Nous avons rencontré Khaled Freak

Avec ses remix Khaled Freak a bouleversé la campagne : ses vidéos ont été vues plusieurs centaines de milliers de fois, les paroles qu’il a choisies de mettre en musique sont devenues les slogans des candidats…

Dans cet entretien exclusif il nous parle pour la première fois d’un remix censuré de Marine Le Pen et associe Fillon à B20BA.


Vos remix sont une des révélations de la campagne. On ne mesure pas encore entièrement les effets qu’ils auront dans la communication politique des prochaines années — il suffira sans doute de suivre l’évolution de la carrière de Dominique Dord pour en juger. On peut pourtant dès à présent leur attribuer la découverte d’un itinéraire qui relie le monde du rap et celui que représentent les candidats à la Présidentielle. Est-ce que vous pourriez nous expliquer comment vous en êtes venus à cette intuition ?

L’idée de faire des remix politiques n’est pas de moi. On m’avait montré le travail de quelques groupes aux États-Unis qui ont repris des discours politiques pour les mettre en musique. J’ai pensé faire la même chose en France. L’application n’a pourtant pas été automatique. Il a fallu adapter le procédé à la langue française qui, contrairement à l’anglais, ne contient pas beaucoup de mots d’une seule syllabe et qui ne permet donc pas le même type de construction, de synchronisation entre musique et paroles. L’électro devient, par exemple, presque impossible. Le rap, par contre, avec ses temps plus longs et la possibilité de laisser se développer des barres et un flow, a fourni la solution au problème technique que je me posais et a fini par s’imposer comme le genre le plus adapté au discours politique français.

Avant Khaled Freak, pourtant, le rap et le monde qu’il était censé représenter n’étaient presque jamais associés au registre politique qui, notamment lors d’une présidentielle, assume un caractère très construit, une sophistication rhétorique très cérémonielle, extrêmement écrite et travaillée.

Oui, mais il y a aussi un rap du XVIe. Le XVIe arrondissement a aussi son flow, seulement il est plus propre. Il faut comprendre que le rap tient simplement à des mots qui sont forts. Il y a des gens qui écrivent des mots pour la musique, d’autres les écrivent pour un public qui est prêt à les écouter dans un meeting ou dans une salle. Le fond est le même, il s’agit de convaincre la personne qui vous écoute, la convaincre que votre parole mérite sa confiance.

Il ne serait donc pas pensable de faire un remix d’un discours qui ne soit pas construit, écrit, travaillé à des fins rhétoriques — pourriez-vous à titre d’exemple traiter une conversation quotidienne et banale ?

Je ne pense pas du tout que cela serait possible. Il faut que le discours ait une âme, pas que dans le contenu des paroles et des mots mais aussi dans la gestuelle qui l’accompagne, ou dans l’engagement de celui qui parle, sur le visage, par son expression, par son effort.

Dans votre production il y a une tendance au détournement, à la satire. Comment sélectionnez-vous le matériel que vous détournez ? Y a-t-il quelque part une intention politique dans votre démarche ?

Dans ma production vous trouverez deux formats de remix : des satiriques et des non satiriques. Les remix satiriques, en général, le sont parce que la matière en elle-même est déjà satirique. Cela ne m’intéresse pas de forcer le rire ou de détourner complètement un propos, c’est pas nouveau et j’adhère pas. Je n’arriverais pas à prendre un discours sur la famine dans le monde et de le tourner en ridicule.

Il y a aussi ces morceaux où le détournement est absent, où l’on sent que vous ne cherchez pas à créer un écart entre le morceau et celui qui l’écoute — cela arrive surtout avec les discours de Mélenchon, ce qui vous a valu d’être utilisé directement et à plusieurs reprises par sa campagne.

Oui, je ne fais pas de remix satirique avec Mélenchon car je me sers de lui, moins pour diffuser son message politique propre, que pour révéler l’universalité de son propos. L’extrait que je mets en musique n’est pas uniquement politique, il ne sert pas que Mélenchon, il vous sert et me sert également. Si j’avais le pouvoir ou l’occasion de faire un discours politique, par exemple, je dirais que je suis mécontent qu’il y ait des hypocrites, qu’on en peut plus d’entendre parler de guerre et qu’il faut réfléchir à arrêter cela.

La satire et le détournement sont donc pour vous une manière de châtier, de critiquer alors que le remix à la Mélenchon c’est une manière d’exprimer des valeurs positives que vous soutenez ?

Je ne sais pas si ce qui m’intéresse c’est vraiment la critique. Mon objectif c’est simplement de rigoler des clichés. Par contre, vous avez raison, je tiens aussi à ne pas séparer trop nettement les valeurs du Khaled de tous les jours de celles de Khaled Freak. Je veux pouvoir reconnaître le Khaled de tous les jours dans certains remix et j’arrive du reste pas à supprimer le fait que je suis d’accord avec ça.

