Analyse du programme de Mélenchon

Bloc-Notes 

Jean-Luc le barbu. Image souvent diffusée que celle d’un Mélenchon jeune sénateur, portant la barbe et arborant un look pour le moins hésitant. Le candidat n’a eu de cesse d’associer cette hésitation vestimentaire à sa période au Parti socialiste, mettant ainsi en parallèle un égarement politique avec une recherche de cohérence dans son image (voyez la cravate infra).

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Traversée du désert. Dans l’émission de Marc-Olivier Fogiel, le candidat s’est récemment confié sur la période qui a suivi le 21 avril 2002, durant laquelle il a vécu des jours sombres, avant de retrouver finalement l’espérance et le goût de l’activité politique.

Perspectives sur l’actualité

Frexit ? Entrons dans le vif du sujet. Ces dernières semaines ont été l’occasion pour un certain nombre de commentateurs et de journalistes de dénoncer Jean-Luc Mélenchon comme un candidat eurosceptique, désireux, comme Marine Le Pen, de sortir de l’Union européenne même si son programme et ses interventions nuancent ce constat. Il s’est départi récemment de cette accusation, en jetant le blâme sur ceux qui la lui portaient. La question mérite donc d’être posée en des termes suffisamment clairs : Mélenchon est-il pour un Frexit ? Nous avons déjà eu l’occasion de rappeler qu’il n’y a dans cette élection qu’un seul candidat du Frexit : il s’agit de François Asselineau, unique candidat à proposer un modèle parallèle à celui du Brexit, c’est-à-dire un passage par l’article 50 pour enclencher le processus de divorce d’avec l’Union. Beaucoup ont déjà commenté et décrit le programme de Jean-Luc Mélenchon sur l’Europe — disponible ici —, parfois sur le mode, très en vogue aujourd’hui, du decoding. Comme les rédacteurs de la LettreTM ont bonne confiance dans la capacité critique de leurs lecteurs, et sont assez peu enclins à la description pure, ils vous épargneront l’énumération des mesures. En revanche, ils se feront volontiers vos serviteurs pour montrer par quoi celles-ci sont traversées symboliquement.

Opposition ou négociation : les deux modes de la confrontation. Permettons-nous de forcer d’abord un rapprochement heuristique. Les programmes de Jean-Luc Mélenchon et de Marine Le Pen, souvent mis dos-à-dos ou rapprochés, présentent la caractéristique commune de vouloir entrer dans une confrontation avec l’Union européenne — à noter toutefois que la candidate du FN ne prend pas de telles précautions oratoires dans sa rhétorique, en préférant le style emphatique lorsqu’il s’agit de parler d’Europe. Dans les deux cas, même si cela est beaucoup plus clairement établi dans le programme de la France insoumise, on distinguerait un temps de la négociation et un temps de la séparation si les exigences ne sont pas atteintes. La seule différence ne serait-elle alors qu’une différence de méthode ? Ce serait une manière de l’expliquer : dans les deux cas on agite une menace pour faire aboutir les négociations. Dans le cas de Jean-Luc Mélenchon il s’agit du plan B, dans le cas de Marine Le Pen d’un référendum sur le Frexit, analogue a celui qui a engendré le Brexit. Une différence majeure s’impose toutefois. Dans le cas de Marine Le Pen, la phase de négociation est courte, elle n’est pas réellement thématisée dans le programme ; le pari du FN, et de son cardinal Florian Philippot, est qu’en cas d’élection de Le Pen à la magistrature suprême, Bruxelles serait tellement sous pression qu’elle serait obligée de céder sur certaines choses. À l’inverse, Jean-Luc Mélenchon prend soin de présenter un plan A de négociations voulant aboutir à une “Europe sociale” : si l’on admet la sincérité d’un tel plan, il faut alors croire que ce seront des négociations longues, et donc de réelles négociations.

