Napoléon est-il français ?

Napoléon et la concurrence des mémoires en Corse. Que signifie la réappropriation insulaire de la figure de l’empereur des Français ? S’agit-il d’une simple opportunité économique ou d’un infléchissement plus profond des rapports avec le continent ?

Par K. P.

 

Sur la figure de Napoléon

Lorsque l’on évoque Napoléon en Corse, il faut avoir à l’esprit le jeune Bonaparte, vivant à Brienne, loin de son île natale, alors fasciné par le destin du Père de la Nation, Pascal Paoli, et par celui de sa nation, qui subissait en 1768 l’invasion de « vingt mille français vomis sur nos côtes », faisant d’elle une province française. Et puis, il y a Napoléon, l’empereur qui aura donné aux habitants du Fiomorbu le général Morand et les centaines de pendus alignés dans les villages pour mater l’insurrection du centre de l’île.

Il faut avoir à l’esprit qu’il existe deux Napoléon dans la conscience insulaire : le Napoléon des Lumières, l’homme éclairé ; le Napoléon augustinien, implacable et méprisant envers le peuple qu’il chérissait jadis. Les nationalistes ont souvent considéré que Napoléon représentait un caractère, celui du corse francisé, méprisant ceux qu’ils n’estiment pas à sa juste valeur. Seulement, l’on assiste depuis cinq ans à un retour en grâce de la figure de Napoléon, qui s’explique par la volonté du pouvoir nationaliste d’investir dans ce que l’on appelle le tourisme culturel. Il s’agit de développer un tourisme différent de celui que l’île connaît traditionnellement, car ce tourisme remplit des objectifs tant économiques – par exemple l’itinéraire touristique fondé par Jacques Mahdi Mattei, directeur de la Fondation des cités napoléoniennes – qu’idéologiques, lorsque l’on sait que Napoléon est utilisé par les nationalistes pour permettre de mieux faire connaître Paoli et son destin. Il convient donc de revenir sur ce différend, mais aussi d’aborder la question de cet itinéraire et la manière dont la figure de Napoléon est en train de servir de cliché à la promotion d’une île et des hommes qu’elle a glorifiés.

 

À propos d’un différend : Paoli contre Napoléon

On l’expliquait précédemment : il existe en Corse deux modèles, deux caractères, qui ont façonné l’imaginaire collectif. Napoléon, l’Empereur des français, le traître de la Nation corse, et Pascal Paoli, le père fondateur de la nation corse, l’auteur de la Constitution la plus moderne de son siècle, la figure de l’indépendantisme corse.

En d’autres termes, ce sont les deux caractères corses : le Corse français, parfaitement attaché au mode de vie français, et le Corse résistant, héritier de la philosophie des Lumières, et de l’esprit de résistance contre la tutelle monarchique, puis coloniale, imposée par la France. Dans un article publié sur son blog, Jean-Guy Talamoni reconnaît « la légitimité de cette concurrence » entre les deux hommes imposée par le mouvement national pour fonder une mythologie autour du Père de la nation ; mais aussi afin de lutter contre un cliché imposé par la littérature française à partir de 1815. En effet, comme l’explique toujours l’intéressé, cette fois-ci dans sa thèse (p. 67), Napoléon est réhabilité à la suite de son exil à Sainte-Hélène, écrivant ainsi les premières pages de la légende napoléonienne.

Seulement, ce que l’on ignore trop souvent, c’est la façon dont Napoléon est associé à la Corse à travers le thème de la vendetta. La Corse, terre de « résistance à l’oppression ou à la loi », terre « d’obéissance aux coutumes ancestrales » devient, dans Les Frères corses ou encore dans Colomba, la terre sauvage sur laquelle ont grandi aussi bien des « hommes de défi que le père sacrificateur ou le gardien des traditions », le pays de Napoléon et de la vendetta. On comprend bien l’enjeu de cette lutte pour les nationalistes qui consiste à ne pas dépendre d’un stéréotype imposé par l’extérieur, d’autant plus lorsque ce stéréotype renvoie à une forme d’exotisme colonial.

Cependant, Jean-Guy Talamoni ne nous invite pas seulement à reconnaître cette concurrence, mais à la dépasser en reconnaissant d’abord « que l’Empereur fait partie de notre patrimoine et qu’il convient de nous réapproprier un personnage essentiel de l’histoire de la Corse et de l’histoire du monde »  afin de mieux défendre dans un second temps les intérêts spécifiquement idéologiques de cette démarche, pour « en faire l’une des portes d’entrée, particulièrement attractive, sur l’ensemble de la culture corse ». Pour l’écrire de manière grossière, se servir de la très forte empreinte laissée par Napoléon dans le monde entier, de l’épopée napoléonienne, afin d’en faire un outil commercial et identitaire. Chateaubriand souhaitait, en écrivant ses Mémoires d’Outre-tombe, se hisser sur les épaules de Napoléon pour bâtir sa légende – c’est en tout cas le célèbre mot de Julien Gracq. Jean-Guy Talamoni souhaite faire de même avec Paoli « [qui] est pratiquement inconnu en dehors de la Corse ». D’où l’idée d’accoler à la figure de Napoléon celle de son ancienne idole et de toutes les personnes qui ont participé à cette aventure des Lumières en Corse. Il s’agit en effet d’une stratégie de réappropriation et non de réconciliation.

