Charles Quint et l’Europa Regina

        En nous intéressant à l’Europa Regina il y a six mois, nous voulions « enrichir la symbolique européenne de son contenu géopolitique ». Il s’agissait alors de se donner un viatique intemporel : la maxime que nous avions choisie avait pris la forme d’une image. Pourquoi avions-nous besoin d’en passer par l’Europa Regina ? Parce que toujours elle nous surprenait. Au détour d’une conversation, d’un débat, d’un article, de la plus petite et insignifiante des discussions de café, toujours le mot Europe revenait, donné pour évident. Qu’était-ce donc que ce que nous entendions alors autour de nous appeler Europe ? L’étrangeté d’une image ancienne nous le rappelait brutalement. L’étonnement venait de ce que la reine-Europe était littéralement un corps, allongé en se tenant debout, dans ce genre de postures bizarres, possibles uniquement en peinture et dont seuls les Anciens — les inventions singulières de leurs images surpassaient de beaucoup l’accumulation de nos captures — avaient pu oser faire une carte.

Fantôme effrayant : cette Europa provoque le choc d’une publicité ou d’une affiche polémique. Son destin est soit d’être foulée à terre sous les crachats, soit d’être exposée sur un autel par ceux qui la considèrent comme une icône. Nul pourtant, avant nous, ne s’était risqué à la brandir comme un étendard : dans l’insouciance et sans préjuger des conséquences, nous en avons fait un viatique. Mutatis mutandis, nous mobilisions de plus en plus cette image, toujours à demi-effrayés par son étrangeté. C’est de ce sentiment d’étrangeté qu’il fallait tenter de faire quelque chose de commun.

La quête d’une mythologie pour l’Europe est hasardeuse et dangereuse. Hasardeuse d’abord car on pourrait contester sa pertinence : n’est-ce pas déjà un mythe qui donne son nom au continent ? Cette recherche, si elle est effrénée, peut aussi s’avérer dangereuse : certains de ceux qui, au XIXe siècle, se mirent en quête de trouver des mythes nationaux, n’hésitèrent pas à les inventer en se faisant les faussaires d’écrivains de l’âge gothique1. En passant par la voie des représentations, il est toutefois possible de trouver les signes avant-coureurs d’une compréhension de l’Europe en tant que telle. Le propos tenu sur l’Europa Regina se situerait donc au niveau de l’analyse d’une représentation géopolitique, envisagée dans le temps long de la profondeur historique. Dès lors, une double confrontation doit être retenue : la première oppose un empire effectif et sa géopolitique à une représentation figurée de l’espace sous forme de carte, la seconde tente d’inscrire l’image ancienne dans les débats actuels.

        Si c’est donc la manière de cartographier qui retient notre attention, la politique n’est jamais loin, et les Habsbourg non plus. Après que cette famille eut cessé de régner en sédentaires à la chute de l’empire austro-hongrois — le dernier empire continental avec l’empire ottoman, les deux déclinèrent au même moment —, ses membres apprirent le nomadisme et connurent des destins divers. Ils devinrent pour certains des mondains new-yorkais, comme Michaela de Habsbourg, ou député européen, comme Otto de Habsbourg-Lorraine, père de cette dernière par son mariage avec la princesse de Saxe-Meiningen, bien prénommée Regina… Otto, descendant impliqué dans la reviviscence de l’héritage de Charles Quint, dont il écrivit une biographie, voyait dans le projet d’Union européenne une réalisation concrète et une reviviscence de la courte expérience européenne de Charles Quint. Si l’on considère qu’en son temps l’empereur avait été accueilli par les prophéties, en Allemagne et en Italie notamment, comme le nouveau Charlemagne, Carolus redivivus, qui devait apporter, selon la parole biblique de Jean et la théorie politique de Dante, la monarchie universelle, la boucle était, pour ainsi dire, bouclée2.