Représentation européenne de Mélenchon. Par ailleurs, le candidat propose, à la fin de son chapitre consacré au futur de l’Union européenne, de “nouvelles coopérations”, fondée sur la libre participation des États, qu’il faut opposer au cadre contraignant de l’Union. Parmi celles-ci, la coopération avec les pays du Sud. Si la mention de Sud rejoue efficacement l’opposition entre une Europe technocrate, assimilée à ses régions septentrionales, et une Europe historique dans laquelle la France devrait davantage se reconnaître, au Sud, la référence à l’espace méditerranéen comme espace pertinent, s’il elle n’est pas explicitée, est patente. Peut-être dans ce silence y a-t-il l’idée de ne pas apparaître dans le sillage de l’initiative lancée par Nicolas Sarkozy d’Union pour la Méditerranée, mise en place depuis 2008 mais qui peine à trouver une visibilité politique — tous les pays de l’UE en sont membres.

Opposition géopolitique Nord/Sud. Contrepoint parfait de la confrontation négociée avec le Nord, et à titre principal l’Allemagne, on aurait donc une politique de coopération et d’intégration avec le Sud, c’est-à-dire l’espace méditerranéen. Un changement d’échelle majeur s’opèrerait donc en cas d’élection de Jean-Luc Mélenchon et d’application de son programme, qui rejouerait l’opposition entre Europe du Nord-Europe, continentale, et Europe du Sud, comprise comme un espace méditerranéen. Peut-on pour autant parler d’Empire latin ? — demandent déjà en choeur de fidèles lecteurs de la LettreTM. De quelque chose s’approchant peut-être… Mais que faire alors de la Grèce ? Serait-ce celle des Romains ? Et l’on imagine sans peine la réaction de Jean-Luc au mot “Empire” :

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Paix et décentrements. C’est sans compter toutefois, sur les météores géopolitiques qui émaillent le programme mélenchonien. Ceux-ci sont disséminés un peu partout. Des liens forts avec l’Amérique du Sud, qui lui furent souvent reprochés mais que le candidat n’a jamais reniés ; fut exhumé récemment du programme — à la faveur de sa montée dans les sondages — le projet d’Alliance bolivarienne. Autre territoire associé à l’image de Mélenchon : la Russie. Si les accusations de collusions et de sympathie à l’égard de Vladimir Poutine sont régulièrement démenties par le candidat, c’est qu’il inscrit la normalisation des rapports avec la Russie dans une stratégie de paix globale. Se souvenant de la téléologie kantienne, Jean-Luc Mélenchon fait de la paix son idéal ultime, et en même temps le pari le plus risqué de son programme. Comment construire la paix pour soi ? En se confrontant parfois à nos alliés actuels et en créant des alliances de circonstances lointaines répond Jean-Luc : c’est le retour de la modalité “négociation” contre la modalité “confrontation”, en même temps qu’un aveu de méthode, paradoxe profond de son programme : refuser la guerre dans le monde, c’est, pour Mélenchon, refuser la stratégie.

Pièces de doctrine

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La mise en scène d’un vieil homme et d’une mer. La représentation que M. Mélenchon se fait de l’Europe, telle qu’il souhaite l’inscrire dans son programme, est assez facilement rendue tangible par l’appareil symbolique arraisonné par le candidat. Prenons un instantané du meeting de Marseille par exemple : la mer, les bateaux, le port, le phi omniprésent bien sûr, le rameau d’olivier… L’espace méditerranéen semble apparaître comme une évidence au candidat de la France insoumise. À de nombreux égards on comprend pourquoi : il y a pris racine ; mais la campagne de 2017, et singulièrement dans le traitement de la question européenne, a été l’occasion de renouveler cette image et surtout de la moderniser, pour en faire un instrument de mise en scène.

La Méditerranée vécue. Comme il aime à le rappeler, Jean-Luc Mélenchon est né à Tanger, de deux parents français nés en Algérie, trois de ses grands-parents étant espagnols et la dernière italienne. Il y a donc tout lieu de croire que sa représentation d’une France tournée vers la Méditerranée n’est pas qu’une mesure de circonstance et que cet héritage familial structure son discours. Cette interview où Mireille Dumas l’interroge sur les musiques auxquelles il demeure attaché pour saisir son intimité est l’occasion pour J.-L. Mélenchon de développer le mythe odysséen de la traversée de la Méditerranée vers la France, vers une terre ferme, patrie qu’il ne connaît paradoxalement pas à ce moment-là. En cela il peut être opposé à Marine Le Pen, dont tout le système de représentation repose sur une métaphore maritime de la Haute mer, de la vague et du large. À l’inverse, M. Mélenchon, candidat d’eau douce mais tout de même gros poisson, évolue dans un environnement plus étroit. Alors que les liens à la famille sont coupés dans un cas par la métaphore du large, ils sont exacerbés dans l’autre par l’image de la traversée : le voilier contre la péniche.

