Nous avons rencontré Simon Sutour

 

Nous rencontrons Simon Sutour en une matinée de printemps, au Palais du Luxembourg. Sénateur du Gard, technicien reconnu des questions européennes, son expérience lui provient d’une pratique intime et de long cours de leurs complexités. En 1998, jeune sénateur, il rejoint la Délégation aux affaires européennes, présidée à l’époque par Michel Barnier, l’actuel négociateur du Brexit pour l’Union Européenne. Sa trajectoire politique évoluera en grande mesure dans cette Délégation, transformée par la modification de la constitution en 2008 en Commission des affaires européennes. Il la présidera de 2011 à 2014, en devenant depuis lors Vice Président. Quand nous le retrouvons, il se prépare à partir pour Malte, pour un rendez-vous institutionnel qui le conduira à échanger avec Michel Barnier. Dans sa valise, le tout frais rapport élaboré par le groupe d’information sur le retrait du Royaume-Uni et la refondation de l’Union Européenne.


Pensez-vous qu’il y a aujourd’hui quelque chose comme un problème insolvable, irréformable dans l’organisation de l’Union Européenne ?

Je ne crois pas qu’il y ait vraiment de problème insoluble en général, je suis plutôt quelqu’un d’optimiste. Dans le cas de l’Union, mon optimisme est fondé sur l’observation de son histoire et de ses transformations. Le projet de l’Union Européenne avance lentement, mais il avance quand même. Il y a bien sûr quelques mauvais moments au cours desquels on recule ou on croit reculer. Nous sommes bien sûr en train d’en vivre un avec le Brexit. Mais en ce qui concerne l’impossibilité de réformer, je crois qu’on devrait reconsidérer la vieille devise léninienne : “Un pas en avant, deux pas en arrière”. Elle décrit bien la théorie de la démarche qui soutient l’intégration européenne, son avancement qui se fait petit à petit.

En quelle direction pensez-vous qu’elle devrait orienter ses pas ?

D’énormes progrès doivent encore être faits pour l’harmonisation et pour la protection des droits sociaux. Certains de ces problèmes sont en voie de résolution, d’autres sont encore en chantier. La situation des travailleurs détachés est par exemple en train d’être réformée. Dans d’autres domaines, comme le domaine fiscal, il y a beaucoup à faire. La lutte contre le dumping fiscal de certains Etats comme l’Irlande est par exemple capitale. On avance, donc, mais petit à petit. Après tout, le nombre d’État a beaucoup grandi et l’Europe doit encore digérer ces récentes adhésions.

Par quel biais pensez-vous que les pouvoirs publics peuvent aujourd’hui faire avancer la construction européenne ?

La priorité est la persuasion. Il faut convaincre les citoyens. Un travail pédagogique et de conviction doit être réalisé pour montrer aux citoyens que l’Europe leur apporte quelque chose. L’apport de l’Europe, de fait, est aujourd’hui immense, et il n’y a pas de mal à le dire. Le principal apport, ou plus exactement l’apport de base, c’est évidemment la paix. C’est ce qui explique pourquoi les pays issus de l’ancienne Yougoslavie sont aujourd’hui prioritaires dans leur adhésion à l’Union.  L’Union a assumé cette vocation pacifique depuis ses origines.

Mais n’y a-t-il pas une difficulté à adopter une stratégie de persuasion qui fasse référence à l’absence de quelque chose ? Nous composons une génération dont les pères et mères n’ont pas directement connu la guerre.

Il faut, en effet, considérer aussi d’autres aspects. L’Europe signifie l’accès à un marché de 500 millions de personnes, ce qui est considérable. La politique agricole est aussi un atout important. Notre agriculture ne serait pas ce qu’elle est sans la PAC, la Politique Agricole Commune. Ce qui ne signifie pas qu’elle est parfaite. Mais là aussi, un pas en avant, deux pas en arrière : on la réoriente pour aider la petite agriculture de montagne, les cultures fruitières, légumières, la vigne. On peut enfin citer la politique des fonds structurels européens. Un grand nombre de projets ne verraient pas le jour dans nos départements et nos communes s’il n’y avait pas la capacité de financement de l’Europe.

Il y a aussi l’euro…

J’ai connu quand j’avais votre âge les dévaluations, qui s’accompagnaient de pertes considérables pour les épargnants. Avec l’euro, on ne peut plus dévaluer et c’est la garantie d’une certaine stabilité sur le plan financier. Il faut par contre intégrer dans l’euro des mécanismes pour compenser le fait que l’on ne peut plus dévaluer. Là aussi, on est à mi-chemin.

