Analyse du programme du FN

Bloc-Notes

Second tour. Le programme du FN a déjà fait l’objet d’une analyse très poussée dans LLDD16, le seixième numéro de la lettre du dimanche.

Néo-nationalisme. Dans cette lettre, nous proposions de définir par néo-nationaliste — concept GEG — tout mouvement politique qui retrouve dans le concept flottant de “nation” un instrument électoral efficace, tout en se plaçant en une rupture implicite et essentielle avec l’histoire politique du nationalisme auquel il se réfère. En suivant les catégories d’Yves Lacoste on devra donc dire que la représentation géopolitique du nationalisme (par exemple la germanophobie de la IIIe République obsédée par le revanchisme inspiré par la “perte” de l’Alsace-Lorraine) diffère substantiellement de la représentation géopolitique du néo-nationalisme qui voit une collaboration aucunement forcée entre les leaders français et allemands et un commun référentiel européen.

Koblenz — C’est lors du meeting des partis néo-nationalistes qui a eu lieu dans cette ville allemande, que nous avions vu éclater pour la première fois la principale contradiction d’un mouvement apparemment composé de partis anti-européistes qui représente de fait la convergence d’une série de nations dans un projet commun.

Perspectives sur l’actualité : Le néonationalisme peut-il être un européisme ?

Le danger de l’Europe des nations souveraines proposée par Marine Le Pen c’est d’empêcher l’articulation entre les régions et l’Europe, par la création d’un néo-nationalisme qui ne semble pouvoir reposer qu’en externalisant ses contradictions vers le « confilt des cilivisations ».

Lors d’un dîner dans le Hampshire, Conor Burns, un parlementaire du parti conservateur, avait demandé à Margaret Thatcher de lui avouer laquelle parmi les différentes mesures politiques de sa longue carrière elle considérait comme son chef d’œuvre. Sa réponse ne s’était pas faite attendre, étonnante : « Il s’agit sans aucun doute de l’avènement du nouveau parti travailliste dirigé par Tony Blair. Nous avons obligé nos adversaires à changer leur forme de pensée ».

Les lecteurs de Sun Tzu comprendront immédiatement le sens de cette réponse. Le véritable triomphe stratégique ne consiste pas à défaire son adversaire, bien plutôt à l’obliger à suivre pas à pas les règles du jeu qu’on souhaite lui imposer, afin de ne même plus avoir à lui mener bataille. « Vaincre sans combat » doit être le principe directeur de l’art de la guerre. Le New Labour de Tony Blair avait certes fini par gagner les élections, mais pour y parvenir il n’avait pas souhaité remettre en cause les fondements théoriques du thatchérisme exprimés par le fameux there is no alternative (TINA).

Nous voudrions essayer de nous poser une question similaire : quelle a été la plus grande réussite de l’Union européenne ? Dans ce bel après-midi d’un dimanche parisien, sans doute perturbés par les confusions d’un discours suivi en streaming depuis Bordeaux (« c’est parce que nous sommes profondément Européens que nous voulons revivifier l’idée européenne » 53’10 ») que nous aurions presque le courage de répondre, comme Thatcher, avec un apparent paradoxe : le Front National de Marine Le Pen ?

« Si nous critiquons l’Union européenne, c’est parce que nous voulons une Europe fondée sur une coopération entre des nations libres et souveraines » disait récemment Florian Philippot. Hier soir, d’ailleurs, il revenait sur ce point pour défendre « une Europe des nations libres » qu’il s’agirait d’obtenir par un référendum envisagé comme une arme à faire jouer dans la négociation avec l’institution européenne — idée reprise avec force dans le meeting de cet après-midi à Bordeaux.

Ces positions ne sont pas improvisées. Le groupe du Front National au parlement européen se nomme, en reprenant la formule de Monnet, Europe des nations et des libertés. Elles sont d’ailleurs issues de la première mesure des 144 propositions du Front National qui articule explicitement la « restitution de la souveraineté au peuple français » avec « un projet européen respectueux de l’indépendance de la France, des souverainetés nationales et qui serve les intérêts des peuples ».

Pour les lecteurs de La lettre du dimanche™, l’évolution apparente des positions du Front National ne doit pas paraître étonnante. Le néonationalisme, concept dont nous voudrions proposer l’introduction dans le débat public pour définir le programme du Front National (cfr. bloc-notes), saisit le signifiant ‘nation’ pour le détourner radicalement de son contenu géopolitique historique.