Le message véhiculé par cette image est assez peu éloigné de ces conceptions héritées du Moyen-Âge : l’idéal qu’Europa Regina se propose de fixer est bien celui de la cohérence et de l’unité, le territoire européen représenté comme corps, mieux, comme reine dominant le monde. Déjà au XIVe siècle retrouve-t-on dans la cartographie d’Opicinus de Canistris, prêtre originaire de Pavie, un temps en poste en Avignon, des représentations personnifiées du continent européen : sur une de ses cartes, les jambes de l’Europe sont en Italie et la péninsule ibérique en prend la tête, le tout donnant à voir un chevalier faisant face à une femme-moniale enceinte qui se laisse deviner dans les contours de l’Afrique du Nord. Le couple méditerranéen est le couple originel et ses rejeux. Adam et Ève ; Marie enceinte et Joseph ; la Vierge et le Créateur ; la femme-Afrique et l’homme-Europe, paradoxalement3. La Vierge est encore africaine. À l’intérieur même de la représentation de l’Europe, le cartographe inscrivait son corps sur ses cartes et transposait ses cartes sur son corps, plaçant par exemple son estomac et celui de l’Europe en Lombardie : ses constipations renvoyaient aux conflits politiques entre guelfes et gibelins qui agitaient depuis longtemps alors le nord de l’Italie. La cartographie d’Opicinus est le témoin des rapports métonymiques qu’entretient le corps du chrétien avec l’espace dans lequel à la fois il s’inscrit et qui s’inscrit en lui, du fait de l’équivalence entre « corps personnel et corps de l’Europe », ainsi qu’il l’exprime lui-même. Faire de l’œuvre cartographique d’Opicinus de Canistris un simple symptôme psychiatrique, comme l’exégèse s’y est souvent limitée, c’est manquer l’essentiel et ne pas voir qu’au-delà du sens propre, elle est symptomatique, au sens figuré, du régime général de vérité de l’Occident chrétien où la figure de style est chargée d’une profonde efficace politique. Métaphores, synecdoques et personnifications mettent au jour, par un jeu entre micro- et macrocosme, les relations d’équivalence à puissante efficacité performative entre la sphère terrestre et la sphère divine (église pour Église, cité des hommes pour Cité de Dieu, etc.4). Dès lors, toute analyse des rapports entre la cartographie et les représentations du corps (politique et biologique — symbiotique) doit commencer par adhérer au manifeste méthodologique de Sylvain Piron qui, en 2015, invitait à prendre Opicinus au sérieux5. Il faut donc poursuivre en aval cette archéologie des constructions organicistes de l’Europe, en plongeant peut-être un peu moins profond dans les abysses de la longue durée pour tenter d’estimer l’efficace politique qui se cache derrière ces cartographies corporelles in forma uirginis de la Renaissance.

1337 (?). Opicinus_3
Opicinus de Canistris, carte anthropomorphique de la Méditerranée et de l’Europe (c. 1337 ?) – Biblioteca Apostolica Vaticana, Vat. lat. 6435

        Lire l’image suppose ainsi de faire un travail analogue à celui des anatomistes du XVIe siècle, de Léonard à Paré : de même qu’à chaque partie du corps est associée une couleur, une humeur ou une fonction dans les planches anatomiques, de même la carte de Johannes Putsch, père de la Regina, associe à chaque région du corps européen un attribut de l’empire. Le cercle naturel composé des forêts de Bohème est situé à l’emplacement du cœur. En remontant à la gauche de la reine, un bras porte un étendard : ce sont les îles britanniques qui flottent au milieu de l’eau. Son bras droit, péninsulaire, tient l’orbe, reconnu attribut impérial par le pape en 1530, placé à l’endroit de la Sicile, rappelant que le royaume de Naples était une possession de Charles Quint en tant que roi d’Espagne et descendant des Aragon. La tête couronnée, elle, est bien sûr placée à l’endroit de cette Espagne même ; c’est le deuxième attribut impérial — celle-ci est doublement symbolique puisqu’elle est un mélange entre le style de la couronne espagnole et de la couronne fermée des empereurs, ceinte depuis Charlemagne et que le Habsbourg était allé prendre à Bologne.

Une interprétation traditionnelle de la carte voudrait également y voir la représentation européo-centrée d’une Europe dominant le monde. L’analyse ne doit pas délaisser les éléments périphériques au corps de l’Europa Regina. Un bout d’Afrique est présent au Sud, mais ce qui peut-être surprend le spectateur moderne, c’est que la reine semble flotter au milieu des eaux : son existence est à tel point littorale qu’elle méconnaît qu’elle appartient à un Grand continent, la grande plaine européenne dont elle n’est que le mince Finistère. Ou plutôt, par les drapés de sa robe elle se donne la possibilité de s’y rattacher, mais demeure résolument séparée de l’Asie par un Pont-Euxin démesuré. Mis à part le Danemark, le Grand Nord est absent de cette carte6. En 1537, les espaces américains ne sont pas encore à ce point intégrés comme tels à une raison cartographique mondiale, tout au plus aurait-on pu espérer quelques îles, qui sont absentes d’Europa Regina.

