles pour ceux qui n’entrent pas dans la norme majoritaire. Concrètement, le modèle laïque français n’a pas beaucoup évolué depuis 1905, alors que la société française a connu des bouleversements majeurs, et semble donc avoir perdu de sa pertinence. Lorsqu’a été votée la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat, la quasi-totalité de la société française, immigrés compris, était catholique ou chrétienne. Son application telle quelle dans une société qui comporte en son sein des populations dont la culture peut être plus nettement différente de la culture majoritaire chrétienne n’est pas sans difficulté pour ces populations.

Ce que je reproche au modèle français, tel qu’il est appliqué aujourd’hui, c’est le refus de reconnaître cette violence.

Un catholique intégriste peut fréquenter l’école de la République sans aucun problème ni changer quoi que ce soit à sa pratique religieuse. Pour qu’un juif ou un musulman, même pratiquant a minima, fasse de même, on exige qu’il fasse des sacrifices, qu’il renonce à une partie de son identité.

Encore une fois, je ne fais pas de jugement sur ce modèle en tant que tel. On peut imaginer un modèle qui exige la soumission des minorités à la norme majoritaire, et il n’y a pas de raison de le condamner moralement. Mais il faut peut-être que ce modèle soit totalement assumé par ses défenseurs pour ce qu’il est, et qu’on arrête de se cacher derrière un universalisme prétendument égalitaire qui crée dans les faits un certain nombre d’inégalités. Et il ne faut pas non plus être surpris si certains des membres des communautés minoritaires se détournent des institutions républicaines où ils ne trouvent plus leur place.

  1. Pour le politicien et juriste israélien Amnon Rubinstein, il n’y a pas de contradiction dans l’idée d’avoir un Etat juif et démocratique. Qu’en pensez-vous ?

Amnon Rubinstein, et d’autres comme Ruth Gavison, ne voient pas de problème dans la coexistence d’une citoyenneté de type républicaine pour les Juifs (tous les droits en tant que nation) et d’une citoyenneté libérale pour les Arabes (tous les droits en tant qu’individus et citoyens). Ces deux types de citoyenneté, que je distingue de manière théorique, conduit dans les faits à une égalité de droits entre les citoyens israéliens, juifs ou arabes. Les penseurs que j’ai cités considèrent normal l’existence d’« un Etat-nation démocratique doté d’une importante minorité nationale ». Ils soulignent le fait qu’un Etat-nation juif « n’a pas à être exclusivement juif », exactement comme la République tchèque n’est pas exclusivement tchèque (mais néanmoins démocratique). Il n’y aurait pas de « problème démocratique », tant que la judéité de l’Etat se limite à la préservation d’une majorité juive, à la loi du Retour et aux liens noués avec les Juifs de diaspora.

Pourquoi y aurait-il quelque chose d’antidémocratique dans les symboles juifs de l’Etat (le drapeau, la Ménorah, l’hymne, les jours fériés) alors que ces symboles existent et sont utilisés de la même manière dans d’autres pays d’Europe, comme au Royaume-Unis ou même en France qui a gardé certaines fêtes catholiques.

Pour bien répondre à cette question, il faut aussi s’interroger sur ce que l’on entend par « juif ». Je ne vais pas essayer de répondre ici à une question qui est l’objet de débats passionnants et profonds. Je me contenterai juste de rappeler qu’il y a à la fois une dimension nationale et une dimension religieuse à ce terme, et que ces dimensions sont distinctes mais liées de mille manières qui sont parfois discutées. Ainsi, on peut être juif et athée, ce qu’est l’État israélien d’une certaine manière. Les fêtes juives sont chômées dans les services publics et certaines entreprises, mais le gouvernement n’empêche pas les restaurants ou bars qui le souhaitent d’ouvrir, contrairement à ce qu’exigerait la Halakha, la loi religieuse juive.

A mon avis, le projet sioniste et l’Etat d’Israël ont voulu à tort mettre la religion de côté. Pour nous, nier le religieux est une hypothèse qui nous empêche de penser : les religieux, les kabbalistes, les athées ont autant à nous dire. Les accords d’Oslo furent un échec car on a oublié d’inclure le religieux, porteur de valeurs morales. Or, le conflit israélo-palestinien n’est pas qu’un différend politique né avec la création de l’Etat juif ; il fait intervenir l’une des valeurs les plus intimes de l’homme – sa croyance religieuse, transmise à l’individu, au fil des siècles, par ses ancêtres. En ce sens, le désaccord n’est pas « israélo-palestinien »; il est plutôt «israélo-arabe», voire «judéo-musulman». Aucune paix ne sera durable, alors, si elle n’intervient pas d’abord entre les religieux.

