Nous avons rencontré Andreas Umland

C’est afin profiter de sa connaissance intime que nous avons décidé de rencontrer Andreas Umland, professeur de renommée internationale à l’Institut de Coopération Euro-Atlantique à Kiev. Il nous aide à retracer la génealogie, les limites et les perspectives politiques de l’Intermarium, projet d’union géopolitique encore trop peu connu en Europe occidentale, auquel nous consacrons un dossier dans la prochaine lettre du dimanche. 


Entre le rapprochement avec l’Union Européenne qui tarde à se concrétiser et les incertitudes de la présidence Trump quant au règlement du conflit dans le Donbass, l’avenir géopolitique de l’Ukraine semble être plus que jamais à la croisée des chemins. Au regard du projet et de ses perspectives immédiates, l’Intermarium semble être une porte de sortie intermédiaire pour le pays. Qu’en est-il réellement à l’heure où nous parlons ? Pouvez vous retracer l’historique de cette initiative ?

Il faut remonter à l’année 1997 pour voir la première forme de coopération régionale se mettre en place en Europe centrale et orientale. En effet l’Organisation pour la démocratie et le développement (GUAM) fut fondée à l’initiative de l’Ukraine et de l’Azerbaïdjan dans le but d’apporter à ces deux pays issus de l’éclatement de l’URSS un cadre informel d’assistance et de coopération qui leur permette de répondre à la Russie de plus en plus pesante dans son étranger proche, comme le montrait le cas moldave avec la Transnistrie.

En 2005 fut établie à Kiev la Communauté du Choix Démocratique (CDC), qui peut être interprétée comme le second volet de ce processus de rapprochement des Etats d’Europe de l’Est. Regroupant pas moins de neuf membres (Géorgie, Pays-Baltes, Macédoine, Ukraine, Moldavie, Slovénie, Roumanie) souhaitant promouvoir les droits de l’homme et la paix dans la région Baltique-Mer Noire. Bien que cette communauté ne se soit pas constituée contre un ennemi désigné, elle eut pour but d’établir une dynamique de coopération inédite entre ces différents Etats pour les encourager à former un axe solidement émancipé de l’orbite russe. L’absence de la Pologne au sein de ces deux organisations alors que cette dernière est aujourd’hui l’un des pays moteur du projet Intermarium à travers l’Initiative des Trois Mers. A présent il ne reste plus que cette initiative, car le GUAM et le CDC sont finis.

Au delà de l’engagement polonais, quelle est la différence entre l’Intermarium et les initiatives précédentes ?

Contrairement au GUAM et au CDC, l’Intermarium a l’avantage de proposer un véritable projet défensif pour la région, là où le GUAM et le CDC n’étaient que de simples déclarations d’intention. Je tiens à signaler que le projet sécuritaire au sein de l’Intermarium n’est qu’une roue de secours parmi celles que proposent l’OTAN et dans une moindre mesure l’Union Européenne. Il faut aussi voir ce projet comme celui d’un groupe de Visegrad à plus large échelle où l’on essaierait de faire valoir un point de vue et une opinion au sein des communautés européennes et internationales, principalement sur des dossiers relatifs à la défense et à l’énergie.

En grande partie le projet actuel d’Intermarium repose sur des dossiers relatifs à la défense et à l’énergie

Dans cette perspective de lobbying, ne pensez vous pas qu’avec la montée de régimes illibéraux comme en Hongrie et en Pologne, l’Intermarium devienne la tribune d’idées conservatrices en Europe qui accentueraient sa division ?

Bien que la Hongrie et la Pologne se montrent aujourd’hui fortement hostiles à Bruxelles et certaines de ses mesures je me sens d’exclure cette idée. La logique première de l’Intermarium est avant tout sécuritaire. On souhaite mettre en place des réponses adaptées aux menaces concrètes qui pèsent sur l’Ukraine, la Géorgie ou encore l’Azerbaïdjan.

Les États de l’Intermarium restent très attachés pour des raisons historiques et économiques à l’Union européenne.

Les pays qui composent le projet Intermarium ne sont pas encore suffisamment mûrs politiquement pour pouvoir s’opposer frontalement à l’Union Européenne. La plupart regarde encore vers Berlin, Bruxelles et Washington quant il s’agit de mettre en place leurs politiques de voisinage avec la Russie. L’Intermarium serait ici comme je l’explique dans un article paru dans Harvard International, l’ultime recours en matière de défense après dans l’ordre l’OTAN et l’Union Européenne.

Cependant on a remarqué la présence de Donald Trump lors de la dernière conférence de l’Initiative des Trois Mers qui s’est tenue les 5 et 6 juillets 2017 à Varsovie. Ne peut-on pas y voir ici un moyen pour le président américain de constituer un nouvel axe en sa faveur et ainsi agir contre l’Allemagne ?

