Nous avons rencontré Daniele Manusia

Nous avons rencontré Daniele Manusia, directeur et fondateur de L’Ultimo Uomo, revue romaine qui dès la référence ambiguë au dernier homme nietzschéen, montre une certaine finesse. Il est encore trop peu connu en France, malgré une biographie d’Eric Cantona et sa participation à la populaire émission Rai “quelli che il calcio”.

Francesco Totti dans un fameux entretien après un combattu et polémique Juventus Roma (3 – 2) avait dit : “je ne suis pas le seul à le penser, l’Italie entière voudrait pouvoir dire ceci : la Juventus devrait jouer dans une ligue différente”. Croyez-vous qu’il soit possible de comprendre cette phrase d’une manière constructive ?

Je ne crois pas que l’on puisse comprendre cette phrase d’une manière constructive. Il s’agit d’une expression parmi d’autres d’un ressentiment diffus fondé sur un préjugé anti-Juventus qui n’a rien de concret, mais qui s’installe dans une croissante crise de confiance pour les institutions et le pouvoir qui a désormais pris en Italie une nette tendance complotiste et populiste.

Tout récemment des accusations de la Procure Fédérale ont visé Andrea Agnelli et des prétendus rapports avec la mafia de Calabre, la ‘ndragheta. Ces accusations étaient entièrement infondées. Des écoutes téléphoniques ont été publiées dans les journaux comme authentiques alors qu’elles étaient inventées de toutes pièces. Bref, nous étions face à la tentative concrète d’affaiblir la Juventus. Or l’opinion n’a pas voulu comprendre cela et a fini par utiliser cette fausse affaire pour renforcer son opinion négative anti-Juventus.

Quelles sont les raisons de ce ressentiment diffus ?

L’Italie ne paraît toujours pas avoir réussi à dépasser Calciopoli, la grande affaire du football italien éclatée en 2006. Le fait que la Juventus s’obstine à compter les ligues révoquées n’aide pas à surmonter cet épisode difficile.

Maintenant, il faudrait simplement admettre que si la Juventus gagne depuis six ans c’est qu’elle a la meilleur équipe et qu’elle le doit au travail de ses entraîneurs, de ses joueurs et de ses dirigeants qui ont su programmer la croissance économique et sportive. La Juventus devrait être un exemple, un modèle pour d’autres sociétés. Mais tout un système de personnes préfère se concentrer sur des penaltys ou quelques épisodes douteux. En Italie on peut encore sérieusement faire des polémiques sur un penalty non sifflé à Juliano sur Ronaldo en 1998 !

Il faudrait simplement admettre que si la Juventus gagne depuis six ans c’est qu’elle a la meilleur équipe et qu’elle le doit au travail de ses entraîneurs, de ses joueurs et de ses dirigeants qui ont su programmer la croissance économique et sportive.

Face à cet éternel retour du même, quelles sont les solutions pour recomposer les fractures du football italien ?

Malheureusement, pour l’instant au moins, il n’y en a pas. Il faut comprendre cependant que cette crise n’est pas simplement un problème qui touche la Juventus. Toutes les équipes qui se placent au sommet du championnat sont accusées d’avoir des aides illicites.

La semaine dernière, Roma jouait sa possibilité d’être admise directement à la Coupe des champions en se plaçant en deuxième position devant Naples. Elle a bien gagné, mais seulement à la 90ème minute en marquant le but du 3 – 2, quelques minutes après que le Genoa prenne un poteau qui aurait pu renverser le résultat. Et bien, vous avez quand même eu une série de personnes qui ont soutenu que Genoa avait fait cadeau de la victoire à Roma ou, alors, que sa victoire allait de soi. Il s’agit d’un problème culturel profond, une absence de confiance et de respect entre les Italiens qui a des sources dans l’histoire de la nation et dans sa structure même — il se peut même qu’il y ait un problème anthropologique.

Dans le contexte de l’hégémonie de la Juventus sur le football italien, la polémique sur la différence du budget entre la Juventus et les autres équipes prend parfois des teintes séparatistes meridionalistes. Aurelio De Laurentiis, le président de Naples, a plusieurs fois cité dans des conférences de presse ou des entretiens les principaux responsables de l’unité italienne de 1861, Garibaldi et Cavour. Comment expliquez-vous son exigence de s’ériger en “protecteur du sentiment historique de la ville de Naples”, comme vous avez écrit ?

Là aussi la vérité historique et l’opportunisme rhétorique s’entremêlent. Le sud de l’Italie est traité comme une ligue inférieure en plusieurs aspects de la vie commune et privée de la nation, avec des discriminations plus ou moins déguisées qui prennent la forme, dans le football, des chants offensifs contre le public napolitain dans les différents stades italien. Pourtant De Laurentiis utilise un problème réel et, en effet, extrêmement ancien, pour parler d’une persécution contre son équipe qui, à mon avis, n’existe pas.

