(Re)lire Diplomacy

Nous vous proposons de relire les chapitres consacrés à l’entrée en guerre à partir de la reconstruction du classique de Kissinger, Diplomacy.

Les différents chapitres de Diplomacy s’intéressent aux moments marquants de la diplomatie européenne et américaine depuis ses prémices à la fin de la Guerre de Trente ans jusqu’à la fin de la Guerre Froide et le nouvel ordre mondial avec un focus sur le XXe siècle. Nous nous intéresserons ici aux deux premiers chapitres de Diplomacy à savoir l’introduction qui présente l’ordre mondial du XXe siècle et le chapitre suivant sur les débats relatifs à l’entrée en guerre des Etats-Unis dans la Première Guerre mondiale. Le titre du deuxième chapitre (« La Charnière : Theodore Roosevelt ou Woodrow Wilson ») rappelle le rôle central des États — et des hommes — dans les relations internationales. Nous reviendrons plus loin sur les enjeux relatifs aux deux présidents étasuniens mais force est de constater que Kissinger place dès les premières lignes le président comme élément central de la diplomatie aux Etats-Unis et par extension les États comme principaux acteurs des relations internationales.

Le premier chapitre présente de manière succincte l’intégration progressive des Etats-Unis dans « l’arène » des relations internationales et les changements de l’ordre international au cours du XXe siècle. Selon Kissinger, depuis l’arrivée d’une diplomatie organisée en Europe au XVIe siècle, chaque siècle a vu un pays être en capacité d’imposer sa volonté et de modeler le système international selon ses propres règles. Le XXe siècle fut celui des Etats-Unis. Ils se sont peu à peu affirmés comme la principale puissance mondiale. Si l’année 1917 est un moment charnière de la diplomatie américaine et des relations internationales, il s’agit d’avantage de l’aboutissement d’un processus entamé à la fin du XIXe siècle que d’une révolution diplomatique. Les débats des années 1900 aux Etats-Unis oscillaient entre une position isolationniste, conforme à la doctrine Monroe, et une position plus engagée vis à vis du reste du monde. Dans les années 1910, surtout après le déclenchement de la Première Guerre mondiale, le débat a changé. Theodore Roosevelt et Woodrow Wilson ne se demandent pas s’il faut intervenir ou non mais comment intervenir et sous quelles conditions. Les Etats-Unis passent d’un débat entre isolationnisme ou engagement à un débat sur leur rôle dans le système international.

L’enjeu porte sur la définition et sur la compréhension du système international hérité des Traités de Westphalie de 1648. Il maintient un certain équilibre entre les puissances alors essentiellement européennes. Il garantit également la souveraineté des États et le principe de non-ingérence dans les affaires d’autrui. Ce système westphalien n’est pourtant pas encore celui des États-nations. L’équilibre en place est un équilibre impérial entre le 2e Reich allemand, l’Empire Ottoman, l’Empire de Russie et l’Empire d’Autriche-Hongrie auxquels s’ajoutent les empires coloniaux britanniques et français. Les empires ont par essence une vocation universelle. L’Autriche-Hongrie n’est pourtant plus qu’une monarchie affaiblie, l’empire Ottoman se désagrège de l’intérieur et les empires coloniaux européens n’ont pas de vocation universelle. Seules demeurent les menaces russes et allemandes pour l’équilibre des puissances sur le continent européen et asiatique avec notamment le Grand Jeu en Asie centrale entre l’Empire russe et l’Empire britannique. La question qui se pose alors chez les stratèges américains est la suivante : quel rôle les Etats-Unis doivent-ils jouer ?