N’y a-t-il pas, plus profondément, un problème d’échelle dans les unités politiques actuelles ? Le problème du lobbying en fournit un exemple. A l’échelle de l’Etat, on pouvait encore agir par lobbying pour changer les dates d’ouverture de la chasse, et c’est ce qu’aurait fait Chasse pêche nature et tradition s’il avait été un parti de la IIIe. Mais ce lobbying est devenu compliqué à l’échelle de l’Europe et l’on observe, par conséquence, un report massif des voix du Chasse pêche nature et tradition vers le Front National. N’y a-t-il pas là un problème d’échelle dans la construction actuelle de l’Union ?

Le lobbying a bel et bien lieu à l’échelle européenne, même s’il doit parfois passer par de plus nombreuses médiations et peut être par conséquent beaucoup plus difficile à comprendre dans une logique électorale. Il y a encore des lois qui ne s’appliquent pas dans certains départements, par exemple pour la chasse des oiseaux ! 

Comment expliquez-vous, alors, la montée de l’euroscepticisme ?

Je pense simplement que les hommes et femmes politiques français, par un calcul électoral d’ailleurs sans doute erroné, n’assument pas assez la défense de l’Europe et de ce qu’elle apporte. Macron marque une évolution importante sur ce plan. C’est la première fois depuis longtemps qu’un candidat fait campagne, dans l’élection présidentielle, avec des drapeaux de l’Union Européenne.

Pensez-vous que le Brexit peut faire école ?

Le Brexit a renforcé, dans un tout premier temps, le sentiment eurosceptique. Cependant depuis quelques mois, l’instabilité britannique et les débats qui l’accompagnent ont commencé à circuler au niveau des autres pays de l’Union. Si bien que la majorité des citoyens semble désormais vaccinée contre un euroscepticisme radical. L’option de la sortie de l’Union Européenne me paraît s’éloigner de la vie politique française.

Quel oeil portez-vous sur les discussions actuelles, en vue de la mise en oeuvre du Brexit ?

C’est une forme de mur contre mur qui ne me paraît pas sérieux. Je crois que l’Union Européenne devra faire un pas vers la Grande Bretagne, et vice versa. Nous devrions trouver un juste terrain d’entente.

Mais un soft Brexit, qui laisserait à l’Angleterre une grande partie des bénéfices de l’appartenance à l’Union, ne risquerait-il pas de conforter les voix nationalistes dans d’autres pays européens ?

C’est un risque, mais la Grande-Bretagne a aujourd’hui besoin de l’UE tout comme l’UE a besoin de la Grande-Bretagne. La Grande Bretagne a besoin de l’Europe pour ses industries et pour avoir accès au grand marché européen. Mais nous avons beaucoup besoin de la Grande Bretagne nous aussi.

À quoi pensez-vous ?

Pour commencer, nous avons besoin de la Grande Bretagne en matière de Défense et de lutte contre le terrorisme. Même si on parle beaucoup d’Europe de la Défense et si l’on anticipe que l’Allemagne pourrait, dans ce domaine, rattraper son retard, la Grande Bretagne reste aujourd’hui, avec la France, la seule grande puissance européenne en matière de Défense. Il faudra des années pour rattraper et c’est pourquoi l’Europe a aujourd’hui besoin de la Grande Bretagne.

Cependant il faudrait encore que la Grande Bretagne reste unie. En ce sens, que pensez-vous de l’Ecosse ? On voit, dans les résultats du référendum sur le Brexit, que l’Ecosse a voté en majorité pour rester dans l’Union, pendant que l’Angleterre se prononçait pour en sortir. N’est-ce pas la fin d’une unité (celle du Royaume Uni) qui avait été rendue possible, au départ, par la dynamique impérialiste, puis par le partage des richesses du Commonwealth ?

Si le Parlement du Royaume Uni l’acceptait, la question de l’indépendance de l’Ecosse pourrait en effet être posée une nouvelle fois. Mais il n’est pas évident que le Royaume-Uni l’acceptera. Après tout, l’Ecosse a été consultée récemment sur ce sujet, et elle a voté pour conserver l’unité du Royaume. Cela n’empêche pas, cependant, de commencer à remettre en question le dogme de la constitution territoriale des grands Etats. L’indépendance de l’Ecosse, le jour où elle serait votée, traduirait l’aspiration d’un peuple et, en tant que telle, serait une évolution qui devrait être accompagnée par une politique à la hauteur. Encore une fois, sans doute, pourrait valoir la devise de Lénine : Un pas en avant, deux pas en arrière.