Vu de Kiev, cette rencontre n’est rien d’autre que de la petite politique entre puissances occidentales. L’impératif sécuritaire est tel en Ukraine, qu’il est beaucoup plus urgent pour le gouvernement ukrainien de maintenir de bonnes relations avec son allié américain que de s’attarder sur ce genres d’évènements. Comme j’ai pu l’énoncer précédemment, les Etats de l’Intermarium restent très attachés pour de raisons historiques et économiques à l’Union Européenne. La présence du Président des Etats-Unis à cette conférence peut-être interprétée comme la réaffirmation de l’engagement américain vis à vis de la sécurité de Pologne et des Pays-Baltes.

Avec la crise ukrainienne, l’Intermarium s’est invitée dans le programme de mouvements nationalistes ukrainiens comme Svoboda ou Azov. Ce dernier, un régiment ultranationaliste entré en politique en 2016 avec la création du parti Corps National (Nacionalnyj Korpus) est très actif dans la promotion de ce projet géopolitique. Comment interprétez-vous cette récupération ?

Le projet Intermarium que défend Azov est celui d’une Union Européenne alternative fondée sur une idéologie fascisante en rupture avec l’Europe libérale et le monde russe. Là où le projet d’Intermarium ne se contente que de doter la région Baltique-Mer Noire d’outils de défense du point de vue militaire, Azov souhaite bâtir une civilisation à part fondée sur le traditionalisme, la natiocratie et le rejet du multiculturalisme devant servir de tremplin à une révolution conservatrice en Europe.

Le projet Intermarium que défend Azov est celui d’une Union Européenne alternative fondée sur une idéologie fascisante en rupture avec l’Europe libérale et le monde russe

Bien que nous ayons pu voir à de multiples reprises des rencontres entre des partis nationalistes européens afin de poser les bases de ce projet, je doute grandement que ce projet aboutisse. Les nationalistes en Europe de l’Est sont aujourd’hui très divisés entre ceux qui tendent vers Moscou et ceux qui s’en éloignent. La Biélorussie, par exemple, qui semble faire partie du coeur du projet azovien d’Intermarium reste comme vous le savez un allié indéfectible de la Russie malgré les quelques désaccords qui ont pu exister entre Lukashenko et Poutine. Bref il y a fort à parier que ce projet n’aboutisse jamais.

L’Intermarium semble néanmoins incarner une certaine spécificité culturelle et historique au sein de l’Europe. Ne peut-on pas y voir un processus de nationalisation territoriale ou de territorialisation nationale dans un contexte où beaucoup de puissances essaient de se dégager de la mondialisation et de ses effets négatifs, en élaborant une nouvelle forme de nationalisme post-national ?

Cette idée me paraît intéressante, mais n’explique pas à elle seule la volonté de former l’Intermarium. Nous sommes avant tout dans un contexte de redéfinition des menaces. La Russie a montré par sa capacité à mener une guerre hybride et son grand soft power qu’elle était en mesure de déstabiliser en profondeur ses voisins les plus fragiles en jouant de leurs divisions internes. L’Intermarium cherche donc à mettre fin à cette stratégie de « la zone grise » qui profite à l’influence russe dans son étranger proche.

La Russie a montré par sa capacité à mener une guerre hybride et son grand soft power qu’elle était en mesure de déstabiliser en profondeur ses voisins les plus fragiles en jouant de leurs divisions internes

Je tiens également à souligner le fait que l’Intermarium dans sa forme actuelle ne souhaite pas se détacher de l’Union Européenne. Cette dernière fut et restera le vecteur des coopérations à venir entre l’Ukraine et ses voisins. Nous avons pu déjà le voir entre la Pologne et l’Ukraine il y a quelques années. Enfin si l’Ukraine ne rejoint pas l’UE, elle pourra profiter grâce au double statut certains membres de l’Intermarium (qui appartiendront toujours à l’UE) de facilités comme l’Union douanière etc…

En guise de conclusion, nous aimerions revenir brièvement revenir sur la situation politique en Ukraine, en profitant de votre connaissance des mouvements d’extrême droite. Nous avons pu lire un certain nombre d’articles s’inquiétant de la prépondérance des mouvements nationalistes dans le paysage politique local. Qu’en est-il réellement ? Aurons t’il un rôle à jouer dans le prochains mois en Ukraine ? Où est-ce que tout ceci n’est pas exagéré ?

Bien qu’ils se soient alliés en Mars de cette année, les nationalistes ne représentent que treize sièges à la Rada sur 423. On est bien bien loin du coup d’Etat fasciste décrit par une information sous influence de la machine de propagande du Kremlin. Ces mouvements restent donc très minoritaires et, selon mes estimations restent très minoritaires. Je doute qu’ils ne franchissent la barre des 10% aux prochaines élections présidentielles en 2019. Quoiqu’il en soit le destin de l’Ukraine va beaucoup plus dépendre des négociations entre la Russie et l’Occident que de l’élection ou non d’un nationalisteScreenshot 2017-08-24 23.44.37

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