Le contexte scientifique du début du XXe siècle est marqué par les travaux des géographes précurseurs de la géopolitique. L’Amiral Mahan dans The Influence of Seapower upon History est le premier à donner aux stratèges américains une vision mondiale. Il s’inspire de la puissance britannique qui provient selon lui de sa capacité à dominer les océans. Les puissances maritimes ont joué un rôle crucial dans l’histoire depuis le Ve siècle avant J-C avec la thalassocratie athénienne jusqu’au XIXe siècle ou l’Empire britannique domine le monde. Il insiste sur l’opportunité pour les Etats-Unis de devenir une puissance maritime qui à terme les placerait en position de force dans les relations internationales. Mahan a participé à faire évoluer la doctrine Monroe. Proche de Theodore Roosevelt, il a participé à la mise en pratique du big stick, début de l’impérialisme étasunien en Amérique et à la réduction de l’influence espagnole en Amérique et dans le Pacifique aux Philippines. La doctrine Monroe passe dès lors de l’isolationnisme à l’interventionnisme dans une zone d’influence spécifique. Il s’agit de la première révolution diplomatique des Etats-Unis.

Halford J. Mackinder a publié en 1904 The Geographical Pivot of History. Selon lui la puissance ne vient pas du contrôle de la mer mais de la terre et notamment du contrôle du heartland. L’ère colombienne a vu l’Europe dominer le monde par la maitrise de la mer. Les deux révolutions industrielles et le développement du chemin de fer ont mis fin à cette ère et changent la donne. Le contrôle du pivot géographique, qui correspond à la Russie et à l’Asie centrale, est désormais le principal enjeu des puissances. « Qui dirige l’Est de l’Europe contrôle le heartland, qui dirige le Heartlandcontrôle l’île du monde (World-Island), qui contrôle l’île du monde contrôle le monde » écrit Mackinder en 1919. Le Heartland correspond à la zone pivot de l’image ci-dessous et l’ « île du monde » à l’ensemble du continent eurasien.

Cette carte représente la vision stratégique du monde selon Harold J. Mackinder, 1904 — le choux

Halford Mackinder est britannique et marqué par le Grand Jeu en Asie centrale. Il a par la suite influencé les stratèges américains pendant la Guerre Froide en étant à l’origine de l’idée du containment mise en place par Truman à partir de 1947. Ce qui inquiète les Etats-Unis en 1917 n’est pas tant la Russie dans le monde que l’Allemagne en Europe. L’application de la théorie du heartland à l’Europe qui est alors la région la plus riche du monde a d’autres implications. L’Allemagne et son allié austro-hongrois ont une position privilégiée en Europe, le chemin de fer leur permet d’accéder à Istanbul alors capitale de l’Empire Ottoman, au heartland par la ligne Berlin-Moscou puis le Transsibérien et le projet du Bagdad-Bahn leur donne accès au sud du heartland. À cela s’ajoutent les travaux des précurseurs de la géopolitique allemande comme Ratzel (1844–1904) et le développement de l’idée pangermaniste. La défaite de l’Empire Russe au début de l’année 1917 ouvre justement l’Est de l’Europe à l’Allemagne. Nous avons là deux facteurs géostratégiques qui ont motivé l’intervention américaine de 1917. Le premier est une opportunité, celle d’intervenir à l’échelle du monde. Les idées de Mahan aboutissent ici en ce qu’elles confèrent aux Etats-Unis une vision stratégique globale et non plus centrée sur l’Amérique. La deuxième est un risque : celui de voir l’Allemagne devenir trop puissante en Europe et contrôler le heartland. Le risque encouru de voir l’ordre européen et international basculer en faveur de l’Allemagne et les représentations nouvelles liées à la puissance ont joué un rôle dans l’imaginaire des stratèges américains, peu désireux de voir l’équilibre international disparaître.