Ainsi, comme on l’avait vu lors du meeting de Koblenz, les néonationalistes défilent aujourd’hui ensemble, unis. Ils souhaitent refaire une union là où leurs ancêtres s’opposaient et pensaient surtout avec méfiance à se détruire mutuellement. Il suffit d’avoir lu un manuel d’histoire de la IIIe République pour comprendre la distance qui sépare le revanchisme nationaliste français de l’image de Marine Le Pen, le leader d’un parti apparemment nationaliste français, tenant une tribune devant un drapeau allemand ou se lançant dans des envolées lyriques sur « l’extraordinaire richesse de la civilisation européenne ».

Nous avions donc raison de reprendre le mot de Thatcher — nos adversaires ont bien changé leur forme de pensée. Les murs de l’institution européenne qui les ont nourris les ont aussi transformés. On peut d’ailleurs reconnaître, dans un climat où mêmes les journaux plus importants paraissent perdre tout capacité d’analyse, à un candidat aux idées quelque peu improbables, François Asselineau, d’avoir été l’un des premiers à dénoncer l’européisme du nouveau Front National.

En sont-ils pour autant moins dangereux ? Ce ralliement à une certaine idée de l’Europe est loin de nous rassurer, car il est, comme l’institution qui l’a influencé, le produit d’un manque de réflexion géopolitique qui s’exprime en deux dangereux malentendus.

D’abord le Front National pense pouvoir faire sienne une politique trumpienne, sans disposer de l’ordre d’échelle géographique nécessaire — s’il peut y avoir une logique (même pour Bloomberg) dans America first, c’est avant tout par la structure et l’envergure des États-Unis. La France ne paraît pas pouvoir disposer d’un marché et d’une configuration lui permettant de choisir aussi nettement la préférence nationale.

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Ce photogramme extrait d’un documentaire INA que les lecteurs de la lettre sur le Traité de Rome sauront associer à la figure de Kojève montre pourquoi le succès d’un France first est improbable 

Ensuite la campagne du Front National recompose, dans une stratégie électorale où l’on reconnaît la finesse de son concepteur, avec l’histoire républicaine centralisatrice, tout en pensant pouvoir garantir une paradoxale « politique de proximité ». Elle souhaiterait garantir l’intérêt régional, en abolissant les régions (sixième proposition du programme).

Nous craignons que la seule mesure pour parvenir à effacer l’émergence de cette double contradiction ne soit, précisément, la politique qui point en plusieurs moments, derrière le visage accommodant de son stratège et le ton souvent calme de son leader — la haine civilisationnelle obtenue par le montage d’une étrange définition de la laïcité bien décrite par Todd et Le Bras dans la catégorie du chrétien-zombie (cfr. bloc-notes).

Cette logique est du reste déjà présente. Florian Philippot a pu dénoncer le danger de l’introduction dans la Constitution française de la Charte européenne des langues régionales et minoritaires. Il s’agirait, selon lui, d’un acte conçu « comme un nouvel attentat contre l’unité de la France et l’indivisibilité de la République » (par ici, pour lire son texte en entier). Or Gilles Pennelle, tête de liste du FN aux régionales 2015, dans un entretien à la TV de Rennes, insistait pourtant sur la Bretagne historique, en finissant par infléchir périlleusement le commentaire du même document:

« on parle de la Charte des langues régionales et minoritaires. Nous au FN, nous sommes pour la promotion de la langue bretonne. Par contre nous nous méfions du minoritaire, car l’Europe voudrait proposer en France l’apprentissage des langues issues de l’immigration ».

En supprimant l’adjectif européen et en sollicitant le signifiant ‘islamique’ ils parvenaient ainsi à neutraliser la contradiction région/nation.

Or le néo-nationalisme, pris dans les apories d’une échelle géographique à plusieurs égards aujourd’hui insuffisante pour garantir le partage et la production ainsi que la vie ordonnée et les effets de la représentations culturelle, paraît ainsi véritablement un parti sorti du fluxe gris du Parlement européen — un parti hors sol.

ALEPEN2« Nous sommes ce que vous fûtes ; nous serons ce que vous êtes »

Pièce de doctrine : les symboles du double

Le Front National utilise certains symboles comme un moyen pour chercher une synthèse entre les âmes divergentes et contradictoires qui le composent, de plus en plus récalcitrantes depuis les tentatives de reforme philippotienne.

Faudra-t-il encore passer par la mer (la mer, toujours recommencée) référence presque obsessionnelle de « Marine » (pseudonyme politique de Marion Anne Perrine Le Pen) ? Cfr, en ce cas, la pièce de doctrine de LLDD16


La divergence. Le site internet du parti présente encore aujourd’hui, un banner, un module d’inscription qui peut passer presque inaperçu.