Pénélope, le remix d’un discours de Fillon, paraît venir un peu troubler cette distinction aussi nette entre morceaux satiriques et morceaux cohérents et positifs…

C’est quelque chose que personne n’a compris et c’est une chose que je n’ai pas osé dire avant, parce que j’ai compris que le public est monocorde sur ce point là, le public aime bien penser que Fillon soit un grand méchant. Mais pourtant dans ce remix, je m’identifiais vraiment à la valeur de fond : arrêtez d’attaquer ma femme pour des raisons politiques, je suis le seul à être candidat.

Il faut avouer pourtant que la phrase “nous avons un seul compte au Crédit Agricole de Sablé-sur-Sarthe” casse un peu cette construction.

Oui c’est vrai, il y a une petite satire dans cette phrase. Mais la responsabilité de ce que vous entendez dans les remix, elle repose sur celui qui parle. Il faut comprendre que moi je n’ai rien ajouté. Je ne vais pas épargner Fillon en supprimant ce passage, d’autant plus qu’il me fournit la mesure dont j’avais besoin pour arriver au refrain.

Le remix de Fillon est sans doute le meilleur exemple de votre capacité à prendre les éléments du monde politique pour les transfigurer sans que ce tour de force aboutisse à de l’incohérence. Par votre alchimie, Fillon devient vraiment un représentant de la scène rap française à qui il ne manque plus qu’un pseudonyme rap, un blaze. Qu’en diriez-vous de partir avec nous à la recherche du blaze perdu ?

C’est une question très drôle à laquelle je n’avais jamais pensé, mais je veux bien me prêter au jeu ! Disons que mon Fillon est carré, solide, il a des épaules larges, sa parole porte, elle est lourde. C’est un dur à cuire, il a “un cuir solide”. C’est un genre de parrain. C’est pas lui qui fait les mouvements. Il deale puis les choses se font, sur scène il a toujours l’air de dire : ne jouez pas avec moi, je ne suis pas là pour rigoler. Fillon a fait pas mal de rap, il est désormais mainstream.

Booba ?

Oui, pourquoi pas ! Le blaze de Fillon aime les flingues, les bagnoles, les habits. Il y a du bling bling et de la rage dans tout ce qu’il fait. La seule grande différence est physique, Fillon fait partie de ces petites tailles qui vont loin dans la vie, alors que Booba est d’emblée plus musclé.

François Fillon — “Mon frère je voulais la gloire, j’ai eu la guerre / Je l’ai faite, y en aura d’autres”

Et Mélenchon ?

Le blaze de Mélenchon, c’est sûrement Kerry James. Il est toujours du côté de l’humain. Ses textes marchent sur des valeurs de partage. Il semble toujours dire : je peux sacrifier une partie pour toi, si nous pouvons aller mieux ensemble. Au même temps il n’a pas peur de nommer les choses, s’il le faut.

Jean-Luc Mélenchon—Kerry James : “Lettre à la République / À tous ces racistes à la tolérance hypocrite”

Alors que Le Pen, elle, est entièrement du côté satirique. Elle chante de la musique algérienne (le raï) et met en scène, encore une fois excellente intuition politique, la dédiabolisation du FN avec cet appel de cheb Jean-Marie Le Pen à Jeanne d’Arc et l’insistance sur la “divergence” ?

Je vais vous faire une confession. J’ai fait un autre remix Le Pen, rap. Seulement il a été online seulement pour quelques heures. Il était très lourd, un de mes meilleurs, seulement c’était un remix de Marine Le Pen qui n’était pas satirique. J’avais pensé lui donner son temps de parole sur ma chaîne Youtube, en évitant pour cela les sujets qui fâchent le plus comme l’immigration. J’ai donc pris un peu d’Europe, un peu de sécurité, des sujets plus légers. Seulement cela a été très mal reçu par la communauté qui suit mes travaux: le côté gauche a détesté, une partie du côté droite a aimé, mais une autre n’a pas aimé du tout parce que ça venait d’un Maghrébin. Pour une fois, les extrêmes se sont donc rejoints pour me lyncher.

C’était quel type de flow donc ?

C’était une vidéo inspirante, où elle était bien engagée, bien déterminée à défendre des valeurs. C’était donc un flow entre Mélenchon et Fillon.

Grand Corps Malade du coup ?

(Rires) Oui ! Un grand corps vénère.

Et le remix de Hamon ?

Hamon dégageait une dynamique, beaucoup de puissance. Quand il crie “à Marine Le Pen” il est vraiment dans la charge. Les paroles sont faites pour clasher. Hamon — c’est Sinik.

Et Macron ?

Macron il est particulier. Il fait du rock, engagé ? On comprend pas trop… On sait en tout cas qu’il a des projets. Macron, d’ailleurs, c’est déjà le blaze de Macron !

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