Revenons-en au débat entre Theodore Roosevelt et Woodrow Wilson et à Kissinger. La diplomatie américaine a commencé à se projeter hors des Etats-Unis à la fin du XIXe siècle à Panama et aux Philippines. Ces derniers ont adopté une vision globale et sont économiquement prêts et matures pour intervenir à l’étranger. Kissinger écrit d’ailleurs : « lorsqu’un pays atteint la puissance des Etats-Unis de la fin de la Guerre de Sécession, il ne résistera pas longtemps à la tentation de la traduire en position de force dans l’arène internationale. » Lors des élections de 1916, Wilson se fait pourtant élire à partir d’un programme pacifiste et apparemment isolationniste. Son slogan est en ce sens révélateur : « Nous ne sommes pas en guerre, grâce à moi ». Woodrow Wilson n’est cependant pas guidé par une volonté isolationniste. L’enjeu du débat entre Woodrow Wilson et Theodore Roosevelt porte sur leur vision des relations internationales, du rôle des Etats-Unis dans l’ordre international et par extension de la neutralité ou non des Etats-Unis dans la Première Guerre mondiale. Wilson est un idéaliste. Selon lui la Première Guerre mondiale est le résultat des vieilles pratiques diplomatiques européennes et non du contexte géopolitique européen matérialisé par la « poudrière des Balkans ». Il s’oppose à l’idée d’un ordre mondial fondé sur l’équilibre entre les puissances. Il défend un ordre mondial qui répose sur l’éthique et la moralité et composé de démocraties, plus propices à maintenir la paix et à favoriser la coopération. La raison d’État et l’égoïsme doivent disparaître des relations internationales au profit de la promotion de l’humanité. Ses fameux Quatorze Points et la création de la Société des Nations en 1919 trahissent cette vision idéaliste des relations internationales. Il s’agit de faire des relations internationales un acte essentiellement désintéressé afin de prévenir les crises. Les Etats-Unis jouent un rôle messianique dans cette optique.

Theodore Roosevelt est lui marqué par l’idée d’équilibre entre les puissances. La Première Guerre mondiale est un risque pour cet équilibre. Kissinger relate qu’il a déclaré à plusieurs reprises aux dirigeants de l’Entente que s’il avait été président durant l’été 1914, « [il] serait intervenu dès le 30 ou 31 juillet » afin d’empêcher une victoire allemande qui aurait mis fin à l’équilibre international. Par ailleurs la puissance des Etats-Unis en 1917 est telle que l’équilibre international ne peut se penser sans eux. Il considère enfin qu’une intervention en Europe et dans l’intérêt des Etats-Unis. Kissinger parle de « darwinisme international » pour qualifier les relations internationales et place ce principe comme un élément central de la pensée de Theodore Roosevelt. Les États cherchent la puissance et seuls les États les plus puissants survivent, à l’opposée de la vision de Woodrow Wilson et notamment de l’idée qui guide ses quatorze points : le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Enfin Theodore Roosevelt pense l’ordre international en terme de sphère d’influence des États les plus puissants. Pour les Etats-Unis, cette sphère d’influence est le continent américain et le big stick est un moyen de s’imposer sur l’espace américain. Si la Première Guerre mondiale marque l’entrée des Etats-Unis dans « l’arène internationale », c’est bien la présidence Theodore Roosevelt qui marque le passage d’une vision isolationniste à une vision globale.

En terme d’héritage, Woodrow Wilson a joué un rôle central dans le règlement du conflit en faisant passer ses quatorze points à la postérité et en fondant la Société des Nations que les Etats-Unis n’ont jamais rejoint. Situation qui représente plutôt bien la vocation messianique des Etats-Unis. Theodore Roosevelt s’est lui montré très critique vis à vis de la Société des Nations et de sa capacité à instaurer une paix durable. Les dernières pages du chapitre 2 sont révélatrices de l’inspiration de Theodore Roosevelt qui, s’il n’a pas fait date en tant que géopolitologue, a vu sa position être adoptée par les Etats-Unis après la Seconde Guerre mondiale et ses anticipations sur les limites de la Société des Nations être validées. La défaite de la vision réaliste de Theodore Roosevelt a marqué les pratiques diplomatiques des Etats-Unis. Kissinger son chapitre en disant de Theodore Roosevelt qu’«[il] est arrivé un siècle trop tôt, ou un siècle trop tard ». Le réalisme n’était plus à la mode en matière de relations internationales.