Pour les nationalistes, unir Napoléon à Paoli est un raisonnement risqué d’un point de vue idéologique dans la mesure où relier ces deux destins, faire de Paoli le père du jeune Napoléon, et du nationalisme corse la force qui a éduqué Bonaparte au sens du devoir et de l’État, revient à établir, à partir de ce même nationalisme, le terreau sur lequel la mauvaise herbe a poussé. De plus, il n’est pas sûr que Napoléon puisse véritablement servir de cheval de Troie au paolisme dans le sens où le renforcement d’un mythe déjà très vivace aura plutôt tendance à réduire ou à annihiler toutes les histoires transversales comme celle de Paoli. Pour l’écrire autrement, en associant Paoli à Napoléon, on ne quittera pas l’histoire de l’empereur pour se diriger vers celle de la Corse, mais on fera de l’histoire de la Corse une chronique, une brève chronique, de la légende napoléonienne.

 

Napoléon superstar

Si l’enjeu idéologique demeure important dans cette démarche, il convient d’apprécier également l’aspect économique. On l’évoquait précédemment : participer à l’épopée napoléonienne permettrait de dynamiser le tourisme culturel dans l’île. L’enjeu est important dans la mesure où la Corse, en tant que lieu de naissance de Napoléon, pourrait profiter d’une aubaine inexploitée. C’est le cas d’ailleurs d’autres territoires sur la planète qui n’hésitent pas à mettre en avant leur dimension historique pour doper l’affluence touristique. C’est le cas de l’île d’Elbe, de Waterloo ou encore de Paris. À ce titre, certains projets sont envisagés : Jean-Guy Talamoni soumettait l’idée d’un parc à thèmes, d’un Musée Napoléon, ou encore d’instituts et de bibliothèques napoléoniens, le but étant dans ce cas précis d’offrir à tous les types de publics une offre, que ce soit une offre de divertissement, de consommation (clichés, stéréotypes) à travers un parc à thèmes, ou encore culturel par le biais d’institutions universitaires et savantes.

D’autres projets sont déjà mis en œuvre : c’est le cas de « Destination Napoléon », présenté par Jacques Mahdi Mattei, que l’on a évoqué ci-dessus. En obtenant le label du Conseil européen et de la direction de l’Institut Européen des Itinéraires culturels, « Destination Napoléon » a pour but de créer un maillage territorial essentiellement composé de communes dans lesquelles l’Empereur s’est rendu. Le projet recompose totalement le rapport entre les villes et les localités dans le sens où ce projet n’a pas uniquement pour but d’élever Napoléon au rang de première figure européenne, mais de se servir de la route de Napoléon pour faire jaillir un espace commun, une recomposition des liens entre les villes, entre les patrimoines, entre les histoires, pour faire naître une communauté européenne dépassant le cadre national – bien qu’il faille pour l’heure obtenir le soutien des pouvoirs publics et des instances nationales de chaque pays pour que le projet soit validé dans le moindre détail. Toujours est-il que le label s’inscrit pleinement dans la démarche soutenue par Jean-Guy Talamoni puisqu’il assure aux villes adhérentes, et plus précisément aux villes insulaires, une visibilité internationale et une mise en valeur du patrimoine local. De plus, ce programme permettra aux communes rurales, souvent mal équipées, ou dépourvues de moyens, des retombées économiques importantes, assurant la réhabilitation de lieux historiques en ruines. C’est le cas par exemple du Couvent d’Orezza, haut lieu de la politique insulaire au XVIIIe siècle. Pour la petite histoire : le lieu où Napoléon rencontra Paoli pour la première fois.

 

Du retour au cliché

Il faudrait conclure par l’expression d’une inquiétude suscitée par ce à quoi l’économie peut mener : le rétablissement, voire le renforcement, des clichés. En effet, cette question est inévitable puisque le rétablissement de la figure de Napoléon en Corse provient directement d’un enjeu économique majeur. Faire accéder le patrimoine corse à une plus grande visibilité au niveau mondial est loin d’être une mauvaise chose, mais l’agréger à un mythe, à ce que l’on qualifie d’épopée, soit un récit épique, transfiguré, fantasmé, revisité pour des enjeux idéologiques et économiques, devient problématique dans la mesure où il ne s’agit plus de transmettre un savoir pour éclairer des hommes sur une forme de vie, mais de vendre un savoir et de le vendre pour satisfaire un client.

Le jeu transforme le savoir en cliché car une de ses particularités fondamentales est la mimicry, c’est-à-dire l’imitation, le jeu de rôle. Se mettre dans les pas de Napoléon, revenir sur les lieux de sa naissance, c’est croire que l’on revient véritablement sur ses pas, croire en une idée, notre idée, toute faite, toute pensée, toute cheminée pour nous de ce qu’a été la vie de Napoléon et de son temps. En agissant ainsi, l’on se confronte à cet impossible voyage qu’évoquait Marc Augé dans l’ouvrage du même nom : on établit une propre fiction de nous-mêmes, de l’île, que l’on affichera sur de belles cartes postales