Défense européenne, la nouvelle question allemande

Le concept de nation-cadre développé par Berlin est au coeur d’un nouveau système de défense européen interconnecté

Par Claudia Major et Christian Mölling

Le pouvoir, les mythes et les faits surprenants sont les ingrédients d’une bonne histoire.

Une telle histoire circule actuellement dans les débats de défense, selon laquelle l’Allemagne serait en train de construire de manière secrète et systématique une armée européenne. Ce serait, d’après ces dires, une armée destinée à devenir si puissante que les autres Européens devraient s’en inquiéter, et – c’est là que l’histoire s’emballe – placée entièrement sous le contrôle allemand, le tout sans jamais être utilisée, tant les politiques allemands restent des antimilitaristes épris de paix. Berlin aurait ainsi envoûté pas moins de seize capitales européennes afin qu’elles placent leurs forces armées sous commandement allemand. Ce plan directeur serait caché derrière un terme délibérément technique et typiquement germanique : le concept de nation-cadre (Framework Nations Concept, FNC).

On peut apprécier ce conte de fées, ou on peut prêter attention, au-delà des gros titres récents, à l’histoire réelle, certes moins fascinante. Oui, le FNC est une idée allemande pour l’organisation de la coopération militaire en Europe. Son objectif n’est cependant pas de prendre le contrôle de la défense européenne, mais de la renforcer en reliant petits et grands pays de manière rationnelle.

Cinq faits majeurs peuvent être distingués derrière la fable. Cela a débuté avec un accident. L’ancien ministre de la Défense allemand Thomas de Maizière avait déclaré en 2013, dans une réunion de l’OTAN, que l’Allemagne présenterait une nouvelle initiative de coopération. Cette annonce prit son propre ministère par surprise. Les plus malins y virent cependant une opportunité d’européaniser la Bundeswehr, et c’est ainsi que naquit le concept de nation-cadre.

Deuxièmement, le point de départ n’était pas la vision d’une armée européenne, mais la confrontation avec la réalité, c’est à dire une évaluation systématique du déclin du paysage militaire en Europe. Les forces armées individuelles étaient trop petites pour pouvoir peser de manière isolée. Tandis que la Russie possède un million de soldats, les forces armées européennes vont de 6 400 (Estonie) à environ 200 000 (France). Un tiers des pays de l’UE et de l’OTAN a moins de 20 000 soldats, et huit pays représentent 80% des forces armées européennes. Ce déséquilibre, ainsi que les différences et redondances qui l’accompagnent, doivent être géré afin de garantir que les Européens puissent se défendre eux-mêmes.

En troisième lieu existait un désir de raviver la force de l’Europe. Le FNC offre un modèle d’organisation systématique de coopération militaire en Europe. Il vise à lier grands et petits pays au sein d’un tout qui soit plus que la somme des parties. L’idée est que les Européens forment des groupes pour coordonner la fourniture de moyens et de troupes sur le long terme. La nation-cadre prend la direction d’un tel groupe. Elle constitue la colonne vertébrale du groupe, qui est composée/constituée d’éléments de logistique, commandement et contrôle. Les nations plus petites insèrent dans ce cadre leurs capacités spécialisées, comme la défense aérienne. La totalité du groupe deviendrait ainsi capable de mener des opérations plus longues et plus complexes, inaccessibles à chacun des pays pris isolément. A l’avenir, il ne sera pas nécessaire que chaque nation fournisse et paie pour tout. Par conséquent, davantage de financements seront disponibles pour les besoins collectifs de chaque groupe.

Quatrièmement, il s’agit d’un concept vivant. La première version, FNC 1.0, se concentrait sur les capacités de niche telles que la défense aérienne. FNC 2.0 a été développé lorsque la Russie et la crise ukrainienne de 2013-2014 ont ramené la dissuasion et la défense en Europe. Il est devenu évident que l’approche classique de petites unités mobiles était insuffisante pour dissuader des grandes forces étatiques nombreuses.  Le FNC a été par conséquent étendu. Des groupes d’Etats s’efforceront de créer des formations plus grandes – des divisions d’environ 15 000 soldats –  sur une base multinationale. FNC 3.0, la version suivante, sera l’harmonisation et la synchronisation de long-terme des secteurs de défense au-delà des structures des forces armées. Elle inclura acquisition conjointe et la coopération industrielle, à l’image de la coopération sous-marine germano-norvégienne lancée récemment.

Cinquièmement, il y aurait une dépendance mutuelle par construction. Une fois mis en place, le FNC ferait de Berlin la pièce maîtresse de la défense européenne. La défense européenne dépendrait de l’Allemagne, mais l’Allemagne dépendrait tout autant des seize pays ayant adhéré au FNC. Deux tiers des alliées européens de l’OTAN ont rejoint le FNC ; des Etats non-membres de l’OTAN sont également désireux d’y participer. Pourtant, il manque à cette initiative l’engagement d’autres grands pays comme la France, qui s’est abstenue d’en devenir un pilier. Cela fait de l’Allemagne un leader par défaut.  

En l’absence d’autres solutions, le FNC réorganise la coopération militaire européenne d’une manière qui affecte les forces européennes autant que la crise financière de 2007-2008 a pu le faire de manière négative. Il est fort probable que le concept devienne un futur modèle d’organisation pour la coopération.

Tout n’est cependant pas rose. Les Etats désireux de s’engager se demandent s’ils pourront utiliser leurs capacités, une fois celles-ci liées à Berlin. Après tout, ils se sentent dépendants de la politique de sécurité de l’Allemagne. Bien que Berlin soit devenu plus active en matière de sécurité internationale, elle reste réticente à faire usage de la force. Il existe également une crainte que le FNC ne paralyse  les pays en Europe qui sont disposés au combat comme les Pays-Bas, si ceux-ci sont liés trop étroitement à l’Allemagne.

En définitive, certains suggèrent qu’en mettant l’accent sur les grandes formations destinées à la défense territoriale et à la dissuasion, Berlin se concentre sur des forces qui ne seront jamais utilisées – évitant encore une fois la question de l’usage effectif du hard power. Il est plus probable que les Etats utilisent des formations plus petites et mobiles pour la gestion de crises, comme a pu le faire la France au Mali.

Malgré cela, loin d’être un complot allemand pour gouverner l’Europe, le FNC a bel et bien pour but de tirer le maximum du peu qui reste des forces armées européennes après la crise financière. En mettant en place une coopération avec d’autres, l’Allemagne devient dépendante d’eux.

La question allemande est de retour. Mais, cette fois, Berlin facilite l’Europe de la défense et les Européens ont besoin de l’Allemagne pour assurer une défense efficace en EuropeScreenshot 2017-08-24 23.44.37

 


Claudia Major est Senior Associate for international security au German Institute for International and Security Affairs (SWP) et membre de Women in International Security (WIIS) Berlin. Christian Mölling est directeur de recherche au German Council on Foreign Relations (DGAP).

Christian Mölling, ancien de Brookings, est un spécialiste international de l’Europe de la Défense. Il dirige un programme de recherche au Stiftung Wissenshcaft und Politik de Berlin.

Cet texte est la traduction de “The Twenty-First-Century German Question in European Defense” de Claudia Major et Christian Mölling publié par Carnegie Europe.