La dimension messianique de la diplomatie américaine prônée par Wilson peut être replacée dans le cadre de la Manifest Destiny revendiquée par les Etats-Unis. Cette expression utilisée pour la première fois en 1845 par le journaliste James Sullivan traduit le sentiment des Etats-Unis pendant la Conquête de l’Ouest. Partis de l’Est des Etats-Unis, les colons américains ont progressé vers l’Ouest jusqu’à atteindre l’Océan Pacifique. Ils ont ainsi repoussé la frontier, à différencier de la border (la frontière administrative), comprise ici en tant que limite à l’avancée de la civilisation américaine. Le tableau ci dessous, réalisé par John Gast en 1872 et nommé American Progress, symbolise la « destinée manifeste » des Etats-Unis d’apporter la lumière de la civilisation vers les ténèbres de l’Ouest où fuient les populations natives des Etats-Unis.

John Gast, American Progress, 1872

Ce qui nous intéresse ici n’est pas le débat sur la conquête de l’ouest américain ou la gestion par Washington des populations natives mais cette image des Etats-Unis comme messie du monde qui découle de l’idée de la Manifest Destiny. En adoptant un cadre de lecture téléologique, la lecture de l’évolution des Etats-Unis est claire. D’abord la conquête de l’Ouest : repousser la frontier à l’ouest jusqu’au Pacifique qui se termine en 1869 avec la jonction symbolique à Promontory Point dans l’Utah des chemins de fer Central Pacific et Union Pacific. Vient ensuite le temps de la définition du modèle américain et du contrôle des territoires du centre du pays avec la Guerre de Sécession et les intégrations successives d’État à la Fédération qui se termine en 1912 avec le Nouveau-Mexique et l’Arizona pour les Etats-Unis continentaux. Suit la transition de la frontier et de la Manifest Destiny à l’échelle continentale et au Pacifique à partir de 1898 et de l’intervention américaine aux Philippines puis à Cuba contre l’Espagne. Vient enfin dans la deuxième décennie du XXe siècle l’application de la dimension messianique des Etats-Unis à l’échelle mondiale qui apparaît dès le début du siècle dans les débats politiques et l’arbitrage étasunien dans le règlement du conflit entre la Russie et le Japon à Portsmouth en 1905. L’intervention étasunienne de 1917 et la vision de Wilson apparaissent comme le symbole de l’application de la Manifest Destiny à l’échelle du monde. Les Etats-Unis ont terminé leur métamorphose vers l’extérieur mais n’étaient pas encore prêts à assumer leur destinée manifeste. Celle-ci serait pleinement réalisée après la Seconde Guerre mondiale et de surcroit après la dislocation de l’URSS.

Cette lecture simpliste de l’histoire n’en est pas moins intéressante en géopolitique. Wilson ne parle pas de la destinée manifeste mais on la devine, sous-jacente, dans sa vision des relations internationales. Elle participe à la légitimation d’un discours interventionniste américain depuis Woodrow Wilson en 1917 jusqu’à G.W. Bush en 2004. La mort de Woodrow Wilson pendant son tour des Etats-Unis effectué afin d’obtenir l’accord du congrès pour rejoindre la Société des Nations a eu raison de sa vision idéaliste. A l’image du messie, Woodrow Wilson est mort pour défendre sa vision du monde. L’héritage qu’il a laissé a marqué le XXe siècle. Nous en avons retenu deux choses : le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et la Société des Nations comme précurseur de l’ONU. Ces deux éléments sont une réponse à la lecture réaliste des relations internationales qui voit le monde comme une arène. L’intervention américaine de 1917, qu’elle ait été ou non cruciale dans le dénouement du conflit, qu’elle ait été, ou pas, dictée par des enjeux internes aux Etats-Unis, a permis de ramener les idéaux au centre des relations internationales et a ouvert la voie, moins d’un demi-siècle plus tard, à la création de l’ONU. Sans être naïfs, les relations internationales et a fortiori la géopolitique restent marquées par la défense des intérêts des acteurs engagés, les idéaux de paix et de coopération mis en avant par Wilson lors de l’intervention américaine de 1917 restent aux fondements du système mondial actuel.

A.J.P.B.G.G.

Laisser un commentaire