On pourrait discuter longuement sur ses réelles capacités de communicant, les problèmes avec son entraîneur après le match contre le Real Madrid de cette année (où Cavour a fait son apparition) ne sont pas provoqués par une mauvaise interprétation des journalistes, ce sont ses propres déclarations, dans les feux en direct.

L’Italie du football est donc séparée ?

Ce qui est certain c’est que les journaux ont une tendance à choisir la position de leur public selon des axes géographiques. En général, La Gazzetta dello Sport s’occupe (et soutient) les équipes du nord, et le Corriere dello Sport celles au Sud de Rome. C’est un problème, car on manipule un sentiment authentique pour obtenir du soutien.

Le véritable terrain de la discussion devrait être culturel et politique : l’Italie devrait être capable de parler de ses propres divisions et les institutions devraient punir toute forme de discrimination beaucoup plus résolument — ce qui n’arrive toujours pas. Dimanche dernier, le public de Gênes (Sampdoria) a lourdement offensé le public napolitain, et même à Rome, lors des célébrations au stade on a assisté à nombreux chants contre les napolitains, sans que personne n’en parle (ndlr : Le Corriere dello Sport est un journal qui soutient Naples et la Roma)

Si nous acceptons une interprétation qui voit dans le Brexit la tentative désorganisée de la part des “perdants” d’un système géopolitique devenu incapable de redistribuer la valeur entre les centres et les marges, entre les sédentaires essentiels (qui sont obligés de rester et qui votent leave) et les nomades virtuels (qui pourraient partir s’ils le souhaitaient et qui votent remain), on peut se demander pourquoi il n’y a pas encore eu un mouvement analogue dans le football qui semble pour autant reproduire les mêmes défauts structurels : les perdants, majoritaires, restent tels, alors que l’hégémonie de certaines équipes ne paraît plus connaître de limites, en finissant par accroître ce ressentiment dont vous nous avez parlé au sujet du football italien. Que pensez vous de cette considération ? Pourquoi un événement comme le Brexit n’arrive pas dans le football italien ?

C’est un point de vue intéressant. Je crois que la différence réside dans le fait qu’il n’y a pas d’idéologie ou de pensée véritablement politique dans le football italien. Chacun poursuit ses propres intérêts et l’on fait des alliances seulement en fonction d’intérêts économique et politiques qui sont communs et passagers. C’est une guerre de tous contre tous, il n’y a pas de solidarité, même pas en négatif.

Il n’y a pas d’idéologie ou de pensée véritablement politique dans le football italien.

Face à l’immobilité des championnats continentaux, la victoire du Leicester, l’année passée paraît montrer la singularité de la situation britannique, la même, sans doute, qui l’a portée à voter pour le Brexit. Comment l’expliquez-vous ?

L’histoire du Leicester est une exception uniquement possible dans un championnat extrêmement riche où même les dernières disposent de très grands investissements étrangers et se répartissent une très grande somme d’argent grâce aux droits télé et aux recettes commerciales. Cette situation qui attire de très bons joueurs en Angleterre a été dédoublée par une période de nette baisse de la qualité tactique et managériale des grands clubs anglais (Manchester United, Manchester City, Arsenal) qui ont laissé de la place à un club qui jouait simplement mais efficacement grâce à quelques joueurs décidément au dessus de la moyenne. Cette année la normalité paraît reprendre le dessus ce qui signifie que même en Angleterre où les dernières équipes au classement gagnent encore plus de 90 millions de livres à la fin du championnat, la compétition est limitée à cinq ou six équipes. Toujours mieux que les deux ou trois en Italie, Allemagne ou Espagne. Ce n’est pourtant pas vraiment un modèle de mobilité.

Le modèle du sport fédéral aux États-Unis pourrait-il être cohérent pour la création d’une Europe des sports intégrés ?

Ce serait intéressant de penser à un nouveau modèle culturel sportif européen. Revenir sur l’idée de compétition, par exemple. Je pense qu’il faudrait séparer les championnats nationaux et les coupes continentales, mais qu’il faudrait parvenir à fixer des règles communes pour encadrer la compétition interne. Il faut pourtant d’abord s’accorder sur ce que l’on entend par compétition sportive.

Un peu de géopolitique imaginaire du football. Dans le défi entre la east coast et la west coast européenne, à savoir entre la Mitteleuropa et la Méditerranée, qui l’emporterait cette année?

(Rires). Je crois que Méditerranée aurait toutes ses chances. Mais je suis évidemment influencé par le fait que j’en serais un supporteur. Par ailleurs, je pense que Roma et Naples fusionnées feraient une équipe qui pourrait avoir toutes ses chances contre la Juventus ou le Real Madrid, les deux finalistes de la coupe des champions.

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