La religion, qui est d’ordinaire source de division et de conflit, s’avère être une force de réconciliation à condition qu’elle soit vécue sur un  mode de modestie épistémique.

Se reconnaître soi-même est une condition du vivre ensemble. Le politique et le religieux peuvent se rencontrer et donner sens à nos vies sans que cela signifie un repli sur soi et une fermeture par rapport à l’autre. Ensemble, ils peuvent au contraire permettre la mise en place de liens sérieux avec autrui. Je considère la religion comme une fenêtre sur le monde et pas comme une prison et j’ai moi-même créé plus d’une vingtaine de groupes de dialogue entre musulmans, juifs, chrétiens et druzes, en Israël et au Proche-Orient. J’ai longtemps étudié les confluences entre les mystiques des différentes religions et j’y ai découvert des possibilités d’acceptation de l’autre dans sa différence. La religion, qui est d’ordinaire source de division et de conflit, s’avère être une force de réconciliation à condition qu’elle soit vécue sur un  mode de modestie épistémique. Car le problème n’est pas dans nos identités particulières. Il vient de ce qu’elles sont vécues sur un mode exclusif.

J’ai notamment mis en place l’association Yessodot [« Fondements »] dans laquelle j’organise un dialogue interculturel et des séminaires sur « religion et démocratie ». Ces initiatives constituent le sens de mon engagement sioniste. Aujourd’hui, la société israélienne ressemble à un aquarium, un bassin où les poissons se croisent sans vraiment se rencontrer. Un des enjeux majeurs d’Israël, et de nos sociétés atomisées en général, est de passer de la mitoyenneté au vivre-ensemble. Même si le modèle du nivellement des identités collectives et de la laïcité n’a pas trop mal marché en Europe (au prix d’un sacrifice du vivre-ensemble dans une certaine mesure), dans cette région du monde, et en particulier avec les religieux, il n’y a pas d’autre issue que de rester profondément soi-même, en apprenant à accepter l’autre dans son altérité.

  1. Jusqu’où pensez-vous pouvoir porter le religieux dans le politique sans finir par proposer un conflit de représentations religieuses tel qu’on a pu le voir dans un État catholique ou même islamiste ? Ne risquez-vous pas de proposer un État qui demande une forme d’appartenance qui relève de la conversion et dont le contrecoup serait l’exclusion des infidèles ?

Encore une fois, la réponse à cette question dépend au sens que l’on donne au mot juif. Rapprocher l’Etat juif avec un Etat catholique ou un Etat islamiste, c’est volontairement enlever toute dimension nationale à l’identité juive, et en faire une identité religieuse pure. Cet argument n’est pas neutre, il sert généralement à ceux qui veulent enlever toute légitimité au projet sioniste et à l’Etat d’Israël. Dire qu’être juif c’est uniquement un sujet religieux, c’est aussi considérer, par exemple, que les Juifs de France n’ont comme identité nationale que la française et exiger d’eux une loyauté, voire soumission totale à la France.

Bien évidemment, je n’adhère pas du tout à cette vision. Pour moi, juif est aussi une identité nationale, et Etat juif doit être rapproché de l’Etat français ou de l’Etat allemand.

Quant à la question de la conversion et de l’exclusion des infidèles, vous employez ici un vocabulaire religieux qui parle en fait de phénomènes que l’on trouve partout dans le monde. Le droit de la citoyenneté israélienne est assez strict en effet, et il faut être soit juif ou descendant de juifs (selon une définition bien plus large que la stricte définition religieuse par ailleurs) soit descendant d’Israélien (ce qui permet la transmission de la citoyenneté israélienne au sein des familles arabes d’Israël). Mais cela n’est pas différent du droit de la citoyenneté dans la majorité des pays d’Asie orientale ou dans les pays d’Europe centrale.