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Un euro tombe en pièce sur l’Hexagone composé par la flamme tricolore, ancien symbole du FN, héritage à son tour de la fiamma tricolore du MSI, le parti qui, après la chute du fascisme, revendiquait une continuité avec le régime, mais dans une variante plus soft. Ainsi, un des fondateurs du FN racontait qu’Almirante (le leader du MSI) lui avait recommandé de proposer un fascisme souriant.

Cette image représente un fossile-vivant. Elle permet de comprendre quel est l’état de la ‘dédiabolisation’ du FN, la stratégie élaborée dans ses éléments essentiels dès 2002 et portée à son achèvement par l’actuelle campagne, menée dans le but de normaliser la candidature de Marine en tant que président de la république. Le projet européen du FN vient alors, si l’on en croit à l’iconographie, masquer le fond idéologique du parti, inchangé.

Quitte ou DOUBLE. Encore plus que pour arriver au second tour, la stratégie républicaine a été pensée pour mener le parti à l’Elysée, en évitant le barrage du front républicain — pour ce faire la campagne et le programme ont évité tout sujet trop sensible, trop extrême, le Frexit unilatéral, la sortie de l’Euro sont des sujets qui n’ont tout simplement pas existé tels quels.

Le moyen de la sortie. La sortie de l’euro, à titre d’exemple, n’est pas considérée par la campagne comme un but en soi, mais comme un moyen de négociation, afin d’obtenir avant la souveraineté monétaire, des concessions de grande envergure de l’Allemagne (notamment en période électorale, on voit mal qui pourrait s’engager à négocier la repartition des excédentaires sur les exportations). La négociation serait cependant certainement renforcée par la menace d’un référendum portant sur le Frexit dont l’issue serait simplement destructrice pour l’Europe.

Stieglitz attaque. Pour ce faire le FN n’a pas hésité à avoir recours à des économistes reconnus par la communauté scientifique et, de plus en plus, par la gauche européenne comme le prix-nobel Joseph Stieglitz qui, cette semaine, a publiquement pris ses distances de toute récupération de ses thèses par le FN.

De la solution des contradictions au sein du parti. L’image rend donc visible une tension qui couve à l’intérieur du parti : entre les régionalistes et les néo-jacobins, entre la droite maurrassienne et la droite lepéniste. La sortie du FN de personnalités importantes comme Aymeric Chauprade (dont a pu parfois penser qu’il était le premier des Horaces, le groupe de hauts fonctionnaires qui conseillerait le FN en restant dans l’ombre) ainsi que la désertion de presque 40% d’élus locaux FN montrent l’envergure de la contestation de la nouvelle stratégie : si bien qu’on peut se demander si le FN ne risque pas une scission dans le cas d’une défaite, en particulier si, en ayant tout misé sur le second tour, Marine Le Pen ne devait pas passer le premier tour.

Guilty. Dans ce contexte explosif, on peut comprendre la revendication de l’absence de responsabilités de la France dans le raid du vel d’Hiv. C’est une prise de position surtout utile à l’intérieur du parti afin de rassurer les troupes de la fidélité à une série de « valeurs » heureusement inactuelles. La stratégie qui a présidé cette prise de parole, pensée par Philippot, est cependant encore assez subtile : en soutenant l’absence de responsabilité de la France, Marine Le Pen n’a pas cité Maurras, mais Charles De Gaulle et Mitterrand, en continuant par là sa stratégie de positionnement sur-républicain dans le discours politique.

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Un générateur automatique de textes de Philippot devrait s’inspirer du texte ci-dessus redigé par ailleurs en AA (Anglais-algorithme) : l’argument juridique (ENA) s’appuie sur des solides références républicaines (De Gaulle, Mitterrand), passe par le gourou de sa jeunesse folle et estudiante (Jean-Pierre Chevènement) et remunère les hommes politiques de la droite plus proche au FN (NDA, Guaino)

Une contestation doit alors être émise. Si la figure de Marine, ainsi tendue entre Jeanne d’Arc et Marianne, paraît rencontrer un certain succès, ne doit-on pas se demander s’il n’y aurait pas quelque chose de problématique dans les règles du jeu constitutionnel de l’élection présidentielle de la vème république en elles-mêmes ? Un problème géopolitique de la Vème république donc, consistant à donner une plusvalue de légitimité au candidat capable de représenter l’instance nationale et souveraine sous des formes parfois caricaturales. La lettre du dimanche du dimanche du second tour essayera de répondre à cette question.

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