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La Méditerranée reconstruite. La campagne et le succès récent de la France insoumise dans les sondages, ainsi que sa présence active sur les réseaux sociaux (voir infra) ont toutefois été l’occasion pour le candidat de reconstruire cette identité méditerranéenne. Par son logo d’abord : le phi grec, allusion discrète à ses études de philosophie en même temps que marqueur de solidarité avec le peuple grec, malgré la rupture avec Alexis Tsipras, il s’est imposé comme symbole du programme de Mélenchon et de son ethos de tribun éclairé. Par ce rameau d’olivier, attaché à sa boutonnière lors du rassemblement de Marseille, la référence grecque est également marquée. L’Espagne de ses grands-parents est enfin une référence constante : le candidat a d’ailleurs rencontré le leader de Podemos, Pablo Iglesias, fidèle soutien, durant son dernier jour de campagne.

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2 207 818 683 346 €… Beaucoup l’ont remarqué pendant cette campagne, Jean-Luc Mélenchon a été le candidat des Internets. À l’instar de Bernie Sanders, il est entré, malgré son âge, dans le phénomène hype, et connaît un certain succès numérique. Le soin avec lequel ses équipes et ses partisans s’occupent de son image sur Internet est tout à fait inédit. Le seul pendant en terme quantitatif mais avec une toute autre stratégie, serait la présence d’Emmanuel Macron, justifiée également par son jeune âge et l’importance du numérique dans son programme.

En dehors de sa présence hologrammatique, ou numérique sur les réseaux sociaux et sur Youtube, l’on ne compte plus les phénomènes internet que ses apparitions dans les médias ont engendrés : du GIF “gros yeux” lors d’une interview à Europe 1, à d’innombrables Thug Life inspirés par ses punchlines lors des débats, évidemment Can’t Stenchon the Mélenchon, ou encore la page Facebook 50 Nuances de JLM. Il faudrait en citer beaucoup d’autres.

Un autre pan de son omniprésence numérique prend d’ailleurs pour support le gaming : c’est le cas du mini-jeu à succès Fiscal Kombat réalisé par des “insoumis”, sous la supervision du directeur de campagne Éric Bompard — jouez par ici. Le principe est simple : le joueur contrôle le personnage de Mélenchon qui se retrouve confronté à Pierre Gattaz, Jérôme Cahuzac, Christine Lagarde, etc. Il s’en débarrasse en les jetant avec les flèches latérales, tout en essayant de les secouer un peu pour qu’ils “rendent l’argent”. Lorsque le joueur perd, l’argent qu’il a récolté dans le jeu s’accumule sur une cagnotte imaginaire faite de tout l’argent amassé par les joueurs.

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Stratégie tout à fait innovante dans une campagne présidentielle, elle présente tout de même, comme le faisait remarquer un membre du GEG récemment, un problème de gameplay : il est presque impossible de secouer tous les personnages pour prendre leur argent puisqu’il faut en même temps les tenir à distance ou les repousser par les flèches latérales…

… et 6 815 pouces bleus. Dans la désormais célèbre vidéo de Khaled Freak intitulée Réfléchissez, construite à partir des images et du texte du discours de Marseille, le compte Youtube officiel du candidat a remercié le DJ dans les commentaires. Ce post, épinglé par le youtubeur, a pour l’instant reçu l’adhésion de 6815 internautes. On sera sensible à l’emoji “rameau d’olivier” en fin de commentaire, signe ultime de la synthèse entre imaginaire méditerranéen et identité visuelle sur Internet. Quel que soit son score demain, on peut dire que le candidat Mélenchon sera parvenu à donner à sa campagne numérique une portée symbolique inédite.

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