En raison des liens compliqués entre identité nationale et identité religieuse dans le monde juif, un des moyens d’obtenir la nationalité israélienne est la conversion au judaïsme. Il s’agit certes d’une conversion, qui se fait selon un critère religieux. Mais, pour devenir citoyen américain il faut prêter serment au drapeau des États-Unis et renoncer à ses autres nationalités, pour devenir canadien on doit jurer fidélité à la reine, etc. A mes yeux cela n’est pas différent de la conversion au judaïsme, même si les modalités ne sont pas les mêmes.

Toutes ces règles reviennent à définir la frontière entre le « eux » et le « nous ». Cette frontière existe en Israël comme dans le reste du monde. Il y a des humains qui ont la nationalité française et d’autres qui ne l’ont pas, il y a des gens qui ont la nationalité israélienne ou qui peuvent la demander et d’autres qui ne l’ont pas et ne peuvent pas l’avoir.

Une fois l’existence de cette frontière acceptée, l’enjeu est de savoir comment le « eux » est considéré. Dans le cas d’Israël, je m’oppose totalement à votre utilisation du mot « infidèles » qui sous-entend, dans le contexte actuel, une hiérarchisation voire la nécessité de combattre. Permettez-moi de vous rappeler, tout d’abord, que le judaïsme n’est pas une religion prosélyte. Une des conséquences de ce positionnement est que le non-Juif n’est ni considéré comme une cible à convertir, ni perçu comme un ennemi à mépriser. Tant qu’il respecte les lois morales de base et qu’il n’est pas agressif envers les Juifs, ces derniers doivent le laisser vivre sa vie et même l’accueillir si besoin. Il en est de même pour les non-Israéliens du point de vue des Israéliens. La seule chose qui leur est demandée est de ne pas menacer l’État d’Israël. Ils ne font certes pas partie de la communauté nationale, mais ils ne sont pas du tout considérés comme infidèles. La même chose peut être dite des citoyens israéliens non juifs au sein de l’État et l’Etat juif n’opère pas d’oppression ou de discrimination envers les non-juifs.

Toutes ces règles reviennent à définir la frontière entre le « eux » et le « nous ». Cette frontière existe en Israël comme dans le reste du monde.

Au regard de la loi israélienne, il n’y a pas de discrimination au niveau des droits individuels. Les droits sont les mêmes pour tous les citoyens. Il y a des citoyens arabes dans toutes les franges de la société et même à la cour suprême. Au niveau des droits culturels, Israël essaye de promouvoir une viabilité de la diversité. La culture arabe et la langue peuvent être enseignées de manière autonome, tant que la loi contre le terrorisme est respectée. Certes, une loyauté envers l’Etat d’Israël est demandée, mais finalement cette loyauté n’est en rien différente de celle exigée dans les pays européens.

  1. Pour finir, vous utilisez un vocabulaire très méthodique et théorique qui se distingue l’approche religieuse et de philosophie qui est la vôtre en tant que Rabin. Pensez-vous que les modèles que vous nous présentez fonctionnent en Israël ?

Il y a une histoire, probablement fausse historiquement, que j’aime bien utiliser pour illustrer ce point. Pendant la Seconde Guerre mondiale, deux groupes d’officiers se retrouvent perdus dans les Alpes en plein hiver. Le premier n’a aucune carte et, ses membres, découragés, finissent par mourir de froid. Le second trouve une carte par hasard et décide de la suivre fidèlement. Ils retrouvent leur chemin et trouvent un abri… pour finir par découvrir que la carte qu’ils avaient suivie et qui les avaient sauvés n’était pas celle des Alpes mais celle des Pyrénées.

C’est ainsi que je vois le rôle des modèles. Ce qui compte est moins leur contenu que leur existence même. Il est fort probable que le modèle que l’on utilise ne corresponde pas à notre situation ou à nos besoins, mais sa présence peut suffire à nous orienter vers la bonne direction. C’est pour moi la valeur de cette manière de penser. Comme disait Dwight D. Eisenhower, « dans la préparation à la bataille, j’ai toujours constaté que les plans sont inutiles mais la planification est indispensable ».

Dans la cas d’Israël, la situation est encore plus compliquée à cause du bouillonnement de la société israélienne qui semble être en re-création permanente de son identité. Nous essayons de construire un modèle qui corresponde à cette réinvention continue du « nous » collectif. Souvent, le résultat de notre réflexion n’est pas exactement ce qui peut fonctionner dans la société israélienne. Cependant, il a tout de même une grande valeur qui mérite qu’on lui consacre nos efforts.