1537. Europa Regina
Johannes Putsch (Bacius), Europa in forma uirginis, 1537 (Innsbruck, Tiroler Landesmuseum Ferdinandeum)

        Par ailleurs, l’image est parsemée d’indices qui, au point de vue purement cartographique, indiquent qu’il s’agit d’une œuvre de propagande au service des Habsbourg. Le statut de la représentation de la France est de ces biais : sa présence gênante est légèrement perceptible, ennemie jurée de l’Empire et de l’Espagne, son poids géopolitique a été minimisé de manière à donner l’impression que toute l’Europe est sous le contrôle des Habsbourg. Par cette carte faussée se construit donc également « l’empire imaginaire » de Charles Quint7 qui véhicule une symbolique au service si politique. En ce sens irait également l’incertitude de la robe, qui contribue à effacer l’Asie mineure, perdue dans les drapés de la robe. Chercherait-on à dissimuler le territoire, toujours croissant, du Turc, deuxième ennemi de Charles et allié à François Ier depuis peu ? La chose est probable.

Des références parfois plus sensibles, hors du champ de la représentativité cartographique, viennent contribuer à l’édification de l’ébauche européenne de Charles Quint. Le visage de l’Europa Regina est censé ressembler à celui d’Isabelle de Portugal, épouse de l’empereur. Ses traits sont effectivement reconnaissables sur certains exemplaires de la carte si on les compare avec le magnifique portrait du Titien conservé au Prado. Cette ressemblance est ironique lorsque l’on pense que, à l’instar de Marguerite, tante de Charles Quint et régente des Pays-Bas, et d’autres membres de son conseil, Isabelle jugeait dangereuse une politique d’expansion et s’était pendant un temps montrée opposée au passage, jugé risqué, de Charles en Italie. Comme l’a bien montré Laurent Gerbier en effet, ce sont Gattinara et Alfonso de Valdès qui furent porteurs de la doctrine politique d’humanisme impérial. Ce dernier, érasmien à la cour espagnole, était parvenu à une sorte de synthèse entre l’idéal de concorde prôné par le lettré de Rotterdam, et la théorie de la monarchie universelle, portée par Gattinara. Ses conceptions sont peut-être celles qui seraient les plus adaptées à l’ébauche d’empire européen qu’on associe au règne de Charles Quint8.

        Car il faut bien voir que quiconque se propose de comparer l’Union européenne à l’Europe de Charles Quint doit se placer sur le plan des échelles politiques pertinentes. Des analogies historiques sont également permises. Certains pays se distinguent dans les deux cas des grandes alliances et se font une place au sommet : l’Espagne et la France à l’époque de Charles Quint puis de Philippe II, l’Allemagne grâce à la construction européenne. Dans les deux cas, il faut urgemment concilier le règlement de problèmes concrets et un idéal de paix : ces synthèses furent, dans un cas, la (courte) tentative de l’empereur d’obtenir une unité religieuse à l’échelle du continent par la conciliation, dans l’autre, la mise en œuvre d’une union de marché en lieu et place d’une union politique — les pères des communautés européennes auraient-ils craint de renouveler les erreurs du Habsbourg ? Certains peut-être, mais ce n’était certainement pas le cas de Kojève.

Un autre type d’analogie est également perceptible grâce à l’Europa Regina. À y regarder de plus près, on constate que les détails symboliques sont autant de symptômes de l’échec de la tentation européenne de Charles, lesquels peuvent être mis en relation de manière crue et éclairante avec le blocage et l’impensé d’une politique de puissance à l’échelle communautaire. Comme dans l’Europe d’aujourd’hui, l’Europe de Charles Quint est bordée à ses marches orientales par ce qu’on n’appelle pas encore des crises mais qui y ressemblent fort : le Turc devient de plus en plus menaçant envers la chrétienté de manière générale, et envers Ferdinand de Hongrie en particulier — les armées de celui-ci repoussent celles de Soliman devant Vienne en 1529.

Mais plus intéressants sont peut-être les blocages internes à l’Europe de Charles Quint, car les problèmes conjoncturels résonnent formidablement avec les problèmes structurants, en particulier dans le cas de l’Allemagne. Par sa forme politique singulière, le Saint-Empire romain germanique n’est pas un empire au sens centralisé que pourrait avoir ce mot pour l’empire austro-hongrois par exemple (pour ce qui concerne Charles Quint par ailleurs, le centre de son dominium est en Espagne : c’est Tolède). L’empereur est en effet choisi par des princes électeurs qui sont certes ses vassaux mais à qui le rassemblement en diètes donne un certain pouvoir ; à côté des princes électeurs s’ajoutent d’autres charges et surtout d’autres grandes familles dont les titres assurent des juridictions territorialement importantes : on pense aux Wittelsbach dans le duché de Bavière par exemple. Le territoire du Saint-Empire est donc nécessairement fragmenté : empire continental, il y a pourtant bien des espaces du Saint-Empire9. Il en va de même pour les périphéries des espaces impériaux, comme l’Italie du Nord par exemple, partagée entre la République indépendante de Venise, des fiefs d’empire, et des territoires de l’État pontifical10. Or, on voit bien dans le cas de l’Allemagne que c’est à la faveur de cet éclatement que la Réforme peut prendre une assise politique puisque des princes peuvent se liguer entre eux contre l’empereur. Le rôle de Charles Quint est donc moins de tenir à bras le corps un empire que de composer avec ses réalités multiples. Son échec à parvenir à une harmonie généralisée dans la foi le poussera à abdiquer dans un dernier acte de souveraineté et à choisir la retraite monastique à Yuste.

