Nous avons rencontré Alain Finkielkraut

Groupe d’études géopolitiques : Israël est au Proche-Orient, pourtant elle appartient à l’UEFA, au même titre que la Russie et le Kazakhstan… Comment articuler la position d’Israël avec l’Europe territorialement et dans la culture ?

Alain Finkielkraut : Territorialement, il est certain qu’Israël est située hors d’Europe. Pour le meilleur et pour le pire, c’est un pays du Moyen-Orient. Mais c’est une création européenne.

À ce titre, le sionisme doit être considéré comme une des composantes du printemps des peuples, c’est un mouvement national né en Europe et dont les valeurs et les principes d’organisation sont éminemment européens. C’est la raison pour laquelle c’est une hyper-démocratie, qui pratique la proportionnelle intégrale, ce qui la rend difficile à gouverner.

Quelles ont été les modalités de la création de cette idée ?

L’idée d’Israël a germé chez un journaliste juif austro-hongrois, Theodor Herzl, et elle lui est venue au moment de la dégradation du capitaine Dreyfus. Le sionisme procède du constat que l’émancipation n’a pas réglé la question juive, et ce même en France, où était né pourtant le franco-judaïsme caractérisé par l’espérance et l’idée que la Révolution était une deuxième sortie d’Égypte. Or avec l’Affaire, cette espérance s’est lézardée et elle n’a pas survécu à Auschwitz. Il revenait donc aux Juifs de prendre leur destin en main pour poursuivre l’œuvre d’émancipation, de quitter l’Europe donc, tout en restant profondément européens. D’où la situation étrange de ce pays de mœurs européennes au cœur du Moyen-Orient. À ce titre, l’une des choses qui a le plus choqué la population arabe était l’égalité explicite des hommes et des femmes dans les kibboutz. Ils étaient les uns et les autres en chemises à manches courtes et c’était un traumatisme pour la population arabe.

Le malentendu est tel aujourd’hui, que beaucoup d’Européens considèrent que le sionisme est l’idéologie qui, précisément, n’a pas tiré les bonnes leçons du phénomène hitlérien, voire qui en perpétue les maléfices.

Cela suffit-il à expliquer la perception d’Israël en Europe ?

Il y a, au-delà des aspects territoriaux, un grand malentendu qui s’est développé entre Israël et l’Europe après la Shoah. Les Juifs et les Européens n’en ont pas tiré les mêmes conclusions. Les Juifs ont été les grandes victimes de l’entreprise génocidaire du nazisme : le projet nazi était d’éliminer les Juifs de la surface de la terre — c’est d’ailleurs le seul génocide planétaire : on est allé chercher des Juifs à Salonique et à Shanghai. Ils ont donc conclu qu’ils devaient prendre leur destin en main et fonder un État juif. Ainsi, si tous les Juifs n’habitent pas l’État juif, tous les Juifs, ou du moins une grande majorité d’entre eux, ne pourraient pas supporter l’idée de sa disparition, parce que rien n’est jamais acquis et que les Juifs doivent avoir le droit et le pouvoir de se défendre en tant que tels.

Le malentendu est tel aujourd’hui que beaucoup d’Européens considèrent que le sionisme est l’idéologie qui précisément n’a pas tiré les bonnes leçons du phénomène hitlérien

Les Européens, notamment les Européens de l’Ouest, ont quant à eux tiré de la Seconde Guerre mondiale la conclusion que le nationalisme pouvait mener au pire : d’où cette chasse à l’identité dont L’Histoire mondiale de la France est l’un des symptômes. Et le malentendu est tel aujourd’hui que beaucoup d’Européens considèrent que le sionisme est l’idéologie qui précisément n’a pas tiré les bonnes leçons du phénomène hitlérien, voire qui en perpétue les maléfices : c’est ce que disent Badiou et le roman Les Bienveillantes. Dans Le Siècle juif, Yuri Slezkine, professeur d’histoire à Berkeley, explique que dans l’Europe contemporaine, tout le monde est devenu Juif, c’est-à-dire nomade, déterritorialisé, anti-identitaire… sauf les Juifs !

Rien n’est jamais acquis, les Juifs doivent avoir le droit et le pouvoir de se défendre en tant que tels

Il y a là une sorte de terrible chassé-croisé : les Juifs auraient choisi, avec le sionisme, la voie de l’enracinement, de l’autochtonie, alors que Hitler devrait nous apprendre à être de vrais déracinés. C’est un paradoxe terrible ! Les Juifs ont à répondre d’un nouveau crime : n’être plus Juifs, avoir trahi leur vocation nomade. En langage trivial cela donne l’assimilation du sionisme à une forme de racisme.

Quelles sont les conséquences de ce malentendu aujourd’hui ?

C’est une situation difficile à vivre pour quelqu’un comme moi, qui continue à faire de la politique, qui s’inquiète de l’occupation de la Cisjordanie et qui pense qu’Israël, en s’obstinant dans cette voie, risque d’œuvrer à sa propre disparition en tant qu’État juif. Car un jour viendra où les Juifs seront minoritaires dans le pays même qu’ils avaient rebâti précisément pour pouvoir être une majorité quelque part.

Je m’inquiète de l’occupation de la Cisjordanie et je pense qu’Israël, en s’obstinant dans cette voie, risque d’œuvrer à sa propre disparition en tant qu’État juif

Donc je dois me battre constamment sur deux tableaux : pour la solution de deux États et contre le grand retournement qui consiste à faire grief aux Juifs qui habitent ou qui aiment Israël d’avoir trahi le judaïsme.

Vous avez évoqué le nomadisme. Diriez-vous que tout se passe comme si Israël combinait une conception de sédentarisme essentiel par l’implantation étatique alors que partout dans le monde des nomades virtuels peuvent venir s’installer en Israël ?

Oui, et je dirais même qu’il y a aussi des nomades essentiels faisant partie de ce monde virtuel — parce qu’Israël est un paradis des nouvelles technologies — : ils pratiquent la Yerida, c’est-à-dire que si les choses se gâtent, ils peuvent aller vivre dans la Silicon Valley, c’est un mouvement parallèle à celui de l’Aliya, qu’il faut prendre en compte.

Comment interprétez-vous cette double logique : est-ce qu’Israël devrait faire gagner la logique sédentaire de l’État nation, qui oblige à donner un cadre, ou au contraire privilégier un nomadisme ?

Ce nomadisme me terrifie ! Car qu’est-ce en somme ? C’est la libre circulation des capitaux, des marchandises et des hommes. Son ontologie se résume en un mot : l’interchangeabilité. Or je crois que les hommes ne sont pas interchangeables, les cultures ne sont pas interchangeables et je n’ai pas envie d’entrer dans l’ère de la remplaçabilité générale. Face à ce néo-nomadisme, je plaide pour ma part en faveur d’une certaine sédentaritéScreenshot 2017-08-24 23.44.37