Ainsi, les « défauts » de l’Europa Regina, détails parfois finement intégrés à la composition de la carte pour masquer les aspérités d’un système politique imparfait peuvent être retenus comme clefs de lecture pour comprendre les blocages de l’Union en 2017. De là vient peut-être le sentiment d’étrangeté, voire de gêne, d’un continent qui, s’il se donne comme uni et organique surnageant au milieu des eaux qu’il domine, ne parvient pas à trouver réellement sa place : bien que la reine se tienne debout, l’image doit être vue horizontalement pour respecter les points cardinaux. Cette image de propagande politique d’une époque qui nous paraît lointaine, mais dont certains modes subjectifs d’appréhension du politique seraient sans doute proche des nôtres, interpelle l’Européen qui la regarde. Il ne sait pas, d’ailleurs, comment ce faire. Gageons qu’il y a là comme un symbole de l’impensé géopolitique, et qu’on pourrait, dans l’histoire, trouver d’autres Europe aussi imparfaite qu’Europa Regina.

Texte : MM / Relecture : PS, GG


1 Dans une bibliographie profuse, voir par exemple : Anne-Marie Thiesse, La création des identités nationales. Europe, XVIIIe-XXe siècle, Paris, Seuil, 1999. 
2 Voir par ex. Denis Crouzet, Charles Quint. Empereur d’une fin des temps, Paris, Odile Jacob, 2016, première partie, chapitre 2.
3 Sylvain-Karl Gosselet, « L’allégorie de l’Europe chrétienne à l’époque moderne : fondements et problèmes. Est-ce le corps de la chrétienté ? », in Rémy Poignault, Odile Wattel-de Croizant, D’Europe à l’Europe, vol. 1, Le mythe d’Europe dans l’art et la culture, de l’Antiquité au XVIIIe siècle. Actes du colloque tenu à l’ENS, Paris (24-26 avril 1997), Tours, Centre de Recherches A. Piganiol, 1998, p. 179-180 (accéder à l’article).
4 Dominique Iogna-Prat, Cité de Dieu, cité des hommes. L’Église et l’architecture de la société, 1200-1500, Paris, Presses universitaires de France, 2016 ; Id., La Maison Dieu. Une histoire monumentale de l’Église (v. 800-v. 1200), Paris, Seuil, 2006, rééd. Poche 2010.
5 Sylvain Piron, Dialectique du monstre. Enquête sur Opicinus de Canistris, Le Kremlin-Bicêtre, Zones sensibles, 2015 (pour l’équivalence entre corps personnel et corps de l’Europe, p. 124-125). L’ouvrage a été couronné du Grand Prix 2016 des Rendez-vous de l’histoire de Blois.
6 Pour la cartographie du Septentrion à la Renaissance et son statut particulier, encore mal connu en 1537, nous renvoyons au mémoire de Pierre Salvadori, Cartographies de la Renaissance suédoise (accéder aux conclusions).
7 Frances A. Yates, Astraea. The Imperial Theme in the 16th Century, Londres/Boston, Routledge/Kegan Paul, 1975.
8 Laurent Gerbier, Les raisons de l’Empire. Les usages de l’idée impériale depuis Charles Quint, Paris, Vrin, 2016.
9 Christine Lebeau (dir.), L’espace du Saint-Empire, du Moyen Âge à l’époque moderne, Presses universitaires de Strasbourg, 2004.
10 Matthias Schnettger, « Le Saint-Empire et ses périphéries : l’exemple de l’Italie », in Christophe Duhamelle (dir.), Les espaces du Saint-Empire à l’époque moderne, numéro thématique de Histoire, Économie et Société, 2004/1, p. 7-23.

Compléments :
– Adriano Prosperi, « Europa in forma virginis: aspetti della propaganda absburgica del ‘500 », in Id., America e Apocalisse e altri saggi, Pise/Rome, 1999, p. 127-152.
– Peter Meurer, « Europa regina: 16th-century maps of Europe in the form of a queen », dans Belgeo. Revue belge de géographie, 2008/3-4, Formatting Europe – Mapping a Continent, p. 355-370 (accéder à l’article).